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Les guérisons miraculeuses

Les médecines alternatives et les guérisons miraculeuses. Il peut paraître surprenant d’associer ces deux thèmes et les questions qu’ils posent. Et pourtant ! Ils posent tous deux le problème des guérisons inexpliquées voire inexplicables.

Les médecines alternatives peuvent être définies comme des thérapies (homéopathie, acupuncture, médecine chinoise…) qui n’entrent pas dans le cadre des médecines occidentales classiques. Et il faut reconnaître, semble-t-il, qu’elles peuvent produire des guérisons qui restent inexpliquées au vu de la médecine occidentale.

Qui dit « guérisons inexpliquées » dit aussi « guérisseurs » : rebouteux, « sorciers », « voyants », exorcistes, « magnétiseurs », radiesthésistes… qui pratiquent des désenvoûtements et autres désensorcellements . Ces guérisons inexpliquées semblent toucher plus ou moins à la magie et au surnaturel et, à ce titre, posent les mêmes problèmes que les guérisons dites miraculeuses.

Enfin, dans le champ des guérisons inexpliquées, figure aussi, en bonne place, le phénomène des guérisons naturelles. Celui-ci est bien connu. Ne l’oublions pas. On peut guérir naturellement, c’est-à-dire sans traitement, d’un rhume mais aussi d’un cancer. Ces phénomènes de régénérescence peuvent être spectaculaires. Ils touchent non seulement les hommes mais aussi le règne animal. On sait que les lézards reconstituent naturellement leur queue lorsque celle-ci a été sectionnée. Et ces phénomènes, eux aussi, peuvent paraître inexplicables et même miraculeux.

Avant de poser quelques questions de fond, commençons par quelques remarques.

– Il est très difficile de faire la différence entre d’une part les guérisons inexpliquées (qu’elles soient imputées à des thérapies alternatives, par exemple à l’homéopathie, ou à des forces supposées surnaturelles) et d’autre part les guérisons naturelles (qui sont des phénomènes d’auto-guérison dus à une forme de résilience du corps) .

– Il est très difficile d’établir de manière certaine qu’il y a un lien de cause à effet entre la thérapie administrée (en particulier lorsqu’elle relève des thérapies alternatives) et la guérison obtenue. Autrement dit, les guérisons intervenant après un traitement « alternatif » ne sont pas forcément dues à ce traitement. On suppose que si un malade guérit après avoir été soigné, il guérit parce qu’il a été soigné. Or il n’en est rien. La scolastique du Moyen Âge avait déjà dénoncé l’illusion du « post hoc ergo procter » (ce qui signifie « après cela, donc à cause de cela »). Ce n’est pas parce que deux phénomènes (l’un supposé « cause », l’autre supposé « effet ») interviennent parallèlement qu’on peut en conclure qu’il y a entre eux un lien de cause à effet .

– Si on croit que l’on va guérir, on guérit plus facilement. L’ « effet placebo » est peut-être l’un des moteurs essentiels des guérisons inexpliquées qu’elles soient naturelles ou supposées miraculeuses ou imputables à des thérapies alternatives.

– Dernière remarque : aucune statistique sérieuse chiffrée, portant sur une population vraiment large, n’a été faite à propos des résultats des thérapies alternatives (homéopathie comprise). 

Ces remarques étant faites, admettons cependant, sous forme d’hypothèse, qu’il y a effectivement des guérisons imputables à l’action de thérapies alternatives. Dans cette hypothèse, on peut se demander : pourquoi la science et la médecine classique ne parviennent-elles pas à expliquer les modes opératoires des médecines alternatives et des guérisons qu’elles suscitent ? Et, dans le même sens, pourquoi certaines des guérisons de Lourdes résistent-elles à toute explication ? Comment expliquer ce que l’on peut considérer comme un échec de la science ?

Ce qui frappe en effet, c’est que non seulement les modalités de certaines guérisons restent inexpliquées mais aussi les données physiologico-corporelles sur lesquelles elles se fondent. Ainsi les paramètres corporels, les « flux », les « énergies » et les « canaux » sur lesquels se fondent les thérapies indiennes et chinoises n’ont pour le moment aucune assise scientifique au regard de la médecine occidentale officielle.

On peut bien sûr considérer qu’il n’y a là rien d’étonnant. Les processus physiopathologiques en cause dans les maladies sont innombrables, intriqués et beaucoup sont ignorés. La complexité des interactions entre les facteurs qui agressent ou déséquilibrent l’organisme et ceux qui relèvent de sa défense est si vaste que des évolutions inattendues peuvent se produire sans qu’on ait besoin d’invoquer des fluides, des ondes, des esprits .

Mais il est tout à fait possible d’espérer que ce qui reste inexpliqué aujourd’hui puisse l’être dans les années ou les siècles à venir. Ainsi, jusqu’à Pierre et Marie Curie, la radioactivité n’appartenait pas au domaine scientifique et elle relevait de l’inexpliqué. Et pourtant elle n’a rien de surnaturel ni même de paranormal. De même la découverte des microbes (et de leurs effets) est récente (milieu du XIXe siècle) et elle permet d’expliquer ce qui jusqu’alors ne l’était pas .

En revanche, en adoptant une position toute différente, on peut estimer que les processus thérapeutiques inexpliqués aujourd’hui resteront toujours inexplicables. Et ce parce que, fondamentalement, ils ne relèvent pas du champ de la compétence de la science.

De fait, on peut faire valoir trois types d’arguments pour réduire, à priori, les prétentions de la science en général et de la médecine occidentale officielle en particulier à vouloir tout expliquer. Primo, la science médicale ne peut expliquer que ce qui relève de son champ. Et la vie mentale (et en particulier l’inconscient, les croyances et les pouvoirs de l’esprit qui semblent avoir un rôle important dans certaines guérisons) échapperait à la science ou du moins à la science médicale (même si les effets de l’activité mentale peuvent relever du champ des neurosciences). Secundo, toute science se heurte d’elle-même à des limitations intrinsèques, ce qui peut laisser une place à des formes d’ « énergies » et à des réseaux de corrélation intra-corporels qu’elle ne peut ni soupçonner ni modéliser. Et tertio le caractère « occidental » (lié à la culture occidentale) du savoir scientifique pourrait le rendre inopérant pour appréhender le mode de fonctionnement du corps et de l’esprit tel qu’il est pensé dans les cultures animistes, africaines, asiatiques ou autres. 

Mais cette manière de vouloir réduire, à priori, le champ des prétentions de la science et de la médecine occidentale peut être critiquée. On peut considérer que, de la même manière que deux et deux font quatre aussi bien en Chine qu’à Harvard, la science médicale (occidentale !) a vocation à étudier et à expliquer le fonctionnement des médecines chinoises, des guérisons miraculeuses, des phénomènes de guérison par le vaudou…

L’opposition est vive entre d’une part les « universalistes » (qui prétendent que la science et la médecine occidentale doivent pouvoir tout expliquer) et d’autre part les « ethno-psychologues » qui considèrent que certaines pratiques thérapeutiques ne peuvent être expliquées qu’à l’intérieur d’une culture particulière. Les universalistes traitent les ethno-psychologues de crypto-racistes car ils feraient dépendre une pratique thérapeutique d’une culture ethnique. Et les ethno-psychologues traitent les universalistes de néo-colonialistes car, disent-ils, ils veulent intégrer la polyvalence de l’universel dans la matrice de l’analyse scientifique occidentale qui est la leur.

En fait, pour être plus précis, il y a trois écoles de pensée :

– Ceux qui considèrent que les procédés des médecines alternatives et non occidentales peuvent et même doivent être étudiés selon les méthodes de la science contemporaine. Ainsi, par exemple, ils chercheront si les « méridiens » sur lesquels se fonde la pratique de l’acupuncture constituent des circuits de circulation magnétique, électrique ou électronique dont la réalité pourrait être détectée par des méthodes scientifiques.

– Ceux qui considèrent qu’on ne peut comprendre ces procédés qu’à l’intérieur des systèmes de pensée qui les ont engendrés.

– Enfin ceux qui considèrent que les principes et les postulats selon lesquelles opèrent les médecines alternatives et non occidentales relèvent, au même titre que la parapsychologie, la magie, la divination et autres phénomènes paranormaux, des effets d’une énergie cosmique, universelle, vitale ou même spirituelle étrangère au champ du scientifique. En fait les thérapies alternatives relèveraient autant et même plus du champ de la religion que de celui de la médecine .

Certes, les tenants des médecines alternatives prétendent souvent que leurs techniques sont tout à fait scientifiques même si elles échappent à la science occidentale aujourd’hui. Pourtant, il faut reconnaître que les médecines alternatives ont fréquemment recours à des représentations, des croyances et des pratiques développées dans le champ religieux et spirituel et qu’elles incorporent les éléments empruntés à des traditions religieuses. De plus elles se réfèrent à des cultures où religion et thérapie sont étroitement liées voire confondues (culture orientale, chamanisme, etc.) .

Ceci dit, dire que les médecines alternatives relèvent du religieux laisse entière la question : d’où viendrait leur efficacité ? 

Nous en venons ainsi à cette nouvelle question. Posons-la brutalement : les guérisons inexpliquées (qu’elles soient imputées à l’action de thérapies alternatives ou à des interventions miraculeuses) sont-elles tout simplement des guérisons naturelles (ou « auto-guérisons ») ? Et, en particulier, peuvent-elles tout simplement s’expliquer par l’ « effet placebo » ? De fait, la nature suscite par elle-même des substances analgésiques et thérapeutiques. Et l’effet placebo agit sur les mêmes zones (cérébrales ou non) que celles stimulées par ces substances naturelles . Certes, il ne faut pas confondre l’effet placebo avec le processus naturel de guérison, mais il en est incontestablement l’activation. Il le favorise et peut même le déclencher. Il libèrerait entre autres des endorphines dans l’organisme qui, tout comme la morphine, mais de manière naturelle, diminueraient la douleur .

De fait, l’effet placebo est au cœur du problème des guérisons inexpliquées. Mais, même si la réalité de cet effet est reconnue par tous, sa cause reste incertaine. On sait que deux facteurs sont déterminants dans son efficacité. Pour que « ça marche », il faut que le thérapeute croie qu’il administre une thérapie active et non un placebo. Et il faut aussi que le patient soit un « placebo-répondeur », autrement dit qu’il ait une capacité réelle à prendre les placebos pour des actes thérapeutiques efficaces. 

Peut-on tenter d’expliquer cet effet placebo ?

On a tenté de l’expliquer par le conditionnement pavlovien (du physiologiste russe Pavlov). De même que le chien salive s’il entend une clochette qui est pour lui associée à son repas, de même une réponse comportementale normalement produite par un certain stimulus (un médicament actif) pourrait également être produite par un autre stimulus (un placebo) qui lui est associé dans l’esprit du patient.

On peut aussi le considérer tout simplement comme une force psychologique ayant en soi une efficacité pratique, tout comme c’est le cas pour le courage, la confiance ou la foi par exemple. En effet, tout comme ces attitudes d’esprit, l’effet placebo suscite une modification du rapport de force avec l’adversaire que l’on combat et permet, dans une certaine mesure, une auto-réalisation de ce qui est désiré.

On peut le rapprocher du « transfert » qui est le moteur de la cure psychanalytique (par ce transfert, la relation affective du patient avec le thérapeute devient un agent thérapeutique), et aussi des concepts d’ « influence », de « suggestion » employés plutôt en ethnopsychiatrie pour rendre compte des phénomènes de possession, de sorcellerie… et de la guérison de ces phénomènes par des guérisseurs. Cette suggestion peut susciter des guérisons. Les succès du magnétiseur Mesmer (1734-1815), dont les guérisons s’accompagnaient de transes, s’expliquent sans doute de cette façon. Mais « sur la nature de la suggestion, dit Freud, la lumière n’est pas faite ».

L’effet placebo pourrait être considéré comme une forme légère de l’hypnose ou de l’auto-hypnose, celles-ci se définissant comme une modification de l’état de conscience suscitant une suggestibilité très grande. Cette hypnose légère (que l’on retrouve aussi dans l’état de méditation et d’oraison et aussi dans le phénomène des transes) permet un lâcher-prise des résistances (celles-ci consistant dans le désir, conscient ou inconscient, de ne pas guérir pour garder les bénéfices secondaires de la maladie) et ouvre ainsi le déclenchement de l’activité de l’énergie vitale qui suscite la guérison naturelle. Elle peut aussi favoriser l’action d’une thérapie classique ou alternative.

Certains enfin ont également tenté une théorisation psychanalytique de l’effet placebo en considérant qu’il produisait une sorte de « régression fœtale » qui pourrait avoir un effet thérapeutique. Nous y reviendrons. 

Venons-en maintenant à la question des guérisons dites miraculeuses. Il est tentant de considérer que les guérisons par la foi ne sont rien d’autre qu’une manifestation de l’effet placebo. Que la foi puisse avoir un effet placebo, cela paraît bien évident. La foi établit une relation de confiance entre le patient et le divin Thérapeute auquel elle est accordée. Celui-ci intervient alors par des placebos en forme d’hosties eucharistiques ou d’eau de Lourdes. 

Mais faut-il aller plus loin et rechercher aussi une autre explication ?

Notons d’abord que les guérisons miraculeuses sont plus ou moins miraculeuses selon les types de maladies qu’elles guérissent. Lorsque la maladie n’est pas de caractère psychosomatique, la guérison apparaît plus inexplicable et donc miraculeuse.

Il faut en effet distinguer parmi les maladies :

– celles qui sont dues à la lésion physique d’un organe ou à une attaque d’un organe par un agent extérieur ;

– celles qui sont purement fonctionnelles (palpitations, asthme, paralysie, hypertension…). Ces maladies ne reposent pas sur une lésion physique (comme dans le cas précédent) mais dépendent seulement d’une perturbation (où les facteurs psychologiques interviennent) dans le fonctionnement d’un organe ;

– celles qui sont dues à la lésion physique d’un organe suscitée par des perturbations fonctionnelles (par exemple les maladies organiques cardiaques dues à une hypertension, la tuberculose pulmonaire due à un fléchissement de résistance du terrain général).

Selon Marc Oraison, les « guérisons par guérisseur » ou « par miracle » peuvent intervenir sur des maladies fonctionnelles du deuxième type (dans lesquels les facteurs psychologiques et psychosomatiques sont patents) mais aussi pour des maladies du troisième type, c’est à dire des maladies organiques suscitées par un dysfonctionnement. Et bien sûr cela peut alors paraître moins évident. 

Peut-on néanmoins tenter une explication ? Dans ces maladies du troisième type, le disfonctionnement organique est quelquefois suscité par des affects psychologiques inconscients ou instinctifs souvent dus à des traumatismes liés à la petite enfance et qui « ressortent » à l’âge adulte sous la forme d’une lésion organique. Par exemple des traumatismes psychologiques d’enfance peuvent resurgir à l’âge adulte, sous forme d’une hypertension conduisant à une maladie organique cardiaque.

Dans ce cas, l’efficacité de l’intervention d’un guérisseur ou de la participation à un pèlerinage pourrait peut-être s’expliquer. Elles peuvent agir sur la cause même de la maladie, c’est-à-dire sur le traumatisme psychologique subi par le malade pendant son enfance. En effet elles interviennent sur un mode adapté au caractère infantile de ce traumatisme d’une part parce qu’elles agissent sur le mode magique, qui est celui de l’enfance, d’autre part parce que le guérisseur, ou la Vierge, symbolisent en eux-mêmes tel ou tel personnage de l’univers d’enfance du patient avec lequel il a pu rester inconsciemment en conflit. La Vierge de Lourdes est une figure de la mère de l’enfance. Le guérisseur, avec son pouvoir quasi-magique, rappelle l’image du papa tout puissant des premières années.

L’expérience spirituelle (à Lourdes ou ailleurs) ou la consultation d’un guérisseur suscitent ainsi une forme de « régression » vers l’enfance. Et en l’occurrence, cette régression est positive et réorganisatrice. En effet, elle replace le patient dans une situation d’enfance, c’est-à-dire antérieure à l’apparition de sa maladie. Psychologiquement, le malade est « remonté » en amont de sa maladie et cela lui permet de reprendre une évolution naturelle et saine. De fait, la régression peut aller dans le sens de la guérison. Si certains processus psychiques peuvent être à l’origine de maladies, d’autres peuvent être à l’origine de guérisons.

Ce qui pourrait aller dans le sens de ce pouvoir thérapeutique de la régression, ce sont les points suivants :

– Dans la cure psychanalytique, la régression est indispensable au travail thérapeutique, elle fait partie du processus de guérison. Le psychanalyste Balint considère de fait que la régression permet un « new beginning » (nouveau commencement). Le malade reprend les structures psychiques et le langage antérieurs à sa maladie, ce qui, même sur un plan physiologique, peut le replacer à un stade antérieur à sa maladie.

– Dans les religions archaïques, l’initiation qui permet d’affronter l’âge adulte et ses maux se fait sous la forme d’une régression symbolique du postulant à l’initiation jusque dans le sein de sa mère. Le postulant loge dans une hutte, puis, au terme d’une forme de gestation, se met dans le lit de sa mère et pousse un cri de nouveau-né. Ainsi il est une sorte de nouveau-né, ce qui l’arme de nouveau pour la vie. Il retrouve une énergie de vie qui est celle d’un nouveau-né.

– Dans l’évangile de Jean et dans le schématisme qu’adoptent les « born again », la conversion-guérison qui permet au pécheur-malade de commencer une nouvelle vie est assimilée à une nouvelle naissance.

– Certains récits bibliques peuvent être lus dans le même sens. Lorsque le prophète Élie est au plus fort de sa dépression et de son désir de suicide, il sort de sa crise en remontant et régressant vers le lieu de ses origines, à savoir le Mont Horeb où Dieu se manifestait dans les anciens temps (cf. 1 R 19). C’est là qu’il reprend force et reprend le cours de sa vie en amont de l’épreuve qui avait été la sienne.

La guérison d’Ezéchias, roi d’Israël, peut s’expliquer de la même manière. Ezéchias était « malade à la mort » (2 R 20,1). Et Ésaïe vient lui annoncer qu’il pourra vivre quinze ans de plus. « Ezéchias dit à Ésaïe : “À quel signe connaîtrai-je que Dieu me guérira ?” » (2 R 20,8). Alors Ésaïe, le prophète, invoqua l’Éternel qui fit reculer l’ombre (portée sur un cadran solaire) de 10 degrés. Autrement dit, il fait remonter le temps au temps. Et ainsi il « rajeunit » Ezéchias et le replace dans une situation antérieure à sa maladie. Ezéchias peut alors reprendre sa vie.

Avant d’aborder cette question de fond, nous ferons une remarque.

Même s’il y a des guérisons vraiment miraculeuses (et c’est pour moi une simple hypothèse), j’avoue que le fait de les imputer à Dieu me gêne pour deux raisons :

– le fait que Dieu puisse accorder une guérison miraculeuse à certains et pas à d’autres pose un problème. La guérison d’un miraculé parmi un million paraît bien injuste et arbitraire ;

– le miracle lui-même, en tant qu’il est un dérèglement des lois de la vie, de la maladie et de la mort, pose aussi un problème. Si Dieu est le créateur des lois naturelles du fonctionnement du monde, pourquoi contrarierait-il, en effectuant un miracle, le fonctionnement de ces lois ?

Ce dernier point pose la question suivante : l’intervention de Dieu doit-elle être considérée comme distincte du fonctionnement de la Nature ? Avant Broca (chirurgien du XIXe siècle), la réponse était oui. Lorsque l’on dressait les « planches » (les croquis) présentant les coupes du cerveau de l’homme, on laissait, au-dessous de la voûte crânienne, une place qui marquait la place de l’Esprit de Dieu (ou de l’âme) dans le fonctionnement de l’esprit humain. Ainsi le surnaturel avait sa place spécifique dans le cerveau. On faisait la différence entre le surnaturel (l’esprit de Dieu) et le naturel (le fonctionnement neurologique du cerveau) dans le fonctionnement de ce cerveau. À partir de Broca, cette place pour l’âme a disparu dans les coupes du cerveau. Cela voulait dire que la place du surnaturel et de Dieu avait disparu en tant que telle et qu’elle était considérée comme pleinement intégrée au fonctionnement naturel du cerveau.

Est-ce que cela signifierait que le surnaturel, le monde des esprits, celui de Dieu doivent cesser d’avoir une place spécifique et des effets spécifiques ? Est-ce que la référence au surnaturel peut devenir une simple manière de dire le miracle du fonctionnement naturel du cerveau ? C’est possible.

De fait, il n’est sans doute pas possible de dire si la guérison est due à un « esprit » extérieur ou à une force naturelle. De la même manière, il n’est pas forcément possible de faire la différence entre ce qui est subjectif et objectif. D’ailleurs, même les théologiens les plus orthodoxes ne font guère la différence entre le « salut » (qui inclut, entre autre, la guérison) « par la foi » et le salut « par la grâce », même si, bien évidemment, la foi est une démarche de l’homme et la grâce une démarche de Dieu.

On se souvient de l’adage de Spinoza : Deus sive natura, Dieu, c’est-à-dire la Nature. Il a le mérite de bien poser le problème. Ou bien Dieu n’est rien que la Nature, ou bien il est le « contre naturel » qui contredit les lois de la nature et aussi les lois de la science et de la raison qui rendent compte de ces lois de la nature. Or, si Dieu est « théologiquement correct », Il doit respecter les lois qu’il a données à la Nature.

On pourrait considérer que c’est dans les guérisons naturelles que Dieu est le moins présent. Mais on aurait tort. Bien au contraire, les guérisons naturelles relèvent de ce que les théologiens appellent « la grâce commune », celle par laquelle Dieu, par le moyen des lois de sa création, fait du bien à tous indifféremment, pies et impies, justes et injustes (Mt 5,45).

Ainsi, le surnaturel, ce serait tout simplement le naturel, ou plus exactement, pour reprendre la formule de Claudel, le « naturel à un degré éminent ». Les seules guérisons surnaturelles qu’il nous faudrait reconnaître et imputer à Dieu seraient les guérisons naturelles.

Mais cette valorisation, voire même cette divinisation, de la Nature a ses limites. La Nature peut aussi s’avérer profondément cancéreuse et autodestructrice. Ainsi pour améliorer le phénomène d’auto-guérison, il peut être utile d’aller chez les guérisseurs et les homéopathes, mais pour contrecarrer les cancers que suscite la perversité de la nature, il faut aller voir des médecins.

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À propos Alain Houziaux

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fut enseignant et pasteur de l’Église réformée de France. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de réflexion et de spiritualité. Il est intéressé notamment par la rencontre entre théologie et science humaines.

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