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Penser la mort

 

Éternel tourment des hommes, la mort s’impose à tous. Elle envahit nos vies à certains moments par l’actualité ou la mort d’un proche. En d’autres moments, elle reste tapie au fond de notre inconscient, refoulée, pour nous laisser vivre en paix. La mort qui signe notre fin de vie laisse au final une question angoissante, saut ultime dans l’inconnu, question existentielle à laquelle religions et philosophies tentent de faire face. La mort dit notre finitude. Par elle (à cause ou grâce à elle) nous savons que nous ne sommes pas des dieux, que nous ne sommes pas immortels.

Angoisse existentielle majeure, la mort se double du problème de l’arrachement, du deuil, de la perte. Elle véhicule une souffrance extrême et irréparable. Le deuil touche le moribond qui doit abandonner ceux qu’il aime et la vie. Le deuil touche ceux qui restent, qui doivent abandonner celui ou celle qui meurt. La mort de l’autre est aussi culpabilisante. Pourquoi meurt-il alors que je reste en vie ? On mesure cette culpabilité après des catastrophes, chez le survivant, après la mort d’un enfant ou encore au retour des camps nazis. De plus, il y a toujours des choses qu’on aurait voulu partager avec le défunt … regrets…

La mort relativise, nous appelle à réfléchir à l’essentiel, aux valeurs qui font la dignité humaine. Elle nous renvoie à nos choses de la vie et paradoxalement nous réveille afin de saisir ce que peut être l’essence de la vie. Elle nous fait progresser sur le chemin de la vérité par décapage des choses superflues, face à l’impatience de l’événement et l’effacement de toutes choses. Le paraître devient buée, inconsistance.

 Une mort égalitaire ?

La mort a la réputation d’être égalitaire. Évidemment, que l’on soit riche ou pauvre, jeune ou âgé, la mort nous attend tous. C’est si vrai que l’on ne peut dire du nouveau-né qu’une seule chose qui soit vraie, inévitable, c’est qu’il va mourir. Aura-t-il une vie en bonne santé, heureuse, réussie ou catastrophique ? Nous ne savons rien – sauf qu’il mourra un jour (il vaut mieux éviter de souligner cette évidence à la parturiente qui tient son bébé dans les bras !). On a beau s’agiter, croire à ceci ou cela, tout a quelque chose de vain, d’inutile… La vie reste une maladie mortelle que nous finirons tous par attraper. L’Ecclésiaste l’a bien vu et les ossements de la marquise de Pompadour sont perdus parmi tous les restes des ossuaires des catacombes ! La mort nous ramène tous au niveau de la dépouille mortelle.

En fait, la mort n’est pas aussi égalitaire qu’on veut bien le dire. La génétique est injuste et la santé inégalement répartie à travers le genre humain. Guerres, épidémies, famines, cataclysmes, accidents frappent à l’aveuglette, de manière absurde. En 2017, en France, la pauvreté fait chuter l’espérance de vie à la naissance de 80 ans en moyenne pour quelqu’un de bien intégré à 53 ans pour un sans domicile fixe. Un même écart se retrouve entre les pays les plus riches et les plus pauvres. Que penser aussi de ceux qui meurent seuls ou dans des souffrances épouvantables ou encore dans la déchéance physique ou (et) mentale, alors que d’autres meurent « en bonne santé » , entourés du soutien des leurs ?

Non seulement la mort n’est pas égalitaire, contrairement aux apparences, mais elle est en plus injuste et absurde. C’est hélas ce qu’on perçoit bien au sujet de la mort d’un enfant. S’y ajoute un sentiment de révolte : la mort de l’innocent ou du juste est toujours inacceptable. Elle porte en elle le tragique de notre expérience, même si pour certains elle a quelque chose d’égalitaire.

La science de l’hygiène et la médecine ont fait partout reculer la mort, même dans les pays les plus pauvres. Aujourd’hui, beaucoup espèrent que la technoscience, grâce aux nouvelles technologies, fera reculer la mort de manière spectaculaire ; les nanotechnologies, biotechnologies et techniques de l’information et de la communication (les NBIC), les progrès dans la chimie fondent cet espoir que la philosophie transhumaniste soutient. Non sans naïveté, on nous promet l’éradication de la mort et une nouvelle humanité émergente aux moyens physiques mentaux et psychiques augmentés. Fin de la vieillesse, vue aussi de manière très négative dans ce courant de pensée. Mais ici, compte tenu du coût de tels projets, on voit plutôt se dessiner des inégalités très graves et des projections hasardeuses, car d’une manière ou d’une autre la fin de vie sera là, soit par destruction, soit par transformation radicale de l’individu qui n’aura plus rien à voir avec l’humain que nous connaissons. Le transhumanisme s’inscrit – dans ce domaine – dans une longue suite de fantasmes, de réflexions, d’idées, de rites montrant que la vie des humains est liée à la mort, qu’on cherche à l’apprivoiser ou à la dépasser.  

 Rites, espérance et dignité

Un peu de nos morts vit en nous un peu de leur or luit en nous Ce sont nos étoiles dans la nuit du corps ce sont nos voiles dans l’ennui des ports La ressemblance nous lie aux ancêtres étrange alliance du temps et de l’être Éternité
 Kamal Zerdoumi

Si quelques indices nous disent que très tôt dans la préhistoire chez les pré-néandertaliens et les pré-sapiens, les humains ont pris soin de leurs morts, il faut attendre les néandertaliens (il y a à peu près 80 000 ans), pour avoir des sépultures complexes : hommes en position fœtale, fleurs, objets divers, nourriture, squelettes décharnés et peints, et plus récemment, chez Cro-Magnon, pierres tombales et tumulus. Incontestablement, c’est une caractéristique humaine (partagée avec quelques rares espèces animales, comme par exemple les éléphants) que d’avoir le souci de l’autre, du défunt, du corps. Les rituels sont le signe à la fois d’une angoisse, d’une peur des morts (fantômes et revenants) et d’une espérance de vie après la mort pour laquelle le défunt doit être équipé et nourri. L’homme apprivoise la mort à travers le rite. Il y a aussi un rapport au corps dont on ne fait pas n’importe quoi. Le corps, ici, est bien avec l’esprit du vivant l’élément essentiel de la personne.

Les rituels changent avec les époques et les cultures. Un cimetière anglo-saxon très dépouillé n’a rien à voir avec l’exubérance de certaines nécropoles du sud de l’Europe. Les anciennes nécropoles du XIXe siècle, comme le Père Lachaise à Paris, nous montrent l’angoisse des familles des défunts qui exposent leur puissance et le témoignage du « grand homme » enseveli là. Tantôt la mort est exubérante et les pompes funèbres sont là pour organiser une cérémonie très exhibitionniste des funérailles, comme autrefois, tantôt la mort, refoulée, est discrète, voire absente ou niée, comme aujourd’hui où la thanatopraxie permet d’embaumer les morts pour leur donner un air de vivants, dans des mises en scène au goût douteux !

Crémations, immersions, expositions sur des tours du silence, rituel du retournement à Madagascar, ensevelissement dans des nécropoles ou au fond du jardin familial, comme chez les huguenots, la mort génère une sociologie extrêmement riche. Les rituels et coutumes autour du deuil permettent de vivre avec la mort et le mort, d’atténuer la souffrance de la séparation, de faire le deuil. Ici, l’absurde et l’angoisse prennent du sens et posent le défunt dans la dignité de l’humain et le souvenir. C’est ainsi que le collectif des morts de la rue prend soin des morts les plus pauvres et isolés et préside à leurs funérailles. Avoir un enterrement digne d’un être humain, éviter d’être enterré comme un chien est une préoccupation de beaucoup de SDF.

Lutter contre la mort

Nous avons souligné que technologie, science, médecine, hygiène et rites funèbres permettent d’apprivoiser la mort et de la faire reculer sans la faire disparaître. En fait, toutes les espèces vivantes, plantes, animaux et, bien sûr, humains, luttent contre la mort. Si l’individu ne dure pas dans le temps, l’espèce, elle, perdure et dépasse la mort de l’individu. La sexualité devient donc, si ce n’est centrale, du moins essentielle pour une espèce. Par exemple, plus les animaux sont sans défense, plus leur taux de fécondité est élevé. Éros et Thanatos forment un couple inséparable. La sexualité et les modèles familiaux chez les humains dépendent de l’événement « mort » . C’est toute la sociologie de la famille, des comportements amoureux, de la vie, qui sont ainsi conditionnés par la mort.

En Occident, l’allongement de la durée de vie, depuis la Révolution industrielle, s’est accompagnée de changements importants : de la famille élargie, on est passé à une famille nucléaire « parents enfants » . De plus, la natalité s’est effondrée avec la baisse de la mortalité et de la mortalité infantile en particulier. Notons que PACS et « Mariage pour tous » accompagnent la montée en puissance de la technoscience et que le transhumanisme promet de nouveaux modèles familiaux pour sa nouvelle humanité. On ne passe pas d’une espérance de vie à la naissance de 50 à 80 puis 130 ans sans incidence. Les statistiques démographiques le montrent, quand la mort recule, les naissances reculent aussi, à terme. À l’inverse, à la suite de catastrophes ou d’épidémies, se produit un rattrapage démographique. Vie et mort s’équilibrent. Il est vrai que les humains ont rompu cet équilibre par leurs techniques, comme on l’a vu. Quoi qu’il en soit, même si la vie s’est considérablement allongée, la mort est toujours là. Elle influence le genre de vie, on vit aujourd’hui plusieurs vies en une et grâce à l’allongement de l’existence, la relation dans le couple est fondée sur l’amour entre les partenaires et non plus sur un contrat visant à transmettre et préserver un patrimoine comme c’était le cas jusqu’au XIXe siècle.

Toujours présente, la mort pose avec force la question de ce qui est de l’ordre de la transmission des connaissances et des valeurs d’une société. Sans éducation, l’acquis risque de se perdre. Sans cela, pas de progrès pour l’humanité. Mourir, c’est aussi laisser la place aux nouvelles générations, à de nouvelles idées, de nouvelles énergies. De la Mise au tombeau de St-Mihiel de Ligier Richier à l’Adagio d’Albinoni en passant par les pages de la médecine, la mort est directement créatrice d’art et de progrès. Dépasser la mort, c’est laisser derrière soi une trace, un héritage, le témoignage d’une vie. La descendance bien sûr, on l’a vu, mais aussi un tableau, de la littérature, une œuvre musicale, un souvenir. Combien sont-ils, ceux qui survivent ainsi dans la mémoire des hommes ? La mort est un puissant moteur de la vie et de la création.

La mort, limite absolue, nous impose des choix car on ne peut tout faire, tout savoir. Il y a des frustrations continuelles par manque de temps et des désirs inassouvis qui s’expriment. Il faut choisir à chaque instant de la vie et donc optimiser nos choix en fonction de critères qui nous sont propres : éducation, charisme, opportunité. La qualité de vie individuelle dépend en partie de ces choix. Si pour notre bien-être ces choix sont fondamentaux, ils impliquent aussi des souffrances et des « deuils » dus à l’abandon de ce que nous ne pouvons pas faire et que nous aurions bien voulu vivre. Liés à la mort et générateurs de deuils, ces choix expriment à la fois notre liberté, nos limites et le tragique de l’existence.

Peut-être que le rêve vient mettre un peu de baume sur ces « deuils » successifs ! Les nouvelles routes qui imposent le choix nous permettent de repartir dans des nouveautés de vie, de puiser dans nos énergies quelque chose qui ressemble à une résurrection. C’est pourquoi dans tous les cas, notre finitude nous impose de recourir aux autres qui, eux, feront ce que je ne peux faire et bénéficieront en retour de ce que j’accomplis. Autour de la transmission, de la sexualité, de la créativité et de la complémentarité s’organise au final la société qui se structure pour faire vivre ses membres.

La mort pousse à éviter la procrastination et paradoxalement donne du temps au temps. Le temps du choix, de l’évolution du projet. Incontestablement la mort marque les individus et la société, mais le problème demeure : on reste malgré tout comme une mouche dans une toile d’araignée, on a beau s’agiter, la mort nous colle toujours plus à la peau.

Il reste que la mort fait souvent peur. Le saut vers cet inconnu se fait toujours seul, même si le moribond est accompagné par son entourage – ce qui est fondamental, et pour ceux qui restent et pour celui ou celle qui meurt, la brutalité de l’événement étant ainsi un peu adoucie. Ce saut dans l’inconnu signe la fin de la vie et l’idée d’un bilan final n’est pas exclue comme en témoigne souvent l’expérience de personnes ayant vécu un coma profond ou côtoyé la mort de très près qui revivent leur vie en vision panoramique.

Peut-être que l’idée d’une justice post-mortem vient de là, se conjuguant avec les sentiments de culpabilité qui habitent chacun d’entre nous. Pour beaucoup, la peur de la mort vient de l’idée des enfers. L’iconographie, la littérature et l’imagination de théologiens, hélas, illustrent cet effroi de la mort que nous renvoie l’image grimaçante du squelette et des danses macabres (pensons à l’impact de la grande peste de 1348). S’il y a une justice rétributive, l’enfer peut être terrifiant et bien des gens ont été et sont encore manipulés par des théories et des discours sur les enfers qui ne sont que spéculation. Mais l’enfer n’est-il pas ce qui précède la mort ? Toutes les souffrances qui jalonnent nos vies le montrent. La déchéance physique et psychique, la souffrance insupportable due aux maladies, la solitude et l’angoisse décrivent l’enfer et ouvrent pour ceux qui sont en fin de vie dans des conditions très pénibles les débats sur les soins palliatifs ou l’euthanasie. Si certains n’ont pas peur de la mort, un grand nombre voudrait éviter ce qui précède l’ultime acte de la vie.

 Réponses au défi

Perdu dans les espaces infinis pascaliens et errant entre la naissance et la mort comme le souligne Bossuet, l’homme pense la mort et cherche à relever le défi : vivre avec la mort. La peste de 1348 (qui tue entre un tiers et la moitié de la population européenne en une saison) bouleverse les consciences. La mort déjà présente accentue de manière spectaculaire sa pression. Des mots nouveaux comme « macabre » ou « pestilentiel » font leur apparition. L’iconographie est bouleversée. Des danses macabres sont peintes, représentant des squelettes dansant et entraînant les vivants dans la mort. Le Christ en croix est lui-même représenté avec un réalisme qui fait ressortir la souffrance et la mort. Les transis, comme celui de la mère au tombeau de Ligier Richier à St-Mihiel, montrent bien l’esprit du temps. C’est ainsi l’époque de l’ars moriendi, l’art de mourir, constitué de livrets ou de livres illustrés, best-sellers de la Renaissance au XIXe siècle, qui apprennent à mourir par des méditations et des prières. Il faut éviter le purgatoire et l’enfer. Tout cela présente la mort sous un visage érotique et hideux à la fois. Soudaine, imprévue, la mort effraie, il faut s’y habituer, la dédramatiser en quelque sorte. Au fond, la mort est familière jusqu’au XIXe siècle inclus : Philippe Ariès note dans son essai sur La mort en Occident qu’au XIXe siècle on pouvait entrer librement dans la maison d’un agonisant pour l’assister dans ses derniers instants. La mort était encore visible, exhibitionniste et les pompes funèbres étaient de vraies pompes, ce que regrettait Georges Brassens !

Jouer avec la mort, aller aux limites de la vie, peut être aussi un moyen pour l’apprivoiser, se mesurer soi-même avec elle. Jeux dangereux auxquels jouent souvent les adolescents : jeu du foulard, sports extrêmes, drogues et j’en passe. Mais au final, on ne se débarrasse pas du problème. Les médias d’aujourd’hui nous placent entre la mort cachée et la mort spectacle. On n’ose pas prononcer certains mots comme « cancer » ou « mort » et on dira de quelqu’un qu’il nous a « quittés à la suite d’une longue maladie » . Même le corps médical a des difficultés à appeler les choses par leurs noms ! La mort des proches est souvent cachée, voire escamotée. On ne meurt plus chez soi, mais à l’hôpital, bien souvent seul, malgré les progrès des soins palliatifs et du personnel hospitalier. La mort peut même être niée dans des cas extrêmes comme dans les guerres où on parle de cible molle pour désigner les humains et de cible dure pour signifier le matériel !

Le « zéro mort » invoqué aujourd’hui pour certains conflits en dit long. À y regarder de plus près, le « zéro mort » est affaire de propagande ou de rêve cachant un cauchemar. Si, d’une part, la mort est cachée, elle est d’autre part étalée et vulgaire, agressive, comme la photo d’un enfant mort sur une plage. Les médias se repaissent et nous abreuvent d’images violentes et de discours alarmistes. Ici, l’émotionnel est exploité à fond. Finalement, cachée souvent pour la mort des proches ou au contraire exposée, ce qui est le cas de la mort des autres, surtout pour les morts violentes, la mort nous est familière. Toujours tragique, elle n’exclut pas l’humour noir parfois d’un goût douteux, mais qui joue un rôle psychologique certain comme, par exemple, quand Pierre Desproges, atteint d’un cancer qui l’emportera, dit : « Noël au scanner, Pâques au cimetière. » On peut rire du pathétique, mais on exorcise la mort qui fait ainsi moins peur. Il en est de même des blagues d’adolescents, qui, au moment où ils prennent de plus en plus conscience de la mort, se familiarisent avec elle (les enfants commencent à prendre conscience de la mort vers l’âge de 6 ans). On peut apprendre à vivre avec la mort comme le font certains moines ayant une tête de mort sur leur bureau ! Les films d’horreur avec fantômes, revenants, vampires et morts vivants procèdent sans doute du même phénomène.

Si la négation, la dérision permettent de relever le défi que pose la mort, la meilleure réponse au défi qu’elle pose n’est-elle pas au final la vie ? Entre autre exemple, l’Odyssée nous le dit à travers la saga d’Ulysse. Ce dernier va bien aux enfers où il trouve les morts de la guerre de Troie, mais ils vivent une vie terne, végétative, sans intérêt, c’est un peu comme le shéol des Hébreux. Visiblement, les enfers n’attirent pas Homère. En revanche, la vie consiste à réaliser son projet de vie : le retour à Ithaque – au pays – où l’attend Pénélope. Voyage initiatique au cours duquel Ulysse progresse d’étape en étape et évite la mort. Peut-être est-ce l’amour, l’épreuve la plus risquée ? Calypso est plus redoutable que le cyclope. Mais au final, c’est l’amour entre Ulysse et Pénélope qui signe la fin de l’aventure et la plénitude de la vie.

Accompagnant Homère, la philosophie s’attache bien davantage à la vie qu’à la mort. Stoïciens et Épicuriens prônent un détachement, un recul par rapport à la vie qui leur fait voir la mort sans appréhension et avec un certain fatalisme. Il faut bien mentionner que la mort de Socrate a ouvert la voie. Platon nous intéresse ici tout particulièrement avec le mythe d’Énor, dans La République, car il s’agit de la résurrection d’un mortel et non d’un dieu ou d’un héros. Mais ce récit reste une exception. Quoi qu’il en soit, la mort n’est pas l’objet de croyance ou de spéculation sur l’après-mort dans la Sagesse. Les plus matérialistes se réjouissent de savoir que leurs corps seront recyclés d’une manière ou d’une autre, les atomes formant le corps contribuant ainsi à la vie sous diverses formes.

La spéculation sur la mort reste toujours très forte. La mort est érotique, elle attire les vivants. Le bestseller du docteur Moody La vie après la vie qui décrit différentes phases de l’approche de la mort d’après le témoignage de gens revenus d’un coma profond montre cette attirance. Au XIXe siècle, obsédés par la mort, on a vu des gens comme Victor Hugo faire tourner les tables pour interroger les morts. Quant à Allan Kardec, mage du XIXe siècle, sa tombe au Père Lachaise est toujours visitée et fleurie. Certains pensent que la mort est effective quand la personne décédée est oubliée. Peut-être est-ce un des intérêts du culte des morts ? Il reste que les spéculations sur la mort sont au centre des religions et revêtent un aspect universel. On l’a vu dès la Préhistoire et aujourd’hui encore dans les religions animistes, où le culte des morts est central. C’est le cas aussi pour certaines grandes religions d’aujourd’hui. Les monothéismes, christianisme et islam, ne sont pas à l’abri de telles pratiques malgré les interdits bibliques : culte des saints et des reliques, raillé par Jean Calvin dans son Traité des reliques, sans compter les messes pour les morts. Même si les religions monothéistes se méfient du culte des morts, les incidences psychologiques sont telles que les interdits sont peu efficaces dans ce domaine.

Et la Bible ?

Dans son ensemble, la Bible parle beaucoup plus de la vie que de la mort. Pour les Hébreux, le shéol suit la mort, séjour où les morts ont une vie végétative, peu intéressante. La promesse faite à Abraham d’avoir une descendance et la terre promise est centrale dans les préoccupations vétérotestamentaires. Évidemment, la fidélité à Dieu et à la justice sont ce qui importe le plus. Pourtant, dès le début, l’humanité est confrontée à la mort puisque Caïn tue Abel. Quelques pages plus loin, la mort de Sarah enterrée à Macpela montre que la Bible n’évite toutefois pas le sujet de la mort de l’humain. Dans le livre du prophète Ézéchiel, la célèbre vision des ossements éparpillés dans la vallée et reprenant vie, nous rappelle l’espérance que le prophète a en Dieu, qui fera revivre le peuple dispersé par l’Exil à Babylone. Espérance aussi de la mort vaincue par cette image… C’est au retour de l’Exil, surtout avec la révolte des Maccabées au IIe siècle avant J.-C. que le monde juif va croire en une résurrection de la personne (corps et âme) après la mort, en particulier les pharisiens, ce qui ouvre la voie au Nouveau Testament.

La Nouvelle Alliance se déploie sur un fond eschatologique. La fin du temps est proche et Jésus prêche le Royaume que les premiers chrétiens attendent comme étant imminent. Cette prédication annonce la grâce, la fin des malédictions et la fin des impuretés : les barrières qui rendent les gens impurs, bloqués dans leurs vies, exclus, tombent, ce que signifient les guérisons. En fait, on assiste alors à des résurrections, les hommes se redressant, se relevant (sens du mot « résurrection » ) et bougeant, ce qui nous prépare à la résurrection finale, celle de Jésus.

Là aussi, ce sont les humains qui sont ressuscités, comme les compagnons d’Emmaüs ou Marie de Magdala qui retournent vers la vie, laissant le ressuscité aller à son destin, comme il en est de même pour Lazare, pour lequel Jésus dit : « Délivrez-le et laissez-le aller » . Ces résurrections dans nos vies et celle de Jésus ouvrent la porte à l’expérience et sont interprétées comme les signes d’une vie après la vie. Le christianisme va spéculer sur cette expérience, développant soit une théologie rétributive avec l’enfer ou le paradis, soit une théologie de la grâce universelle avec toutes les nuances possibles entre ces deux extrêmes. Le credo affirme que Jésus est descendu aux enfers et que nous croyons en la résurrection et en la vie éternelle.

Au final, « l’essentiel n’est pas de savoir si nous vivrons après la mort, mais de savoir si nous avons vécu avant » (Maurice Zundel in Et si tout avait un sens de L. Evely). Refoulée ou étalée au grand jour, la mort toujours énigmatique reste présente dans la vie des hommes. Elle a inspiré des civilisations entières, cas de l’Égypte ancienne, des sagesses, des œuvres d’art : temples, tableaux, romans, films, sculptures. Les religions se sont développées autour d’elle pour apaiser les angoisses ou les peurs qu’elle cause. Malgré tout, elle reste toujours là et même les rêves prométhéens les plus fous ou les plus audacieux comme le transhumanisme n’éloignent pas la mort de nos pensées. Quoi qu’il en soit de toutes ces idées, la mort reste notre limite ultime et nous presse de vivre et gérer notre temps au mieux. Et en cela, la mort se révèle être une compagne indispensable pour la vie.

 

À lire l’article de Peirre-Olivier Léchot ” La vie en abondance “

 

 

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À propos Vincens Hubac

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est pasteur de l’Église protestante unie de France au Foyer de l’âme, à Paris. Il est engagé dans la diaconie et intéressé par le transhumanisme.

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