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Les Etats Généraux de la bioéthique (II)

LE POINT DE VUE DE PERSONNALITES AYANT APPARTENU OU APPARTENANT AU CCNE

Pour illustrer le débat préparatoire des Etats Généraux de la Bioéthique, je voudrai rappeler le rôle éminent joué par France Quéré dans ce débat de la bioéthique en mentionnant quelques citations de son livre « L’Ethique et la vie » (Points – Odile Jacob – 1991), qui, bien qu’ancien n’en sont pas moins toujours d’actualité, ainsi que quelques propos recueillis dans la presse récente de personnalités protestantes au cœur du débat de la Bioéthique.

Ainsi, dans le cadre de la commémoration du 20ème anniversaire du décès de France QUERE au collège des Bernardins le 10 avril 2015, Didier Sicard (Ancien Président du Comité Consultatif National d’Ethique, Professeur Emérite de Médecine, Université René Descartes – Paris) déclarait : « En 1991, France Quéré avait à peu près tout compris des enjeux de la démarche éthique, abordant avec lucidité les problèmes qui nous sont contemporains : accès à la fécondation in vitro, greffes d’organe, fin de vie, choix nouveaux offerts par la science. (…) Les mères porteuses ne trouvent pas grâce à ses yeux, même si elle reconnaît le drame d’une femme née sans utérus qui souhaite enfanter grâce à elles avec ses ovocytes et les spermatozoïdes de son conjoint, ou le désir d’un couple homosexuel. Et ce qui l’intéresse dans l’éthique ce sont les contradictions à surmonter, pas les envolées lyriques ».

En effet dans son livre « L’Ethique et la vie » (Points – Odile Jacob – 1991) France Quéré (1936-1995 – Théologienne protestante Membre du Comité National d’Ethique Membre du Haut Conseil de la Famille) écrivait à propos de la morale, qui n’est autre qu’un autre aspect de l’éthique : « On tue la morale en multipliant ses préceptes. Sans la loi, la morale est aveugle; sans la pitié, elle est rigide; sans le calcul elle est impuissante. Ces trois éléments toujours en tension assurent justesse, justice et ajustement devant la maladie et la douleur. (…) Il faut constamment incarner les valeurs morales, c’est à dire les adapter à un monde qui change, les ouvrir à ses problématiques, les interpréter à la lumière de ce que l’état des sciences nous apprend de l’homme, les défendre sans cesse contre les perversions qui leur donnent l’assaut ». Se référant à la Bible, elle affirmait : « Il me semble que le discours de la théologie, à l’intérieur du christianisme, doit se laisser inspirer par la personne du Christ, au lieu de disserter sur le texte de la Genèse, où Dieu donne à l’homme le droit de dominer la nature (Genèse 1, 28). (…) Nous avons le droit de faire de grandes choses, parce que Dieu nous a légué sa souveraineté et que nous avons à continuer la création, œuvre non pas de six jours mais de toujours ».

Au moment où se préparaient les premières lois de Bioéthique, elle se posait la question : « Faut-il légiférer ? Ainsi jetée sans complément, la question étonne. Comme si le seul problème qui fît hésiter était celui-ci : est-il tolérable que le loi se mêle des choses de la science ? Celle-ci est devenue si puissante, et d’un accès si farouchement préservé, que peu osent juger de ce qui se fait dans ses sanctuaires. (…) Rien n’autorise à penser que la science est plus pure dans ses intentions et plus sûre dans ses réalisations que les instances politique, familiale ou religieuse. (…) Quand s’étend la puissance, les devoirs de la conscience s’agrandissent et l’éthique de la responsabilité et celle de la conviction, pour reprendre la distinction chère à Max Weber, se corrigent mutuellement, en leur contraste essentiel. L’Evangile suggérait déjà cette mobilisation des valeurs sur le champ des possibles :  « A ceux à qui il a été beaucoup donné, il sera beaucoup demandé ». (Luc 12, 48) ».

Une autre membre du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE), nommée tout récemment comme personnalité appartenant aux principales familles philosophiques et spirituelles par le Président de la République, Marion Muller-Colard (Théologienne protestante) déclarait dans son interview dans Réforme (hebdomadaire protestant d’actualité, N° 3738, 25 janvier 2018) : « Le poète Hölderlin écrivait : « Là où croit le danger croît aussi ce qui sauve. » La vigilance bioéthique, dont nous sommes tous coresponsables, pose la réciprocité de cet aphorisme : là où croît ce qui sauve, dans ce qui a tout lieu d’apparaître comme des progrès, croissent aussi un certain nombre de dangers qu’il est urgent de pointer, d’anticiper et de circonscrire. Le temps de doublement des connaissances est aujourd’hui tombé en dessous de 5 ans. Pour ne pas être pris de court, il nous faut redoubler l’effort de la pensée. Prenons l’exemple de la génomique : les avancées de la technologie dans ce domaine ouvrent des perspectives très prometteuses pour les porteurs de maladies génétiques ! Mais ce progrès ouvre dans le même temps un bouleversement vertigineux à toute tentation eugéniste ».

Dans un autre interview dans l’hebdomadaire chrétien d’actualité « La Vie » (N° 3776, 11 au 17 janvier 2018), elle mettait en avant le fait que « L’exigence éthique est là : être capable de penser et repenser la loi en chaque circonstance. La responsabilité des chrétiens dans ces débats est peut-être de porter la tension présente dans tout l’Evangile. La loi est un socle, une base essentielle qu’il faut préserver, et en même temps le réel la déborde. Pour moi le passage exemplaire d’une attitude éthique dans l’Evangile est celui de Jésus devant la femme adultère (Jean 8, 1-11). La Loi écrite dans la pierre dit qu’il faut la lapider. Mais devant elle, Jésus écrit quelque chose dans la poussière du sol, on ne saura jamais quoi. J’aime à penser qu’il y écrivait la loi pour cette femme et pour maintenant. (…) Pour nous en tant que chrétiens, l’important c’est d’être en quelque sorte « gardiens de la vulnérabilité ». Je ne parle pas de souffrance mais bien de vulnérabilité. Mesurer la pertinence, au cas par cas, de « réparer » ou d’accueillir l’irréparable ».

Sur l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes célibataires elle rappelait que ce sujet fait partie des débats et des auditions : « Le CCNE a en effet déjà rendu un avis au mois de juin dernier. J’invite tout un chacun à lire cet avis, incluant un avis de position divergente, et à mesurer le nombre de facteurs pris en compte pour aboutir à ce rapport. Les temps politiques et médiatiques se jouent à une échelle très courte, qui donne lieu parfois à la nécessité de résumer. Mais résumer, c’est encore amputer la complexité, que le CCNE fait l’effort de ne pas écarter. Pour ma part, je suis entrain de lire ce rapport et je me laisse le temps, j’assume d’être dans un processus et non pas dans un temps d’arrêt. C’est aussi cela pour moi d’être membre du CCNE : être témoin d’un temps différent dans la marche de la pensée ».

Elle ajoutait : « Parmi les questions qui me tiennent particulièrement à coeur, je place le champ vertigineux qui s’ouvre avec la question de l’intelligence artificielle. Dans ce domaine, il me semble que nous allons buter tôt ou tard sur la question de la croyance, car nous allons devoir redéfinir l’humain à l’aune des possibilités techniques qui pourraient le concurrencer ».
Enfin sur le problème de la fin de vie, elle déclarait à propos de la Loi Clayes-Leonetti : « J’émets pour moi-même quelques réserves sur la pertinence des directives anticipées, tant j’ai pu observer comme chaque étape d’une maladie transforme profondément une personne, jusque dans ses convictions. J’ai aussi déploré le manque de connaissance du personnel infirmier concernant la loi Leonetti. On doit manifestement rouvrir le débat sur l’euthanasie pour des cas très particuliers, mais nous avons des outils législatifs qui permettent déjà de répondre à la grande majorité des cas de fin de vie en garantissant le traitement de la douleur d’une part, et de la souffrance d’autre part, si on investit dans les moyens humains nécessaires ».

À propos Bernard Calvino

Né en 1950, Universitaire à la retraite, Professeur de Neurophysiologie honoraire, spécialiste de la douleur.

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