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Le fondamentalisme : une passion (post)moderne

 

On se limitera ici au contexte du fondamentalisme protestant, tout en pariant sur un possible écho par-delà cette sphère. La thèse défendue sera la suivante : le fondamentalisme se présente en rival de la modernité scientifique en allant la provoquer sur son propre terrain et, par là, révèle quelque chose de la place et de la fonction de la science dans nos sociétés marquées par un (apparent) recul de la croyance religieuse.

1) Dès les origines, le combat fondamentaliste se dirige contre le discours de la science : lors du fameux « procès du singe » en 1925 dans l’état du Tennessee aux États-Unis, les créationnistes, sur la base d’une lecture historicisante de la Genèse, cherchent à interdire l’enseignement des thèses de Darwin sur l’évolution des espèces. Plus près de nous, les néo-fondamentalistes, plutôt que s’opposer frontalement à la science, récupèrent la forme du discours scientifique pour habiller de rationalité des convictions religieuses (hypothèse du Dessein intelligent). Tant sous la forme de l’opposition que de la récupération, il existe un lien direct entre fondamentalisme et science.

On pourrait naïvement opposer, de manière binaire, obscurantisme religieux d’un côté, lumière de la raison de l’autre, et voir dans le fondamentalisme une position antimoderne. Il n’en est rien : le fondamentalisme, historiquement né en réaction à la science, est dépendant d’elle jusque dans la logique qui structure son discours (même s’il n’en a pas conscience). Le fondamentalisme n’est donc pas tant le rejet de la modernité que son rejeton. Il consiste en une reconfiguration de la croyance religieuse effectuée « en miroir » de la science. Ainsi, le fondamentaliste qui, d’une main, récuse (ou domestique) la science, importe de l’autre main dans le champ de la croyance un critère qui est celui de la raison scientifique : l’objectivité du savoir.

Affirmant l’inerrance de la Bible (le fait que la Bible ne comporterait pas d’erreur) quant à l’intégralité de ses contenus et posant le rapport à la Bible en termes d’adhésion à un savoir explicatif fonctionnant comme un système total de sens, le fondamentalisme reproduit – tout en le distordant – le modèle du discours scientifique. À l’explication du monde proposée par la science, il oppose une explication du monde de type religieux. C’est pour cela que le fondamentalisme n’est pas un retour aux temps anciens mais qu’il est au contraire une expression de la modernité. Le ressort de la raison fondamentaliste est le même que celui de la raison scientifique (quand bien même leurs méthodes et leurs résultats divergent profondément) : une démarche d’explication du monde visant la totalité. La différence tient naturellement à ce que la science sait que cette totalité est hors d’atteinte, alors que le fondamentalisme soutient que cette totalité est disponible dans la lettre du texte biblique.

2) Que faut-il entendre exactement par modernité et postmodernité ? Selon l’acception classique, la modernité se caractérise par l’affrontement de la croyance et de la science. À la suite de Descartes, il s’agit de ne tenir pour vrai que ce qui est démontrable par un exercice correct de la raison, sans se contenter de croire la tradition. Dans ce combat, chacun des adversaires revendique pour lui-même le monopole de la vérité, d’où la violence du combat entre l’Église et les Lumières. La postmodernité, quant à elle, est l’époque qui commence dès lors que la science a remporté la bataille et détrôné la croyance dans sa fonction (anthropologique et sociale) de donner du sens à la vie tant individuelle que collective. Ce qui constitue la postmodernité comme telle, c’est que la science ne se contente pas d’évacuer la croyance mais va jusqu’à s’y substituer. Nous chargeons la science non seulement d’expliquer le monde en mettant au jour les lois de la nature, mais encore de donner un sens à notre existence en nous fournissant ce que la religion nous fournissait autrefois : un « grand récit » fondateur permettant de se représenter l’être humain, sa place dans l’univers, son devenir, son mode d’organisation collectif, etc.

Il importe de réfléchir un instant à cette fonction religieuse de la science en postmodernité. En effet, une certaine façon de se réclamer de l’autorité de la science, en s’en remettant les yeux fermés aux experts, est devenue une manière de fonder la légitimité des conceptions du monde sur lesquelles repose l’ordre social. La science se met alors à gouverner les individus en réclamant une adhésion de type croyant et, dans cette revendication hégémonique, cesse d’être science pour devenir scientisme. Le scientisme partage avec le fondamentalisme la prétention à produire un système total de sens ayant une valeur de fondation pour la société.

À l’ère du scientisme triomphant, la science se met à opérer comme une croyance : lorsque les petits Occidentaux demandent d’où vient le monde, il ne leur est plus répondu « de Dieu » mais « du Big Bang » : « Un jour, il y a très longtemps, il y a eu une gigantesque explosion qui a donné naissance à l’univers, etc. » Ce faisant, on met en récit un contenu scientifique. Or mettre en récit, et raconter pour transmettre, est une démarche proprement religieuse. Le citoyen lambda qui n’a aucune compétence en astrophysique est incapable de démontrer à ses enfants la théorie du Big Bang. Mais cette théorie, il y croit. Parce qu’il croit à ce que dit la communauté scientifique, tout du moins à ce qu’il en comprend par le truchement de l’école et des medias. Et il enjoint ses enfants à y croire avec lui. Petit à petit, la transmission des représentations du monde définies par la science constitue une communauté de croyance et une tradition de croyance. Homo religiosus n’a donc pas disparu, il a fusionné avec homo scientificus. Or cette fusion a eu pour effet de faire muter homo scientificus lui-même : celui-ci est devenu une nouvelle figure d’homo religiosus.

3) Gare à la méprise : on ne prétend pas ici que les savoirs produits par la science « ne sont que des croyances » (des opinions subjectives) – ces savoirs sont des savoirs, il ne s’agit pas de dire qu’ils sont faux et que l’on aurait tort d’y croire. Point n’est question de manipulation de la société civile par les scientifiques, comme quand certains fondamentalistes parlent du réchauffement climatique en termes de fake news ! Le problème, encore une fois, ne se situe pas au niveau des contenus du discours scientifique, mais au niveau de sa fonction socio-anthropologique. Au niveau de ses contenus, le discours scientifique n’exprime pas des croyances mais des savoirs (par ailleurs toujours provisoires et révisables, en fonction des avancées de la recherche, de l’évolution des méthodes et des instruments, etc.). Cela n’empêche pourtant pas qu’au niveau de leur usage social, ces savoirs fonctionnent comme des croyances, prenant un caractère définitif et, par là, fondamental.

Pour cette raison, le philosophe Jean-Pierre Dupuy parle de la science comme d’une « théologie qui s’ignore ». L’expression n’est pas à entendre de manière péjorative, car le fait de croyance est en tant que tel un fait humain, une donnée anthropologique : quand il y a de l’humain, « ça croit » toujours quelque part. On peut éventuellement se débarrasser de certains contenus de croyance mais on ne se débarrasse pas de la nécessité de croire. Même l’Occident scientiste n’a pas réussi à éliminer le fait de croyance : il l’a seulement investi de ses propres représentations. Comprendre que la science est aujourd’hui missionnée religieusement pour fournir une prestation de sens aux sociétés humaines permet alors de comprendre le succès actuel du fondamentalisme : vu selon cette perspective, il n’est pas l’adversaire de la science mais son rival. Il est son frère jumeau : quand la science est faite religion, il est finalement logique que la religion cherche à se faire science. Le fondamentalisme ainsi compris est le double mimétique d’une science devenue scientisme qui entend faire fonctionner la croyance comme un savoir, là où le scientisme entend faire fonctionner le savoir comme une croyance. Ce qui pousse à affirmer, pour conclure, que le fondamentaliste est un incroyant qui croit croire, là où le scientiste est un croyant qui croit ne pas croire.

 

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À propos Guilhen Antier

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est professeur de théologie systématique à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Montpellier).

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