Accueil / Culture / Belles-Sœurs de Michel Tremblay

Belles-Sœurs de Michel Tremblay

Le Québec débarque à Paris avec une pièce musicale toute en robe à fleurs et en contre culture bourgeoise. Durement timbrée.

Michel Tremblay a 23 ans, les cheveux longs et la barbe fleurie des hippies, lorsqu’en 1965 il écrit Les Belles-Sœurs, drame social gai, donc meurtrier, dont une quinzaine de femmes sont les héroïnes. Cuisine, quotidien pathétique de banalité, hommes au travail ou au chômage, enfants rebelles et oppression morale du catholicisme. De quoi mourir plusieurs fois par jour. Mais il y a les femmes, celles de la famille, les amies, les voisines, celles qu’on prend en grippe mais qui ont toutes la même vertu : elle existent vaille que vaille et partagent cet étouffement insupportable sous lequel agonise un prolétariat comme on l’aime aux Amériques et partout : laborieux, silencieux, reconnaissant d’être pauvre sans crever de faim.

 

  Dans cette vie là, si universelle, où rien n’arrivera jamais, voilà que Germaine Lauzon gagne un million de timbres Goldstar qui lui permettent de choisir meubles, électroménager et bibelots dans un catalogue local du type La Redoute ou Trois Suisses. Le bonheur de la femme vu par l’homme et le commerce. Pour faire ce saut dans la société de consommation qui prend alors son élan pour ne plus jamais s’arrêter, il faut juste que Germaine colle son million de timbres dans des carnets appropriés. Il n’y a pas de joie gratuite et les cadeaux valent bien cet esclavage dérisoire. Au cours d’une soirée de rigolade qui tourne à l’aigre, un consortium de ménagères réunies par Germaine pour l’aider, désespérantes et splendides dans leur acceptation suicidaire d’un monde qui les humilie, collent des timbres comme les taulards décomptent les jours de prison. Elles y perdent peu à peu tout ce qui leur restait : une vague solidarité, des blagues d’école de filles, des secrets de vierge, des vestiges d’amitié et de famille.

  Quarante-cinq ans après la création de l’oeuvre qui bouleversera le Québec avant d’être jouée dans le monde entier, René Richard Cyr a adapté et mis en scène Les Belles-Sœurs sous la forme d’une pièce musicale dont le compositeur Daniel Bélanger a signé les airs émouvants et blagueurs. La première pièce écrite en joual, le français populaire de nos cousins de la Belle Province, y a certes un peu perdu en âpreté et gagné quelques longueurs mais la présence lumineuse des actrices québécoises, la rude inspiration de la langue de Tremblay et sa verve caustique, la cruauté de la fable sont autant de perles noires d’un théâtre qui lorgne du côté de Gorki et du néo-réalisme. Splendeur et misère des femmes de Montréal : pour elles, il n’y aura pas de lendemain qui chante les sixties. Seulement un cri de rage : maudite vie plate!

À propos Thierry Jopeck

Thierry.Jopeck@evangile-et-liberte.net'

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.