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Le clown et la foi

 

odile Veith, stagiaire, dans Avance en eaux profondes.

odile Veith, stagiaire, dans Avance en eaux profondes.

Le clown et la foi sont deux mots qui n’ont pas l’air d’aller ensemble. Le clown, c’est divertissant ! La foi, c’est sérieux ! Ne dit-on pas « faire le clown » ? Ne dit-on pas « être sérieux comme un pape » ?

Alors, clown et foi, est-ce compatible ? Ne serait-ce pas irrévérencieux ? Est-ce qu’on peut se moquer du Bon Dieu ou de ses saints ?

Bonne question, par les temps qui courent ! Est-ce qu’un pasteur ou un prêtre peut « faire » le clown ?

La veste de toutes les couleurs, le chapeau trop grand ou trop petit et le nez rouge peuvent-ils être une alternative crédible à la robe pastorale ou à l’aube ecclésiastique ?

Il y a bien des poissons-clowns, dans la création, pourquoi pas des pasteurs-clowns au fond ?Y a-t-il la possibilité de faire un lien entre le clown et la foi ? Peut-être.

À la seule condition de savoir de quoi l’on parle, lorsqu’on parle du clown. Et même de la foi ! Car, souvent, le mot religion prend la place du mot foi…

 Que met-on derrière les mots clown et foi ?

Pour définir le clown, prenons le dictionnaire. Et pour parler de la foi, prenons la foi chrétienne, la foi au Dieu de Jésus-Christ, celle qui nous est transmise par les évangiles. Pour commencer, si l’on lit la définition du mot clown dans le dictionnaire Larousse, voici ce que l’on trouve : clown : artiste comique et grotesquement accoutré, qui, dans les cirques, exécute des pantomimes bouffonnes et parfois acrobatiques, dans le but de faire rire.Personne qui cherche à se faire remarquer par sa drôlerie, ses pitreries.

Le clown est donc le contraire de quelqu’un de sérieux et de digne. C’est un farceur, un bouffon, un pitre. Il a plutôt une connotation négative. Mais c’est aussi quelqu’un de très sensible et qui peut avoir la larme facile. Il fait rire, mais il agace, il met mal à l’aise. Il titille notre conscience, bonne ou mauvaise. Et quand on rit de lui, en fait, on rit de soi. Et parfois, on rit jaune…

Jusque dans les années 1970, le clown est apparenté au monde du cirque et à celui des enfants, qu’il rejoint par sa spontanéité, ses maladresses dans des situations où même le drame finit par se transformer en comique.

Le clown évolue dans un lieu défini : le cirque. On ne le trouve pas ailleurs.

Dans la vie quotidienne, les « clowneries » sont tolérées chez les enfants, à condition que cela ne déborde pas dans le domaine éducatif. Pas question de faire le clown à table et, bien sûr, pas question de faire le pitre à l’école.

Au début des années 1980, la notion de clown s’élargit grâce à la réflexion des pays anglo-saxons. On parle, non plus du clown traditionnel dans le cirque, mais du clown contemporain. En effet, on passe progressivement de la définition du clown traditionnel à la sphère intime de l’individu. Le clown n’est plus une personne extérieure que l’on va voir au cirque ou que l’on invite à l’anniversaire des enfants pour animer la fête, mais il est un personnage qui sommeille en chacun de nous. Il a du mal à voir le jour, car ce personnage est souvent refoulé par les règles de la bienséance ou par les contraintes sociales, et il attend patiemment le bon moment, ou un environnement favorable, pour enfin s’exprimer. Mais souvent, il est étouffé par des blocages divers et variés.

Il existe maintenant une nouvelle génération de clowns, liée au développement personnel, largement inspirée de la Gestalt et des thérapies comportementales, principalement en Allemagne et en Angleterre. Parallèlement, en France, se sont mis en place des clown-théâtres, ou des bata-clowns, à l’origine de plusieurs nouvelles écoles de clowns.

Il existe donc des endroits privilégiés, où chacun, chacune peut se rendre pour oser laisser « sortir » le clown qui sommeille en lui.

Et chacun sait combien les stages de clowns proposés par des associations se sont multipliés. C’est très à la mode ! Mais ce n’est pas à la mode pour rien.

Et c’est loin d’être facile. N’est pas clown qui veut, même s’il est là, en nous. Oser laisser sortir son clown, laisser ne serait-ce qu’entrevoir sa richesse intérieure, ne se fait pas automatiquement. On est souvent clown sans le savoir, mais dès qu’on doit l’être en conscience, devant les autres, alors il n’y a plus personne ! Même dans un cadre protégé.

 Qu’est-ce qui freine ainsi l’émergence du clown ?

Faire l’expérience du clown, de « son clown », permet d’accéder à une dimension autre de son être, une dimension inconnue de tous, de soi comme des autres.

La peur, la timidité, les automatismes et surtout l’autocensure, suggérée par l’éducation qu’on a reçue, vont alors freiner l’émergence du clown Aussi, si l’envie nous prend de faire un stage de clown, cela commence par une énorme frustration : c’est seulement dans les derniers jours du stage que l’on peut être en situation de clown. Mais pour arriver à cette étrange liberté, il faudra passer par certaines portes étroites, parfois infranchissables pour certains, avec d’autres arts corporels, comme jouer avec des ballons, marcher ensemble dans une pièce, respirer, se regarder, se détendre, danser devant l’autre, se tenir la main. Il s’agit de retrouver la simplicité de soi-même, retrouver la confiance de l’autre et dans l’autre, par le toucher. Il s’agit bel et bien de retrouver l’art de jouer, comme un enfant, pour évacuer les tensions et découvrir quelque chose de très désagréable… le mauvais côté de soi-même ! À savoir qu’on rate le jeu, pour différentes raisons. On découvre, par exemple, qu’on ne sait plus écouter une consigne, ou on se rend compte qu’on comprend tout de travers.

Être clown, c’est aussi vivre avec son corps. Plus on vieillit, moins on est à l’aise avec son corps qui fait mal ou qui devient encombrant. Par les différents jeux et la relaxation qui en découle, sont alors libérés, souvent à notre insu, des joies énormes et des monceaux de créativité. Le but de tout cela, c’est de retrouver la part de l’enfant qui est en nous, avec ses maladresses et sa spontanéité, et surtout, c’est retrouver le non-jugement, l’absence de jugement. Il ne s’agit pas d’apprendre des techniques, mais plutôt d’avoir du plaisir à expérimenter le jeu, en groupe.

Apprendre à être clown, c’est donc jouer avec son corps et jouer avec ses émotions, ce qui n’a à voir ni avec la moquerie, ni avec la dérision, ni avec la mystification. C’est avant tout un art d’expression corporelle, qui permet avec humour, authenticité et spontanéité, d’entrer en relation avec soi-même et avec autrui, sur un mode détendu.

 Quel lien peut-on faire avec le croyant ?

On peut tout à fait être clown sans être croyant, Dieu merci !

Mais si l’on est croyant, alors le clown peut permettre de faire des liens avec ce que l’on croit, avec ce que l’on découvre dans la Bible. Si dans la Bible il est fait référence à une parole créatrice, avec le clown il sera fait référence à un regard créateur.

 Entrer dans un regard

Être clown, comme être croyant, c’est entrer dans un regard. Et le regard permet d’entrer dans une relation. Regarder et se laisser regarder, rencontrer et se laisser rencontrer. Regarder autrement.

Laissons quelques instants la parole à un stagiaire : « Le clown est un être “à nu”, qui, pour exister, consent à regarder les autres et à se laisser regarder. Il ne joue pas un personnage, il n’est pas comédien. Il n’a pas de scénario. Le clown, une fois costumé, met son nez rouge, mais ne voit pas dans la glace l’effet produit. Il arrive sur scène et s’expose sans se connaître. Le public, dans la lumière, est actif. Il entre en relation avec cet être “neuf”, qui ne se connaît pas. Les yeux fixés sur le clown, les spectateurs sont concentrés. Ils sont attentifs aux mouvements les plus infimes du clown et réagissent à sa micro maladresse, à son geste d’impatience incontrôlé… Le clown, de son côté, est également tendu vers le public. Il se reçoit de lui. Il amplifie ce qui a été repéré par l’assistance, il se nourrit de ce qui lui est ainsi donné. Il s’abandonne à la relation mise en place, sans s’inquiéter du “blanc” de l’échec. au contraire, la déstabilisation est la source. dans la dimension “clown”, l’échec n’existe pas, car tout est richesse. » (Hervé Le Houérou, pendant un stage clown et foi avec Philippe Rousseaux, en 2009).

Le clown est quelqu’un qui dit « Oui »

Le clown consent. Il dit oui. Il dit oui à tout. Absolument tout. Il plonge, il fait une immersion totale dans la relation. Le ratage, le risque d’être mauvais, la mort, n’existent pas. Le clown accueille ce qui lui arrive sans aucun jugement de valeur. Ce n’est ni mal, ni bien. C’est seulement « juste » ou pas « juste » dans le sens de « justesse ». Il n’est pas accroché à ce qu’il doit faire ou produire, mais il prend conscience de ce que cela lui fait et il s’en nourrit. Il se nourrit de ce qui, apparemment, se passe mal, comme les hésitations, les imprévus, la lassitude, les émotions qui le traversent, ou qui traversent le public. Là où le comédien doit éviter ou fuir tout cela, le clown le développe, l’amplifie et rebondit dessus, au-delà de ce qu’il croyait possible. Et même, il se laisse dépasser. Le clown peut pratiquer alors la « suspension », c’est-à-dire qu’il arrête son mouvement en pleine action pour accueillir plus fortement la réaction du public, et s’en nourrir davantage.

En définitive, le clown est un être donné, confiant et surtout, libre par rapport à son image. Il est libre aussi par rapport à l’échec et à la mort. Il vit dans l’instant, et en permanence, il dit oui à ce qui se présente. Il est totalement dans le hic et nunc, l’ici et maintenant.

En ce sens-là, le clown est un chemin spirituel. On peut y voir un rapport possible entre le clown et le croyant, le clown et le disciple, en tout cas, disciple du Christ. Le clown est totalement disponible aux autres, à son entourage, puisque c’est lui qui le fait vivre. On peut noter la même disponibilité de Jésus, dans son rapport à ceux qu’il rencontre. Jésus fait vivre ceux qui l’entourent.

Qu’est-ce qu’être croyant, alors, sinon découvrir qu’aimer c’est d’abord recevoir, et non pas d’abord donner ? On ne peut donner que ce qu’on reçoit. Que peut-on donner que l’on n’ait déjà reçu ?

Le clown est exactement dans cette dimension. L’autre est une perle précieuse, rare, un trésor unique. Pour le clown, l’autre est sa source. Pour jouer sur la scène, il va s’appuyer sur ce que l’autre va lui donner. Il reçoit littéralement tout de l’autre. Et il donne tout car, lui, sait bien que tout ce qui n’est pas donné est perdu, selon une maxime indienne. Et l’espace qui va lui permettre de grandir sera le jeu.

 Le clown et le jeu

Un des sens du mot « jeu » implique l’idée de liberté.

Je cite Philippe Rousseaux : « dans les expressions suivantes, “jouer d’une blessure, d’une infirmité, d’un mal” ou bien “ce pied de chaise joue dangereusement dans l’emboîture” ; ou encore “expliquez moi la manière dont les pièces de la machine jouent entre elles” ; nous voyons que ce n’est que parce qu’il y a du jeu, que le mouvement est possible. Là où il n’y a pas de jeu, tout est coincé, bloqué, verrouillé, enfermé. Pas de liberté. dans certains cas, la liberté n’est pas conseillée, surtout pour une chaise défectueuse… Mais dans les autres cas, la liberté correspond soit à un bon fonctionnement, soit à une “licence”, prise par rapport à ce qui pourrait être considéré socialement comme un bon fonctionnement. Il apparaît donc que la liberté des enfants de dieu ne peut coexister avec une absence de jeu. seuls ceux qui jouent peuvent véritablement être appelés croyants. Le jeu n’est pas incompatible avec le sérieux, mais il est incompatible avec le fait de se prendre au sérieux… Le monde ne se partage pas entre ceux qui sont clowns et ceux qui ne le sont pas, mais entre ceux qui le savent et ceux qui ne le savent pas. savoir que l’on est clown permet de moins se prendre au sérieux et de prendre davantage au sérieux la volonté de dieu et la mission qui nous est confiée, en tant que croyants. cette mission est simple : dire oui à la vie qui nous est donnée. »

Le prédicateur, l’évangélisateur, l’homme ou la femme d’Église, doit apporter la bonne nouvelle. Le clown, lui, la porte. C’est son avantage.

Jouer est la clef du bonheur et de la joie. C’est aussi une expérience du don de soi.

Dans le jeu, le clown est au service du public. Ce que le clown fait vivre au public est plus important que ce qu’il vit lui-même. Le clown est ce qu’il accepte d’être. Il découvre sa profonde faiblesse, parce qu’il n’est pas ce qu’il voudrait être. Acceptée, sa faiblesse devient une force. L’insécurité même devient une force. Le clown en vit pleinement. Et tout son entourage bénéficie de cette vie.

Le clown : une expérience pascale

Être clown, c’est consentir, c’est dire « oui », c’est se laisser façonner par l’imprévu, de seconde en seconde. C’est reconnaître qu’on ne maîtrise rien et accepter ce qui va se passer, avec le public, avec le partenaire, avec soi-même. Dire oui, c’est consentir à la relation, consentir à se déplacer, à être déséquilibré. C’est consentir aussi à l’écartèlement. Cet écartèlement entraîne vers l’impuissance, l’exposition. Le Christ écartelé est exposé. Il dépose son image, qu’on imagine être la toute-puissance du Fils de Dieu, pour revêtir celle de l’impuissance.

Être clown, c’est déposer l’image que l’on a de soi, c’est aller plus loin que les préjugés. Le clown s’offrant aux autres, il meurt à lui-même. Il s’agit de mourir à soi comme étant l’origine de soi-même. Le clown est celui qui rate, celui qui a des limites.

Il a toujours besoin des autres et ce au plus haut point. Cela dit quelque chose de notre toute-puissance. Nous les humains, contrairement au clown, faisons tout pour ne pas nous apercevoir que sans les autres, nous sommes perdus. Même quand on lâche, on veut encore maîtriser. Le clown n’est pas dans la maîtrise. Le clown crie « au secours ! Viens à mon aide ! ».

C’est le cri du psalmiste. Et même le cri de Jésus sur la croix.

C’est aussi le cri du moine, ou de la moniale, de tous les temps et de toutes les obédiences, au moment de la prière.

C’est un cri déchirant, s’il est vraiment vécu. Alors, on se sent porté par plus grand que soi. Parce qu’on est vidé du trop-plein de soi. On vit une sorte de kénose (un dépouillement de soi-même ; cf. Philippiens 2).

Le clown ressuscite par le cri.

À chaque instant de sa vie misérable sur la scène, il vit une mort et une résurrection. Sa mort et sa résurrection. En ce sens-là, l’expérience pascale est une bonne nouvelle.

Le clown accepte de rater et d’appeler au secours. Le croyant, surtout celui qui prêche, l’enseignant, le besogneux, accepte aussi de rater et d’appeler au secours. Et ainsi de laisser Dieu faire son travail !

 

 Pourquoi le clown ?

Je voudrais partager trois réponses :

 Celle de Philippe Rousseaux :

« Le clown est cet être à part, émerveillé devant le monde, heureux de peu de chose, qui s’aime et se montre tel qu’il est, profondément humain, fragile, maladroit et donc attachant, beau, sincère, libre, généreux et prêt à toutes les audaces. sa simplicité, sa confiance, sa puissance de jeu font que pour lui tout obstacle est une chance, une occasion de renaissance à chaque instant… Faire l’expérience de son clown, c’est retrouver cet état de fraîcheur, de fragilité et d’enfance où l’on s’amuse, où l’on est disponible, ouvert, inventif, débordant de fantaisie et d’énergie, uniquement guidé par le désir d’exister. » (Philippe Rousseaux dans le dictionnaire du corps, c.n.r.s., 2006)

 Celle d’Yves Patenôtre, archevêque de Sens- Auxerre :

« Le clown rassemble toute la condition humaine. Il est chacun d’entre nous. Le clown rejoint l’homme même dans la souffrance, dans toute sa misère. Toutes les misères qui lui arrivent, ce sont nos propres misères. Il nous rejoint donc dans nos pauvretés, comme le christ, au cours de sa Passion (et même tout au long de son ministère, c’est le propre de l’incarnation, en fait). Il y a une similitude entre la figure du christ et celle du clown. Le christ nous appelle à être heureux, selon les Béatitudes (Mt 5,1-12), mais on ne peut être véritablement heureux que lorsqu’on accepte ses pauvretés. »

(site internet de l’association « clownparfoi http://clownparfoi.cabanova.com/objectifs-et-contenus. html)

 

 Et enfin, la réponse d’Étienne Grieu :

 « Le clown nous sauve d’un enfer où chacun se serait cru propriétaire de la vérité, de sa petite vérité bien à lui, seulement à lui. d’un seul coup, il a ouvert les portes en grand et défait tous les corsets de fer ; ça vole en éclats, il en balance de tous les côtés, et lui-même en voit de toutes les couleurs. À la fin, de toutes nos prisons, il n’en reste plus rien. La foule est au bord de la piste, roulant son bon rire de vacances, et pour un peu, elle serait prête à y descendre, à rejoindre, elle aussi, l’arène de sable, où, après le passage des éléphants, un inconnu a livré un étrange combat contre l’ombre de nous-mêmes. Moi, j’aurais du mal à comprendre la vérité du christ autrement que comme celle du clown : avec beaucoup de délicatesse, il indique qu’il y a quelque chose de plus beau, et de bien plus drôle que toutes les petites vérités qu’on se bricole. c’est une vérité qui ne s’impose pas, qui ne dit jamais rien comme une leçon. elle est fragile, elle repose sur mon consentement à desserrer les dents et à ouvrir les mains. en fait, Jésus est un clown exceptionnel. Il a réussi une chose exceptionnelle : faire descendre sur la piste ceux qui étaient dans le public, pour qu’ils jouent avec lui et continuent ensuite son numéro. » (Extrait de dieu, tu connais ? Éditions le Sénevé, Paris, 2005, p. 76 à 78 – Chapitre : « La vérité du clown »).

 Et pour conclure : le clown et la foi, est-ce compatible ?

– Certainement, si l’on admet qu’être croyant c’est vivre le bonheur et la joie, proposés par les Béatitudes par exemple (Mt 5,1-12).

Le clown nous conduit à une spiritualité du bonheur. « Soyez toujours dans la joie, rendez grâce en toutes circonstances… » (1 Th 5,16-18). Il suffit d’être à l’écoute de l’infime et de la vie en soi, et de simplement goûter la Création. Se déploient alors une nouvelle joie de vivre et une volonté de dire merci à la vie à chaque instant, y compris dans les difficultés.

– Certainement aussi, si l’on admet qu’être croyant, c’est vivre dans la présence de l’autre, et de l’Autre, et être en relation, à l’autre et à Dieu. Le clown nous met soudain de manière forte en relation avec un jene- sais-quoi d’essentiel. Vivre en se faisant présent au quotidien. « Marcher en sa Présence » (Ge 17), c’est se faire « cadeau » (en français, les deux mots « présent » et « cadeau » sont synonymes !). Par notre présence à l’Autre, nous nous faisons également davantage présents aux autres… et réciproquement !

– Certainement aussi, si l’on admet qu’être croyant, c’est être dans le don de soi. Pour le clown, tout est signe d’une Bonne Nouvelle. Tout est grâce : « Si tu savais le don de Dieu ! » (Jn 4,10). Le clown accepte le cadeau de « la vie en abondance » (Jn 10,10). Le clown nous fait entrevoir de quelle manière nourrir cette soif d’abondance et vivre cette vie simple de celui qui fait de ses obstacles et de ses difficultés mêmes une source de joie pour lui et pour les autres. Le clown nous dit que ce que nous vivons n’est que don, que ce qui n’est pas donné est perdu, comme le dit la maxime indienne déjà citée.

– Certainement aussi, si l’on admet qu’être croyant c’est faire l’expérience de la liberté et rencontrer la vérité qui nous rend libres, la vérité non comme un dogme, mais comme une personne : le clown est une permission d’être ce que nous sommes : « La vérité vous rendra libres » (Jn 8,32). Une seule condition pour accéder à cette liberté : « Faites tout ce qu’il vous dira » (Jn 2,5). Cette liberté lui fera dire tout haut ce que l’on n’ose pas se dire : sur la vie, l’amour, la mort, notre relation à Dieu.

– Certainement encore, si l’on admet qu’être croyant c’est accueillir la parole de Dieu, le royaume de Dieu, comme un enfant. Le clown est celui qui a retrouvé son « âme d’enfant », son innocence, sa liberté de jouer, de rire, de dire ce qu’il a envie de dire. Être clown, c’est reconquérir ce petit enfant libre qui est en nous et le mettre en scène pour le bonheur du public. « Si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. » (Mt 18,3)

– Certainement encore, si l’on admet qu’être croyant c’est faire confiance à la vie plus forte que la mort : avec le clown, ce ne sont pas la souffrance ni l’échec qui ont le dernier mot, mais le rire. Il triomphe, il est un chant de libération, un chant de victoire. Il nous permet alors de nous relever et de continuer le chemin debout. C’est en nous aidant à continuer de vivre heureux, en acceptant et dépassant nos maladresses, nos pauvretés, nos fragilités, en jouant de nos épreuves, que le clown agit comme une résurrection en nos vies.

– Certainement enfin, si l’on admet qu’être croyant c’est prendre en compte dans nos vies l’humilité et la réconciliation : le clown permet de mieux nous connaître, il nous fait voir le réel sous un autre éclairage et il nous fait accéder à l’humilité. Il exorcise nos peurs face à nos limites, dissout nos angoisses devant nos impuissances. Il fait descendre en nous la paix intérieure. Il nous réconcilie avec nous-mêmes. Et nous pouvons à nouveau nous laisser enthousiasmer par la merveille que nous sommes (Ps 139,14). Le clown, par le développement de la connaissance de soi, de l’écoute, de la relation à l’autre et à l’Autre, de la présence au quotidien, de l’esprit d’enfance, de bienveillance, d’humilité et de patience, nous mènera sur le long et splendide chemin de la fréquentation des fruits de l’Esprit (Ga 5,22). On rentre chez soi en se sentant plus libre, plus léger, plus vivant, plus proche de Dieu. Il n’y a pas d’emblée de lien évident et automatique entre le clown et la foi, mais le clown peut aider l’être humain et le croyant à comprendre quelque chose de son humanité et de sa foi chrétienne. La pratique du clown contemporain témoigne ainsi d’une soif de plénitude, de liberté et de relations vraies, de « l’En-vie » d’un grand « oui » à la vie. Le désir d’être tout simplement heureux. Elle est accession à la conscience de soi et du monde et nous fait entrer en nous-mêmes pour goûter simplement la saveur de l’Être..

 

Cet article a été rédigé avec l’aide précieuse de notes prises au cours de différents stages : avec Philippe Rousseaux, en juin et août 2009, en tant que pasteur, aumônier des stages, et en novembre 2010 et mars 2012, en tant que clown, avec Christel Poher-, en février 2014, en tant que clown, avec le support des différents écrits et témoignages, trouvés sur le site de l’association « Clown par foi » http://lacroixvosgienne.jimdo.com/.

 

À lire l’article de  Marie-Noële Duchêne  ” Le rire “

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À propos Agnès Adeline Schaeffer

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est pasteure de l’Église protestante unie de France à Paris (Oratoire), et aumônier à la Maison d’arrêt des femmes, à Versailles.

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