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Petit pan de mur rouge

Bien avant que ne surgissent les arts de et dans la rue, l’espace urbain était déjà la galerie des expressions artistiques les plus spontanées et intuitives. À la fois modeste et audacieuse, l’adresse partagée dans un quartier de Venise par le Parti Communiste Italien et le Sacré Coeur de Jésus est un geste troublant d’art populaire.

près de la via Garibaldi, à quelques centaines de mètres du siège de la plus grande manifestation internationale d’art contemporain, La Biennale de Venise, le 2061 A, corte Nuova, rugit de couleurs primaires. Au pays de Don Camillo et de Peppone, il y a soixante ans que Fernandel et Gino Cervi les ont incarnés au cinéma, on hésite toutefois à croire à la réalité de ce qu’une galerie d’art du XXIe siècle nommerait une « installation ». En 2013, à l’angle d’une ruelle où l’on entend parler le dialecte zézayant des Vénitiens, il y a pourtant ce mur écarlate et sacré tout droit sorti de l’imagerie italienne. Et l’authenticité éclatante de ce carambolage de foi et d’idéologie s’impose.

  D’abord, par l’art lui-même. Pour être populaire, il n’est pas un fruit du hasard. Pour n’être pas accroché aux cimaises d’un musée, il est cependant travaillé comme n’importe quelle oeuvre. Chacun, communiste et chrétien, secrétaire de section ou curé, y est allé de ses certitudes, de son talent, de sa volonté de se faire comprendre. Rouge de la Révolution sociale. Rouge liturgique de la Passion du Christ. Le vêtement de Jésus et la bannière des damnés de la terre. Jaune puissant du lettrage communiste et de ses symboles sur le drapeau, jaune doux de la gloire solaire qui auréole le Sauveur sulpicien. Chacun garde néanmoins pour soi une couleur de l’arc-en-ciel. Bleu du manteau drapé qui couvre les épaules de celui sur lequel on l’a déchiré avant la crucifixion. Vert de l’espoir où l’étoile marxiste, symbole des travailleurs des cinq continents, la faucille et le marteau s’annoncent en rois mages de l’Internationale. Mais c’est aussi la scène d’un quotidien normé. En début de soirée, la porte du local des militants ouvrira pour la réunion et la palabre. Avant la nuit, les volets de l’icône se fermeront pour protéger l’image pieuse. On rentrera le bégonia puis on éteindra l’enseigne lumineuse du parti. La parité des sexes étant ce qu’elle est, on imagine une femme plier la dentelle qui égaie l’autel de rue et un homme décrocher avec un respect martial le drapeau des Soviets. Gestes rituels des extrêmes. Radicalité des engagements dialoguant sur un pan de mur que Proust n’aurait pas dédaigné, à l’instar du fameux petit pan de mur jaune de la vue de Delft de Vermeer, pour unir en une pensée fastueuse l’art, l’homme et le temps.

  Là, pointe sans doute l’ultime révélation de cette confrontation qui pourrait faire sourire. Cette image de piété communiste et catholique est aussi celle d’un monde militant et croyant traqué par la disparition de ses convictions. L’écrivain et cinéaste révolutionnaire des Lettres Luthériennes et de L’évangile selon Saint Matthieu, Pier Paolo Pasolini, écrivait : « Mon pays est d’une couleur égarée. » Sur ce petit pan de mur rouge qui pèle et se lézarde, une histoire s’achève et rien n’assure que ce soit ici et avec les mêmes qu’une nouvelle puisse s’écrire. La photo permet à peine de le lire mais sur le cendrier au design vertical est écrit en capitales noires, VERITAS, touche finale du tableau. Vérité du Parti, vérité de Dieu, volutes de fumée sous le ciel d’Italie ?

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À propos Thierry Jopeck

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