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Les droits de l’Homme sont-ils universels ?

On a souvent dit que les droits de l’Homme étaient une notion occidentale, émanant d’une société christianisée. Cet argument est invoqué tant par des Asiatiques, pour excuser leurs pays qui ne les respectent pas, que par des Occidentaux qui se vantent d’être les seuls à les respecter et qui pensent qu’il n’y a rien à espérer des autres.

À l’idée d’une inspiration chrétienne des droits de l’homme, il faut opposer certains textes saisissants (quelques-uns bien antérieurs au christianisme) qui, même s’ils n’utilisent pas l’expression « droits de l’homme », affirment ce qui fait la base de ces droits. Faut-il rappeler le Code d’Hammourabi (vers 1700 av. J.-C.), les enseignements du Bouddha (env. Ve s. av. J.-C.), ceux des philosophes grecs comme Socrate, ceux des prophètes de l’Ancien Testament, les stèles d’Ashoka (empereur indien du IIIe s. av. J.-C.), qui tous contiennent des appels à la justice et le refus de la discrimination ? Les appels à la clémence envers les ennemis, même à la non-violence, au respect de la dignité des femmes ont retenti depuis la nuit des temps.

  Il y a dans le Coran des versets étonnants comme celui-ci qui pourrait être mis en exergue de tous les appels d’Amnesty international : « Quiconque tue une personne (non coupable de meurtre), c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque sauve une vie, c’est comme s’il avait sauvé tous les hommes. » (Sourate 5, v. 32)

  On me dira que ces textes remarquables sont contredits par de nombreux autres qui appellent à l’extermination des ennemis, à la cruauté, à l’abaissement des femmes. Mais ne trouve-t-on pas les mêmes contradictions dans notre culture occidentale et chrétienne ? Au Moyen Âge, on a rédigé la Magna Carta (Charte imposée en 1215 au Roi d’Angleterre Jean sans Terre, garantissant certains droits contre l’arbitraire royal) et l’on a institué l’Inquisition. Les XVIe et XVIIe siècle ignoraient la liberté religieuse mais ont vu naître les communautés anabaptistes, mennonites, quakers, qui prêchaient la tolérance et la non-violence. Il y a eu Calvin et il y a eu Castellion. Il y a eu l’esclavage et la colonisation, trop souvent basés sur des présupposés profondément racistes, et il y a eu Las Casas (dominicain du XVIe siècle qui s’efforça de protéger les amérindiens) et de nombreux missionnaires luttant pour l’émancipation des peuples « indigènes »…

  Mais pour arriver à une formulation des droits de l’homme comme principe devant s’appliquer universellement, il a fallu attendre les Lumières, période où l’on a rédigé l’Habeas Corpus (1679), le Bill of Rights (1689), la Constitution américaine (1787) et la Déclaration française des droits de l’homme (1789).

  Quant à la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), elle n’a été adoptée qu’en 1948, après que les régimes hitlérien et japonais aient cyniquement proclamé leur racisme, glorifié la violence et la cruauté, et après que leurs ennemis, Occidentaux et Russes, aient répondu par les bombardements indiscriminés sur Dresde, sur Hiroshima, par la déportation de populations entières, etc. Voilà de quoi nous rendre modestes, nous autres Occidentaux.

  Celle qui vient du christianisme est incontestable. Ou plutôt du Christ, car le christianisme, partout où il est devenu majoritaire, s’est empressé d’oublier cet enseignement de son maître. N’est-il pas paradoxal qu’il ait fallu attendre que le christianisme perde son emprisetotale sur les esprits, au XVIIIe siècle, pour qu’on formule comme règles de la société (et non comme préceptes pour les candidats à la sainteté) les appels du Christ au respect des pauvres, des femmes, des enfants, exigeant la liberté de choix, le pardon des ennemis, la primauté de la réconciliation sur l’accomplissement des devoirs religieux ?

  Cette déclaration a été élaborée au lendemain de la guerre et adoptée par les Nations Unies, qui ne comptaient alors que 58 membres (avec l’abstention des pays communistes, de l’Arabie saoudite et de l’Afrique du Sud). Elle est maintenant reconnue (tacitement) par tous les États membres des Nations Unies comme « l’idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations ». Ce qui ne signifie pas qu’ils s’engagent à la respecter ! Ses deux premiers articles – dont découlent tous les autres – affirment l’universalité des droits et le principe de non-discrimination.

  On trouve dans toutes les cultures des affirmations semblables. Cependant certains articles, basés sur la liberté individuelle, ont de la peine à être appliqués dans d’autres cultures valorisant davantage la cohésion familiale ou sociale, ce qui est une conception tout à fait respectable. Prenons l’art. 16 qui proclame le droit au libre consentement des futurs époux au mariage. En Occident le mariage est considéré comme le résultat de l’amour que se portent réciproquement un homme et une femme. Dans d’autres cultures, le mariage est une alliance entre deux familles, un moyen pour l’homme d’avoir une descendance et, pour la femme et ses enfants, de compter sur le soutien matériel de son mari, ou de la famille de celui-ci. Cette conception est parfaitement respectable (quand elle est bien appliquée) ; elle garantit autant la solidarité que la conception occidentale. Elle justifie en partie la polygamie, mais en tout cas pas les mariages forcés ou les « crimes d’honneur ».

  D’autres articles de la DUDH sont aussi basés sur une conception individuelle plus que collective, par exemple la liberté d’expression. Même chez nous, celle-ci a ses limites : on ne peut proférer des affirmations racistes ou insultantes. Faut-il s’étonner que dans d’autres cultures, où le respect de l’autorité est inculqué depuis l’enfance, une affirmation irrespectueuse soit interdite ?

  Nous devons donc reconnaître que par certains côtés la DUDH reflète une conception occidentale, mais cela signifie-t-il qu’elle ne puisse être appliquée par les autres peuples, ces deniers ayant aussi eu des sages qui ont appelé à la liberté de conscience ?

  Mais la DUDH n’est pas complète. Elle a proclamé les droits des individus mais pour que les droits humains soient universels, il faudrait y inclure les droits collectifs et les droits de l’humanité. La Charte africaine de 1981 a ajouté aux droits de l’homme les droits des peuples, mais sans donner la définition de ce qu’est un peuple. C’est sans doute une adjonction importante, mais qui présente le risque de renforcer les nationalismes ou celui d’encourager les séparatismes.

  Aujourd’hui, on souhaiterait inscrire un droit de l’humanité à vivre dans une nature harmonieuse. Les sources de ce droit-là se trouvent dans de nombreuses cultures, en particulier dans les cultures africaines et amérindiennes, dont on commence à reconnaître, en voyant les effets de la pollution et de l’épuisement des ressources de la planète, les profondes intuitions. En même temps que nos théologiens en redécouvrent les sources bibliques.

  On a aussi reproché à la DUDH de parler des droits mais pas des devoirs de l’homme. Cela n’est pas exact, car elle dit bien qu’il n’y a pas de droits sans devoirs (art. 1 et art. 29). Mais une énumération des devoirs pourrait avoir des effets pervers : les gouvernements pourraient refuser de garantir les droits de ceux qui ne remplissent pas les devoirs (par exemple le devoir de respecter l’ordre public).

  Enfin, faut-il croire en Dieu pour accepter les DH ? C’est ce que semble affirmer la Déclaration française de 1789 qui se réfère à l’Être suprême. Cette référence est tombée dans la Déclaration de 1948. Mais on se rappellera que de nombreux cris de révolte des athées viennent précisément de ce que les croyants n’ont pas su respecter ces droits fondamentaux.

  Il importe aujourd’hui, dans notre dialogue avec les hommes et les femmes de cultures non-chrétiennes (d’autres religions ou agnostiques), de chercher les bases qui se trouvent dans leurs traditions. Il est évident que si nous invoquons seulement l’enseignement du Christ, ou même les textes des Nations Unies, nous arriverons moins facilement à une entente avec les non-chrétiens que si nous recherchons aussi les bases des droits de l’homme dans les traditions africaines, les affirmations coraniques, la pensée bouddhiste zen, hindoue et la culture chinoise.

À propos François de Vargas

ami de Laurent Gagnebin, a fait des études de théologie à Lausanne. Il a travaillé dans diverses ONG (la Cimade, la Déclaration de Berne, Amnesty international, Appartenances). Il a publié Chrétien quand même ? en 2013.

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