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La religion et ses avatars

Il n’y a pas à revenir là-dessus. On admet aussi en général que l’intrigue du film est, elle, assez convenue : de méchants terriens veulent piller à leur profit le sous sol de la planète Pandora et sont prêts à en détruire la pacifique population si cette dernière ne se laisse pas gentiment spolier. Soit ! Ce film est un divertissement et ne prétend pas au statut de film métaphysique mais on peut quand même s’étonner de l’engouement pour cette histoire très banale. Une explication est peut être à chercher dans un aspect du film qui n’a guère été mis en avant : son caractère de supermarché du religieux. Ce film propose en effet une gamme de « produits religieux » propre à satisfaire n’importe quel consommateur. Qu’on y regarde de près !

Le titre annonce la couleur d’emblée. Certes beaucoup de spectateurs ne comprendront la notion d’avatar qu’au sens qu’elle a pris en informatique de « personnage représentant un utilisateur sur internet et dans les jeux vidéo » (wikipedia).  Mais on ne peut pas imaginer que le réalisateur n’ait pas songé au sens originel du mot sanscrit qui désigne la forme sensible que prend un dieu pour venir sur terre, visiter les hommes. Krisna est, par exemple, un des avatars de Visnu. Dans le film de J.Cameron, ce sont des terriens qui viennent visiter les Na’vi, population indigène de Pandora, sous forme d’avatars. Les Na’vi désignent d’ailleurs régulièrement les terriens comme des envahisseurs « venus du ciel », renforçant ainsi leur assimilation à des dieux. Ce sont les « bons » terriens qui bénéficient d’avatars et qui peuvent ainsi jouer d’ubiquité, les « méchants » se déplacent, eux, sur Pandora dans de lourdes machines fort laides en totale opposition avec les corps très esthétiques des avatars ; pas d’ubiquité pour eux. Aux amateurs d’orientalisme, le film apporte par son titre et par l’usage du dédoublement une note hindouiste.

Au rayon « judéo-christianisme » du film, on trouve la désignation du camp militaire « Hell’s Gate » et des montagnes flottantes « Alleluja ». On trouve surtout la figure christique du héros, Jake Sully. Cet ancien marine que rien ne désignait pour être un sauveur – il est infirme et le plus petit par le statut d’entre ceux qui bénéficient d’un avatar – est élu pour devenir le guide des Na’vi, celui qui les conduira hors de la domination terrienne et leur restituera leur « terre sainte » . Lors d’un épisode visuellement très beau, une multitude de petits objets scintillants émis par l’arbre sacré vient se poser sur son corps et le nimber. La scène est à la fois baptême et transfiguration. Neytiri, la jeune Na’vi témoin de la scène, ne s’y trompe pas ; elle sait dès lors qu’elle a affaire à un être d’exception, à l’Elu.

Dans tout supermarché, certains produits sont mis en tête de gondole alors que d’autres occupent des places moins visibles. C’est l’animisme que J. Cameron a choisi de mettre en place de choix et c’est sans doute habile en termes de marketing. Si les « gentils » terriens sont très indo-européens dans leurs comportements religieux, les Na’vi sont, eux, animistes et adorateurs d’une grande déesse, Awa. Leurs pratiques religieuses sont de grands rites fusionnels où chaque individu se perd dans la fourmilière collective et se laisse envahir par la force mystérieuse qui émane de l’arbre sacré. Or tout le récit consiste à montrer comment le Sauveur est sauvé : Jake Sully se dégage progressivement de sa mentalité de terrien pour s’installer de plus en plus fermement dans celle de son avatar na’vi. La fin du film, qu’on peut dévoiler à ceux qui n’auraient pas vu le film puisqu’elle est parfaitement prévisible, nous montre l’installation définitive de celui qui fut terrien dans son corps na’vi, il n’y a donc plus à parler d’avatar puisque le beau corps bleu de Jake Sully devient son seul et unique corps. On a envie de parler de « désavatarisation ». Dépassé l’hindouisme ! Dépassé aussi le christianisme car Jake Sully qui avait reçu l’onction de l’arbre géant, accède à un titre beaucoup plus vénéré chez les Na’vi, il devient Toruk Makto en s’avérant capable de chevaucher un oiseau géant aux couleurs de feu. Cette prouesse sportive n’est possible, selon le scénario, qu’à celui qui fait corps avec l’animal, celui dont la pensée coïncide avec les émotions de l’animal. Faire un avec la nature, tel est finalement le message de ce film plus idéologique qu’il n’y paraît d’abord. En sauvant Pandora, c’est lui-même que Jake Sully sauve.

L’apparent syncrétisme de ce film qui brasse joyeusement des références religieuses assez peu compatibles, s’avère donc n’être pas du tout un œcuménisme. Au supermarché du religieux, le temps est à la promotion d’un paganisme dévoué à la déesse Nature. Cela donne à réfléchir au succès phénoménal de ce film …

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À propos Sylvie Queval

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a été enseignant-chercheur en philosophie à l’Université de Lille 3. Depuis sa retraite, elle anime le cercle Évangile et liberté de l’Aude.

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