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Comment réconcilier individus blessés et société convenue ?

Un vendredi soir, dans un triste commissariat d’une petite ville portuaire, un lieutenant fatigué attend le début du week-end, dans à peine trois heures. Alors qu’il espère ne pas être dérangé, une jeune femme arrive. Elle vient se dénoncer pour le meurtre de son mari, commis dix ans plus tôt. Nous sommes à la veille de la prescription des faits, il ne lui reste que quelques heures pour se constituer prisonnière. Dans ce huis clos poignant, un homme et une femme blessés par la vie se font face et plongent le spectateur dans un scénario qui n’est pas son rappeler Crime et Châtiment de Dostoïevski. Au-delà de la question de la peine et de la rédemption, ces deux drames nous interrogent aussi sur les rapports entre individu et société.

Dans la pièce comme dans le roman, nous avons un portrait en creux de deux personnages assassinés. L’un et l’autre auraient sans doute pu être condamnés légalement. Seulement la société les a laissées faire et cette indifférence a poussé leurs victimes à se retourner contre eux jusqu’à leur donner la mort. Loin d’être libérés de leurs bourreaux, les innocents devenus assassins portent seuls le poids et la responsabilité de leur geste. L’individu meurtrier, hanté par sa faute et par un sentiment de culpabilité, isolé dans une société qu’il ne comprend plus et dont il se sent exclu, doit alors se frayer un chemin pour retrouver un avenir à construire et pour retisser un lien social.

Mais là où le héros de Dostoïevski trouvait des mains tendues pour l’aider à s’engager sur cette voie qui passe de la reconnaissance de la faute à la rédemption, la jeune femme doit pour sa part affronter l’opposition d’un lieutenant, bien décidé à l’empêcher de se dénoncer. Emu par sa détresse et pressé de partir en week-end, le policier lui offre sa pitié quand elle demande bien autre chose. Par certains côtés, cette confrontation prend les aspects d’une parabole, la « pécheresse » venant nous déranger dans nos certitudes et dans notre confort.  Elle nous rappelle l’exigence christique qui nous invite à regarder les choses en face et non à nous accommoder de la politique de l’autruche car le secret ronge et détruit tout ce qu’il touche.

Pour retrouver la vie et une place dans le monde, se sentir le droit de relever la tête et de regarder l’autre, la jeune femme, victime d’une société qui ne lui a pas tendu la main quand elle en avait le plus besoin, bouscule maintenant notre indifférence. Elle nous force à mettre des mots sur des zones restées dans l’ombre puis à la juger pour l’extraire de son isolement destructeur et lui redonner un enracinement dans la vie. Avec acharnement et détermination, elle va parvenir à créer un lien avec ce lieutenant désabusé qui ne veut pas comprendre qu’il doit l’arrêter pour la sauver. Par sa persévérance et sa droiture, elle nous offre une belle leçon de courage.

 Les Lois de la Gravité  de Jean Teulé

Avec Dominique PINON, Florence LOIRET CAILLE et Pierre FOREST

Au théâtre Hébertot jusqu’au 12 avril
http://theatrehebertot.com/#show20

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