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Michel de Certeau,

Michel de Certeau (1925-1986), jésuite, sociologue, psychanalyste, est aussi un historien de la mystique. C’est cette dernière facette de ce savoyard que nous présente Richard Cadoux.

  En 1982, quatre ans avant sa mort, Michel de Certeau publiait le premier volume de La Fable mystique. Trente ans plus tard, au terme d’une longue entreprise de récollection et de mise au point des textes, Luce Giard, fait paraître un second tome, en y rassemblant un certain nombre d’articles épars jusque-là dans des revues ou des ouvrages collectifs peu accessibles.

  Historien de la spiritualité, comme il se présentait lui-même, Michel de Certeau a été l’éditeur érudit de textes de spirituels jésuites de l’époque moderne, tels Pierre Favre et Jean-Joseph Surin. Mais il a contribué à désenclaver l’étude de la mystique d’une approche confessionnelle et doctrinale, pour la placer sous le prisme des sciences humaines.

  Proche de Jacques Lacan et de Michel Foucault, intellectuel inclassable, psychanalyste, sociologue, anthropologue, auteur d’ouvrages devenus des classiques comme L’Écriture de l’histoire et L’Invention du quotidien, son itinéraire a été retracé par François Dosse dans une passionnante biographie intellectuelle parue sous le titre Le Marcheur blessé. Belle image pour rendre compte de l’aventure de ce jésuite en rupture de ban, fasciné par les figures de la perte, de l’errance et de la quête.

  Nous rapporterons ici la conclusion, tant de fois citée, tant de fois paraphrasée, du premier volume de La Fable mystique : « Est mystique celui ou celle qui ne peut s’arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici ni se contenter de cela. Le désir crée un excès. Il excède, passe et perd les lieux. Il faut aller plus loin, ailleurs. »

  La mystique se fonde ainsi sur une perte, sur un manque. Paradoxe originaire : les mystiques rêvent d’un contact immédiat et plénier avec un Dieu qui est absent du monde, de l’histoire, absent des institutions qui prétendent le représenter ou le garantir. Michel de Certeau faisait d’ailleurs remarquer que le christianisme s’institue sur la perte d’un corps. Il se fonde sur un tombeau vide. Au point de départ du voyage mystique, on trouve une « faiblesse de croire » accrochée à un vide, à un néant, au Nada qui crée un espace de désir.

  À partir de là, le mystique parle. « Un manquant fait écrire », écrivait Michel de Certeau. L’absence originaire engendre un art de parler, une énonciation. En ce sens, la mystique est une fable (du latin fari, « parler ») : ce qui parle, ce qui reste d’une parole perdue, une manière de dire qui mélange poésie et vérité. Mais la mystique est aussi un discours avec son contenu propre, à travers lequel le sujet parle de ce qui lui manque et de ce qui l’excède. « Je veux voir Dieu », déclarait Thérèse d’Avila. Privée de cette vision, elle livre le témoignage de son expérience, de ce désir qui la travaille au plus intime de soi. Se fait alors entendre dans la voix mystique un immense bruissement, du babil de la glossolalie jusqu’au discours élaboré des théoriciens d’une « science expérimentale ». Toujours le mystique parle pour dire qu’il éprouve mais pour dire aussi que de ce qu’il éprouve, il ne sait rien.

  Ce qui se joue alors dans l’expression de la fable mystique, c’est proprement l’invention du sujet. Le mystique parle à la première personne. La mystique entend laisser le sujet advenir, en pariant sur sa capacité à prendre la parole et à redonner sa liberté au langage. La mystique, pour Certeau, est une prise de parole, avecce que cela comporte de rupture instauratrice par rapports aux discours tout faits.

  La mystique est également traversée par une interrogation sur le corps, ce que le langage chrétien traditionnel appelle l’Incarnation. Le corps est le lieu d’une étrangeté. Il est à la fois l’intime du sujet et une figure de l’altérité. Le sujet, c’est un corps parlant. D’où l’intérêt de Michel de Certeau pour les corps mystiques : jansénistes convulsionnaires de Saint-Médard, « fanatiques » cévenols en leur Théâtre sacré, bergères et illettrés, folles et fous dont le corps dit ce que le mots qui leur manquent ne peuvent exprimer l’excès du désir qui ne saurait être comblé. Il y a chez Certeau une magnifique ouverture à une poétique du corps, comme lorsqu’il commente la transverbération de sainte Thérèse sculptée par Le Bernin dans l’église romaine de Santa Maria della Victoria : « Mais le désordre ou la folie n’est pas ce que l’ange écrivain trace de son dard sur le corps ; c’est ce qu’il en arrache. Le mouvement n’est pas d’impression, mais d’extraction, avec ces “entrailles” que la flèche en se retirant, sort de leur secret intérieur. L’ange met tout cela dehors à nu. Sans nom, sans parole, infans, il donne jour à cette folie jusque-là contenue. »

  Dernier point, le difficile rapport des mystiques à l’institution, avec laquelle, qu’elle soit ecclésiastique ou universitaire, Michel de Certeau fut en froid, au point d’être cantonné à la marginalité. L’histoire des mystiques, c’est l’histoire du procès des mystiques. « Ivres de ce qu’ils n’ont pas bu, ivres de ce qu’ils ne possèdent pas, ivres de désir », comment n’inquiéteraient-ils pas les institutions qui prétendent imposer une identité, apporter un salut ou définir Dieu. En affirmant que « ce n’est pas ça », la mystique fait ainsi figure de dispositif radical de résistance à toutes les aliénations, au nom d’une parole libre, personnelle, incarnée et désirante.

  Si la mystique est ainsi l’expérience d’un sujet qui se perd, qui prend la parole et se cherche inlassablement en rappelant de tous les objets du désir humain « que ce n’est pas ça », alors il se pourrait bien que Michel de Certeau ait tenté d’élaborer tout au long de son oeuvre un discours mystique à l’usage de nous autres postmodernes, exilés de ce que nous traitons, en une ère où Dieu semble faire silence.

  À défaut d’y être parvenu, du moins a-t-il dessiné les contours d’une anthropologie du croire, lequel, en notre monde désenchanté, déserte les Églises pour se répandre dans d’autres sphères sociales et irriguer toutes les dimensions de l’activité humaine. « De cet esprit de dépassement, séduit par une imprenable origine ou fin appelée Dieu, il semble que subsiste partout, dans la culture contemporaine, le mouvement de partir sans cesse, comme si, de ne plus pouvoir se fonder sur la croyance en Dieu, l’expérience gardait seulement la forme et non le contenu de la mystique traditionnelle », avançait Michel de Certeau.

  La parution de La Fable mystique II est une invitation à revisiter une oeuvre riche et touffue. Sa méthodologie et ses présupposés épistémologiques sont complexes. Sa pensée est dense et déconcertante. Son écriture est ciselée et fascinante, jusque dans son hermétisme. À La Fable mystique, on pourrait appliquer cette réflexion de son auteur : « Chaque livre, objet précieux, est clos sur soi-même dans son écrin. Chaque oeuvre est un puits qui porte en soi son secret, telle une clé jetée au fond. »

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À propos Richard Cadoux

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a été professeur d’Histoire à l’Institut Catholique de Paris avant de devenir pasteur de l’Église Protestante Unie de France, d’abord en poste à Vernoux puis actuellement à Paris (Oratoire du Louvre).

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