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CICR : une croix sur l’indifférence

Le mode d’action discret de la Croix-Rouge contraste avec la médiatisation qu’entretiennent d’autres organisations humanitaires. Gabriel de Montmollin, Directeur des éditions Labor et Fides, explique l’origine cette différence.

Jai travaillé au Comité International de la Croix-Rouge (CICR) de 1989 à 1992. D’abord comme délégué au Proche-Orient pendant deux ans, puis en tant que porte-parole pour les activités de l’Institution au cours de la première Guerre du Golfe, début 1991. Fonction délicate, car le CICR est une organisation neutre qui s’appuie sur la discrétion pour pouvoir travailler avec toutes les parties au conflit. Au moment de l’attaque lancée par la coalition contre Bagdad, le CICR était la seule source indépendante présente sur les champs de bataille. On se souvient que ce conflit inaugurait un nouveau type de journalisme, où les médias étaient intégrés de force dans la troupe et où la coalition imposait des restrictions dans leurs déplacements. Libres de leurs mouvements, les délégués de la Croix-Rouge visitaient des prisonniers irakiens sur le front, s’occupaient de populations déplacées dans la région et assuraient des assistances médicales et sanitaires à Bagdad. Chaque jour, les médias du monde entier faisaient le siège du CICR pour obtenir des informations indépendantes. Il m’est arrivé de donner plus de trente interviews quotidiennes pour expliquer que je pouvais raconter ce que nous faisions mais qu’il était impossible de dire ce que nos délégués voyaient. Les journalistes en étaient réduits à extrapoler sur le nombre de visites aux détenus ou sur le volume d’assistance délivrée aux civils pour évaluer les conséquences d’une guerre à laquelle ils n’avaient pas d’accès direct.

  Cette fameuse discrétion du CICR avait, à la fin des années 60, accéléré par réaction la naissance de Médecins sans Frontières, sous l’impulsion de Bernard Kouchner qui ne supportait pas le silence de la Croix- Rouge relatif au drame du Biafra. Pour l’actuel ministre français des Affaires étrangères, l’humanitaire doit frayer avec l’opinion publique pour accroître son efficacité. Cette thèse conduira au fil des ans à préparer le droit d’ingérence humanitaire, notion totalement étrangère à la philosophie du CICR qui exerce son mandat sur les conséquences de la guerre et non sur ses causes, partant du principe qu’il convient en priorité de protéger et d’assister quiconque se retrouve désarmé face à des forces militaires : les civils, les blessés et les prisonniers. Dans cette optique, la Croix-Rouge agit sur deux plans : sur le théâtre des opérations, elle intervient dans l’urgence afin d’épauler des pays déstabilisés par les conflits pour des assistances médicales, sanitaires ou alimentaires ; avec les parties au conflit, elle vérifie le respect du droit humanitaire relatif aux victimes de la guerre et rappelle aux autorités leurs obligations quand celles-ci ne sont pas respectées, quand par exemple des civils sont pris en otage, des prisonniers disparaissent ou des hôpitaux sont pris comme cibles militaires. Le CICR sort de son silence légendaire quand ses interventions directes avec un belligérant n’ont pas les effets humanitaires suffisants. Notons encore que lors de catastrophes naturelles majeures, comme en Haïti dernièrement, l’organisation intervient comme acteur humanitaire aumême titre que d’autres, en coordination avec les croixrouges nationales qui, elles, agissent en priorité sur des questions de santé publique et de secours.

  Le CICR ne s’occupe donc pas des causes d’un conflit. Ou par la bande. Il applique en quelque sorte une éthique fondée sur un pessimisme actif. Au lieu d’agir sur les raisons du mal, réduire et limiter ses conséquences ; au lieu de pacifier le monde, intervenir pour que la violence ne déploie pas toute sa force destructrice audelà des lieux traditionnels où elle s’exerce. Cette posture n’est pas sans rappeler les théologies protestantes qui invitent à agir sans confondre l’absolu et le relatif. Se vouer corps et âmes dans la construction d’une société plus juste, mais éviter de chercher à instaurer le règne de Dieu sur terre, objectif irréaliste qui provoque le plus souvent des effets symétriquement contraires. Est-ce un hasard si le CICR est né à Genève, sous l’impulsion du très protestant Henry Dunant ? Jean-Luc Godard expliquait que le drapeau suisse est une croix sur le sang des autres. La croix rouge sur fond blanc désigne inversement qu’il faut faire une croix sur l’indifférence. Mais sans forcément instrumentaliser les fascinations médiatiques du spectacle de la violence

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