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Le testament de Dieu

Sans prétentions dogmatiques, ni même théologiques, le pasteur Alain Houziaux nous livre ici un conte philosophique et poétique. Et si Dieu nous faisait ses adieux ?

Oui, moi qui suis le dernier des dieux, il est temps que je m’en aille et je viens vous faire mes adieux.

Pourtant, j’en conviens, vous m’avez reçu comme un prince. À bien des égards, vous vous êtes mis en frais.

Souvent vous avez fait de moi le roi de vos fêtes et de vos enchantements. J’étais le dieu des pâquerettes, des oasis et des printemps qui renaissent. J’étais la sève de vos soleils et de vos firmaments, le point d’orgue de vos cantilènes, le mystère de vos rêves et la consolation des honnêtes gens.

De temps en temps aussi, vous avez fait de moi le faîte de vos tourments. J’étais alors le dieu des prophètes, des mystiques et des poètes, l’espérance de vos quêtes, de vos deuils et de vos errements. J’étais un manteau de mansuétude sur vos faux-fuyants, un voile d’oubli sur vos perfidies, et aussi l’énigme ultime de vos sciences impatientes.

Vous me disiez présent, là, quelque part, en secret, au creux de vos cœurs ou au fin fond de vos cachettes. Vous jouiez avec moi à cache-cache, à « Dieu y es-tu ? M’entends-tu ? », et aussi au poker menteur, aux pochettes-surprises et quelquefois aux échecs. J’étais, selon vous, tantôt votre partenaire, tantôt votre adversaire. Parfois, disiez-vous, je vous infligeais un blâme, mais c’était « pour de rire » puisque vous me disiez bon prince.

C’est sûr, vous étiez bien bons à mon égard. À vous entendre, on aurait cru que je savais parler aux femmes et même aux banquiers. J’étais là, à vous croire, dans un trou de souris pendant vos adultères, dans le chant du coq au temps de vos repentirs, dans le sourire d’une jeune vierge quand vous cherchiez l’innocence et même dans l’éclat de vos glaives quand vous chantiez victoire.

Oui, vous étiez avec moi d’une étrange candeur. Vous alliez jusqu’à croire qu’un dieu pouvait se faire chair, parole ou même lumière, et qu’il pouvait conduire, en secret, les affaires de votre monde.

Mais oserais-je vous le dire, je suis toujours resté étranger sur votre terre. Que voulez-vous, on ne se refait pas. Puisque je suis dieu, je suis de naturel distant, lointain et quelque peu altier. Je ne me mêle pas au profane et je n’ai jamais pu être mondain. Vous organisiez en mon honneur de bien curieux repas et même, de temps à autre, quelques festivités tout à fait sibyllines. Mais, je vous l’avoue, dans votre monde, je n’y suis pour rien et je n’y suis pour personne. En fait, je n’ai de goût pour rien, ou plutôt je n’ai de goût que pour le rien. Vis-à-vis de vous, j’étais, tout au plus, d’une tendre indifférence.

Oui, je vous le dis presque à regret et avec politesse, parmi vous je me sentais absent et je l’étais sûrement. Je le sais, vous étiez persuadés du contraire. J’aurais certes voulu pouvoir vous montrer que vous vous trompiez. Mais vous en conviendrez, même pour un dieu, il est impossible de prouver son absence. Et j’ai dû vous laisser à vos illusions, à vos arguties et à vos mystifications.

Pourtant, puisque vous m’appeliez l’Éternel, vous auriez dû comprendre que je ne pouvais rien pour vous. Quand on est éternel, on ne sait pas suivre le cours du temps ni entrer dans l’histoire des gens. Quand on est transparence, on ne peut guère mettre sa touche aux couleurs des palettes des artistes et des artisans. Quand on est d’au-delà et de nulle part, on ne peut s’engager sur les pistes du monde. Quand on est le silence même, on ne sait rien des oracles ni des exhortations. Quand on est sans substance et sans âme, il ne faut rien attendre d’un si piètre sire, même pas des mots d’esprit et encore moins des états d’âme. C’était me faire trop d’honneur, ou plutôt pas assez, que de supposer que j’étais capable d’amour. En fait, pour le dire simplement, je ne suis pas très humain.

C’est vrai, quand on est dieu, on est bien peu de chose. Certains d’entre vous l’avaient presque deviné. Leur seule prière, c’était la sensation du vide et une forme de vertige face à l’absurdité de tout. Leur seule foi, c’était de faire de leur vie une forme de voltige, en suspens au-dessus des abîmes. Leur seule liturgie, c’était celle des pas-perdus loin de toute salle d’attente. Leur seul cantique était de célébrer ce qui, sur la scène du monde, se joue pour rien et pour la gloire du rien. Ce qu’ils disaient de plus juste à mon sujet, c’était tout simplement « Qu’on n’en parle plus », ou éventuellement, à la rigueur, « Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente. »

Ainsi, je viens vous faire mes adieux. Il ne pouvait en être autrement. J’arrache l’ancre par laquelle vous vous obstinez à vouloir me retenir sur vos terres. Je suis ce que je suis : un Dieu de haute mer, infiniment au large, très loin de vos promontoires et de vos vigies.

Les dieux sont ainsi, vierges de toute promiscuité, absents même de l’infinie distance où quelquefois vous les situez. Ils ne sont ni sur la terre ni même au ciel. Leur règne n’est pas de ce monde. Ils ne règnent sur rien car le Rien seul est leur Royaume. Ils sont aussi insaisissables et impensables que le rien. Ainsi, moi-même, laissez-moi vous le dire en toute simplicité et en toute modestie, je suis, si je puis dire, l’être du rien. Si je suis, c’est seulement parce que j’ai le néant en propre.

Oui, c’est ainsi, les dieux ne sont de nulle part. Et il en a toujours été ainsi. Ils ne sont à l’aise que lorsqu’il n’y a rien. Avant l’avènement de ce monde, il n’y avait rien, et ce Rien était leur paradis. En ce temps là, si je puis dire, rien n’avait commencé et rien n’existait. Et dans le sein du Rien, les dieux jouaient à ne rien faire et à ne rien être. En fait, voyez-vous, les dieux sont l’esprit du Rien. Ils sont la puissance, la jubilation et la grâce du Rien. Ils sont le jeu, l’enjouement et la plénitude du Rien jouissant de n’être rien. Ils n’ont leur site que dans l’absence totale de tout et de quoi que ce soit. Les dieux sont les couleurs du Royaume du Rien éternel et infini telles que les hommes les imaginent.

Je m’en souviens encore, du temps où il n’y avait rien, nous étions, nous les dieux, le chant du silence, l’éclat de la transparence, le songe de l’infini néant et la douceur de l’éternité innocente.

Mais, c’est ainsi, les dieux ont disparu dès que le monde fut. Certains de vos théologiens disent qu’ils présidèrent à la création de l’univers et peut-être aidèrent à son accouchement. Mais on n’en sait rien. Toujours est-il que, lorsque le Rien accoucha du monde, le Rien mourut en couches. De fait, le surgissement du ciel et de la terre, dès le premier instant, a brisé le Néant et déchiré sa virginité intacte et immaculée. Le monde, par son assaut et son effraction, a occupé la place du Rien. Et, dès lors, les dieux furent chassés de leur paradis. La création du ciel et de la terre fit éclater leur Royaume et précipita leur chute.

La plupart en sont morts. L’aube du premier jour signa leur dernier jour. Certains de vos sages ont pu dire que les dieux s’étaient retirés et comme rétractés pour que le monde puisse être et apparaître. En fait, ce fut plus cruel. Ils ont été abolis et destitués.

Certains, il est vrai, ont voulu s’accrocher et ne pas perdre pied. Ils ont cherché à se reconvertir, quitte à déchoir et à devenir l’ombre d’eux-mêmes. Ils ont voulu être l’ombre du Rien dans le royaume du monde et des ombres, ou, pour le dire autrement, un larcin d’éternité piégé dans le cours des saisons, au creux des rythmes du temps. Quelques-uns ont même accepté de s’aliéner au monde et de se mettre au pas des choses qui changent. Neptune est devenu le dieu de la mer, Dionysos celui des végétations et Éole celui des vents. L’un d’entre nous a même voulu se faire homme. Mais rien n’y fit. Les uns après les autres, les dieux furent destitués et crucifiés. Oui, par la force des choses et sous l’empire des êtres, ils ont été broyés.

Aujourd’hui, et depuis la création du monde, il n’y a plus rien du Rien, le Néant a été anéanti, l’Infini est aboli et l’Éternité foudroyée par l’irruption du temps. Les dieux n’ont plus leur place. La naissance du monde fut le parricide des dieux.

Et, aujourd’hui, moi qui suis le dernier des dieux, le seul et unique, je disparais aussi.

Oui, sachez-le, les dieux auraient pu être le ciel… s’il n’y avait pas la terre. Ils auraient pu être le silence… s’il n’y avait eu vos chants. Ils auraient pu être la lumière de la beauté pure et translucide… s’il n’y avait eu ni les roses, ni les lys. Ils auraient pu être l’éclat de la vérité… s’il n’y avait eu ni les nombres, ni les sciences. Ils auraient pu être la pureté du Rien si n’avait surgi l’éclat du spectacle du monde. Ils auraient pu être l’éternité… s’il n’y avait pas le monde. Ils pourraient être des dieux… s’il n’y avait rien d’autre qu’eux. De fait, il y a une forme d’incompatibilité entre les dieux et le monde. C’est ainsi, les dieux n’ont leur site que dans l’absence totale de tout et de quoi que ce soit.

Et c’est pourquoi, vous dont j’aurais voulu aimer les sortilèges, laissez-moi vous dire À dieu.

Je vous le dis d’ailleurs avec confiance puisque, tôt ou tard, lorsque le monde et le temps auront fait leur temps, tout retrouvera le vélin vierge du Silence. Oui, un jour reviendra le règne du Nulle part sous la bénédiction des dieux. Au fond, le monde n’aura été qu’une incongruité heureuse, une anomalie fastueuse et un défaut splendide dans le règne du Rien. C’est certain, tôt ou tard, le monde, ses arpents et ses champs, ses lunes et ses soleils, ses nuits et ses jours s’engloutiront dans l’abîme et la gloire d’un éternel Ailleurs. Les êtres, les lieux et les songes seront alors absous et dissous dans la haute mer du Rien sans rivage. Et les dieux pourront alors renaître dans cette éternelle vacance.

Le monde aura été une parenthèse et une erreur de parcours dans l’azur diaphane et vide d’une fluide plaine de limpide éternité.

Oui, je l’espère, et vous aussi semble-t-il : à la fin des temps reviendra le Royaume des dieux.

Alors, vous et moi, nous nous rejoindrons dans l’abîme et la paix d’un éternel Adieu.

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À propos Alain Houziaux

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fut enseignant et pasteur de l’Église réformée de France. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de réflexion et de spiritualité. Il est intéressé notamment par la rencontre entre théologie et science humaines.

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