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Le pasteur et la peste

Pasteur de l’Eglise de Paris (sise à Charenton) pendant presque un demi-siècle – de 1620 jusqu’à sa mort en 1669, Charles Drelincourt était réputé un « consolateur » hors pair, visiteur inlassable de tous les malades et affligés de son troupeau. Il a tiré de son expérience cinq volumes publiés à Genève sous le titre de Visites charitables (1665-1669) : des modèles de visites pour ses collègues, sous forme de dialogues entre le pasteur (consolateur) et un fidèle (à consoler).

L’un de ces ouvrages, publié en 1668 et republié en 1720, est consacré « au temps de la contagion »[1].

 

Voici un extrait du dialogue de la 1e des visites du pasteur, à un fidèle terrifié par l’annonce d’une épidémie de peste en ville.

(Orthographe modernisée)

 

Le fidèle

            Ne savez-vous pas, Monsieur, la nouvelle qui court, et que je ne crois que trop véritable? C’est qu’il y a de la contagion en cette ville, et que l’on craint qu’elle ne s’augmente; et qu’il ne nous arrive ce qui est arrivé en d’autres pays, où cette maladie a fait d’horribles ravages, et a emporté, en fort peu de temps, plusieurs milliers de personnes, de tout sexe, de tout âge, et de toute condition. Je ne pense jamais à cela sans être tout troublé, et sans frémir. Car il n’y a rien au monde que j’appréhende tant que la peste.

 

Le pasteur

Les causes de la peste ?

C’est de demeurer en un lieu où l’on reconnaît sensiblement que l’air est infecté. C’est de hanter [fréquenter] des personnes qui ont la peste, d’en approcher ou de recevoir de leur haleine. C’est de toucher aux hardes et aux linges dont les pestiférés se sont servis depuis qu’ils ont été frappés de la maladie, si ce n’est que ces hardes et ces linges ayent été suffisamment aérés. Car il arrive souvent que l’on gagne la peste pour être entré dans une maison pestiférée, pour avoir approché de ceux qui ont la peste; et même pour avoir touché à leurs lits, à leurs linges, ou à leurs habits.

 

Les médecins sont tous d’accord que toutes ces choses-là sont capables d’engendrer la peste. C’est pourquoi ils veulent qu’on les évite soigneusement; et particulièrement ils conseillent à tous ceux qui le peuvent faire, sans faire tort au public, et sans manquer au devoir de leurs charges, de se retirer des lieux infectés de peste ; et même ils pressent tous ces trois adverbes, bien-tôt, bien-loin, bien-tard. Ils  veulent dire par là, qu’il se faut retirer des lieux pestiférés de fort bonne heure, et le plus promptement qu’on le peut faire. Qu’autrement l’on est en danger d’être attaqué, ou d’emporter avec soi le mauvais air. Qu’il s’en faut éloigner le plus loin qu’il est possible, de peur que le vent ne vous porte quelque haleine de ce mauvais air. Et qu’il y faut retourner le plus tard que l’on peut, de peur que le mal que l’on croit éteint ne soit comme un feu caché sous la cendre.

 

J’estime donc que les Magistrats font fort bien et fort sagement, lorsqu’en un temps de contagion, ou lorsque l’on en est menacé, ils ont soin de faire nettoyer les villes, et d’en ôter toutes les immondices; et même les bêtes sales, comme les pourceaux, les lapins, et les pigeons. C’est aussi avec beaucoup de prudence qu’ils font allumer des feux par les rues, et brûler des bois aromatiques pour purifier l’air, et le remplir des suaves odeurs. C’est aussi une grande prudence aux particuliers, de bien nettoyer leurs maisons; et d’y brûler des parfums, et même il y a des choses que les plus pauvres peuvent faire: comme de brûler de la graine de genièvre, et de la poudre à canon, ou de répandre du vinaigre sur du fer ardent. Car de toutes ces choses-là il s’élève des fumées et des vapeurs salutaires, qui parfument toute la maison, et qui en chassent les mauvaises odeurs.

 

Le fidèle

Lorsque [la peste] afflige les villes où nous faisons notre demeure ordinaire, croyez-vous, Monsieur, qu’il nous soit permis de nous en retirer, et de nous en aller en des lieux où nous croyons que l’air est plus pur et plus sain, et que notre vie y est en plus grande sûreté?

 

Le pasteur

Je ne doute nullement que quand l’on reconnaît par des marques visibles et palpables, que l’air est corrompu et infecté, il ne nous soit permis de nous en éloigner. Je crois même que cela non seulement est permis, mais qu’il est en quelque façon nécessaire, lorsque la corruption et l’infection est grande, et que la peste ravage partout. Autrement, nous sommes homicides de nous-mêmes, et nous offensons Dieu. Car celui qui nous a donné la vie veut que nous la conservions par tous les moyens possibles, pourvu qu’ils ne soient point contre sa gloire, ni contre l’utilité de nos prochains…

Je ne vois point qu’il soit contre l’utilité du prochain [de se retirer des villes]. Au contraire, moins il y reste de personnes dans les villes pestiférées, moins le mal trouve de prise, et apparemment il doit finir plus tôt.

 

Le fidèle

Mais, Monsieur, s’il est permis de se retirer en un temps de peste, des lieux qui en sont affligés, il n’y aura personne qui se puisse mettre à couvert de la peste que les personnes riches, et qui ont des lieux de retraite; et il faudra que les pauvres demeurent sans secours, et qu’ils meurent comme de pauvres bêtes.

 

Le pasteur

Je suis bien éloigné d’un sentiment si impie et si barbare. Au contraire, je tiens que personne ne doit se retirer d’une ville pestiférée que ceux qui n’y sont pas nécessaires; et même, avant que ceux qui ont des commodités se retirent, ils doivent prendre soin des pauvres, et aviser à leur subsistance. Il faut mettre un ordre qui soit digne de personnes qui portent ce beau titre de chrétiens. Il est nécessaire d’établir des médecins, des chirurgiens, et d’autres personnes pour le soulagement et le service des malades.

 

Le fidèle

             Les magistrats [autorités] peuvent-ils se retirer en temps de peste et abandonner leur charge ?

 

Le pasteur

             Il faut distinguer. Si en la ville qui est pestiférée, il n’y avait qu’un magistrat, il ne pourrait pas, à mon avis, abandonner la ville. Mais il devrait demeurer en sa station, et exercer sa charge, autant que la calamité du temps le pourrait permettre, en remettant les événements à la divine Providence. Mais s’il y en a plusieurs, ils se peuvent retirer tour à tour, pour prendre l’air; et il suffit qu’il en demeure autant qu’il est nécessaire pour exercer la justice. Il en est de même, à mon avis, de ceux qui sont ordonnés sur la police.

 

Le fidèle

Est-il permis aux pasteurs de se retirer en un temps de peste, et d’abandonner leurs troupeaux ?

 

Le pasteur

Aucun pasteur ne se doit jamais retirer sans le congé de son Eglise ; et à parler absolument, jamais le troupeau ne doit être abandonné.

… S’il n’y a qu’un pasteur en l’Eglise, et que le mal soit général, le pasteur ne doit point abandonner son troupeau ; et il est obligé à visiter et à consoler les malades, en usant de toutes les précautions possibles ;  mais là où il y a plusieurs pasteurs, il suffit, à mon avis, que l’un d’eux se consacre pour la visite et la consolation des pestiférés. S’il n’y en a point qui se porte de soi-même à ces visites charitables; et même si le corps des pasteurs ne veut pas souffrir qu’aucun s’expose de soi-même à un tel danger, il faut jeter [tirer] au sort, et n’en excepter personne, si ce n’est qu’il se rencontre quelque pasteur extraordinairement timide, ou quelqu’un qui ait des dons en un degré si éminent, que l’on fasse conscience de l’exposer à un si effroyable danger. Mais en ce cas-là, pour obvier à  toute envie, il faut que cette exception là se fasse par ses collègues, et que toute l’Eglise le sache et y consente. […] Cependant, les autres pasteurs, ou la plupart d’eux, doivent demeurer en la ville affligée, pour vaquer aux autres fonctions de leur ministère, et pour assister ceux qui sont demeurés en la ville et qui appréhendent que le fléau débordé ne vienne jusqu’à eux. Car ils ont besoin d’être instruits, consolés, et fortifiés, en une si rude épreuve. Joint qu’il faut, à mon avis, continuer les exercices publics de la piété, et  les saintes assemblées. Mais il faut faire cela avec une sainte prudence : s’assembler plus souvent, et s’assembler à moins de personnes à la fois, qu’on avait accoutumé.

 

Le fidèle

Mais, Monsieur, les pères et les mères abandonneront-ils leurs enfants ? Et les enfants ne visiteront-ils point leurs pères et leurs mères? Le mari laissera-t-il sa femme , et la femme laissera-t-elle son mari ? N’y aurait-il point en cela de la barbarie et de la cruauté?

 

Le pasteur

Je distingue. Si les pères et les mères ne peuvent se résoudre à abandonner leurs enfants ; si les enfants n’ont pas le cœur d’abandonner leurs pères et leurs mères; et si le mari ne veut point abandonner sa femme, ni la femme son mari, et que les personnes malades ayent agréables ces assistances et ces visites-là, et même qu’elles les désirent, en ce cas-là je ne voudrais pas les empêcher. Mais aussi, si les malades ont tant d’amour et tant de tendresses pour des personnes qui leur sont si chères, qu’ils ne puissent souffrir qu’ils s’exposent à de tels dangers, et qu’ils les prient ardemment et les conjurent de ne les point visiter, ou si ceux qui sont en santé appréhendent grandement la maladie, et n’ont pas assez de force ni de résolution pour s’exposer à un tel danger, en ce cas-là je tiens pour constant qu’il ne faut faire violence à personne: mais que chacun doit être laissé en sa liberté, pour suivre les mouvements de son cœur.

 

Quant à Charles Drelincourt, il a lui-même visité des malades de la peste à Paris, dans les années 1630, mais il était, semble-t-il, immunisé (ce qu’il interprète théologiquement) :

 

Durant une peste qui survint [à Paris, vers 1630], je fus voir un personnage malade: mais l’on ne croyait pas alors qu’il eut la peste. Après que je l’eus consolé, et que j’eus fait la prière, il dit qu’il désirait de me voir en face, et qu’après cela il mourrait content. Je le priais de se tourner du côté de la chambre où j’étais: mais il me dit qu’il ne se pouvait remuer, et qu’il me priait de passer à la ruelle [espace entre le lite et le mur] de son lit. Cette ruelle était fort étroite, et j’y passais avec peine. Etant parvenu au lieu où il désirait, je fus contraint de m’asseoir sur son lit. Ce pauvre malade, après m’avoir remercié de ma visite, me dit que ce n’était pas assez de m’avoir vu, et qu’il voulait m’embrasser et me baiser. En effet il m’embrassa, et me baisa; Et même, il me tint quelque temps serré entre ses bras. A peine étais-je sorti de la maison, que j’appris que cet homme avait la peste. Et de fait, à quelques heures de là, on le mena à la maison des pestiférés, où il mourut le même jour, ou la nuit suivante. Cependant, grâce à Dieu, il ne m’en arriva aucun mal; et même je n’en eus nulle frayeur. Car j’avais cheminé en ma vocation.

[1] Signalons sur cet ouvrage le mémoire de Master en théologie de Christine Décamp, IPT-Paris, 2012.

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À propos Marianne Carbonnier-Burkard

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a longtemps enseigné l’histoire du christianisme moderne et de la Réforme à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris) ; elle est vice-présidente de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français.

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