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Indispensables Bagatelles

Il existe, pour chaque compositeur, des oeuvres populaires très connues, et des oeuvres plus rares, qui méritent pourtant qu’on les découvre ou qu’on les redécouvre. Les Bagatelles de Beethoven en font partie.

Les Bagatelles de Beethoven, un ensemble de pièces pour piano, sont, bien que souvent délaissées, des oeuvres d’importance.

  Beethoven. Le nom a juste fini d’effleurer les lèvres que viennent à l’oreille les deux impérieuses salves de la 5e symphonie. Suivent au loin les échos d’une Lettre à Élise que des doigts trop juvéniles et les haut-parleurs ambulants des glaciers mélomanes ont rendue odieusement obsédante.

  Au-delà de ces « tubes », grande est la liste des imposants chefs-d’oeuvre que produisit un homme dont l’inépuisable et vigoureuse puissance créatrice fit dire à Stravinski qu’il serait « pour toujours notre contemporain ». Émancipé des caprices des Princes, aux confins du classicisme et du romantisme, et profitant des possibilités encore inexplorées du tout jeune piano-forte, Beethoven découvre dans cet instrument le support idéal pour semer les graines d’un oeuvre fondateur.

  Dans le merveilleux corpus de ses trente-deux sonates pour piano, trente années de durs labeurs séparent les premières, encore très classiques, de l’ultime sonate opus 111. Ces grandes pièces bien différenciées, aux développements complexes et aux multiples émotions, fascinèrent et éblouirent au point que parmi ses autres oeuvres pour piano, de nombreuses furent trop vite oubliées ou négligées.

  Brouillons, essais, futilités, autant d’appellations dont celles-là furent affublées. Beethoven lui-même en baptisa trois recueils du nom de Bagatelles (opus 33, 119 et 126). Voulait-il ainsi les tenir à l’écart des remarques et des regards importuns ? Quoi qu’il en soit, les titres furent pris en leur sens premier et les morceaux jugés indignes de figurer à son catalogue, tant par le public que par certains de ses proches. Ils ne surent pas reconnaître les gemmes que Beethoven leur présentait, dissimulées par l’apparente modestie de la technique requise, et l’absence de développements prolongés.

  Dans ce recueil, les opus 33 et 119 rassemblent des pièces d’époques différentes et sans continuité entre elles. La banalité un peu trop manifeste de quelquesunes n’en exalte que davantage l’originalité sans cesse renouvelée de leurs troublantes voisines.

  Beethoven composa le dernier cahier des Bagatelles comme un cycle de pièces qu’ordonnancent les enchaînements de tonalités. C’était en 1824 : sa surdité presque complète l’avait isolé de ses contemporains, et des maux répétés avaient définitivement brisé sa robuste gaieté. Le chant victorieux de la 9e symphonie allait bientôt résonner, mais déjà s’édifiaient cinq quatuors, ultimes chefs-d’oeuvre.

  Les six Bagatelles de l’opus 126 furent le journal intime de cette période, racontant plus finement que ne le firent de nombreux biographes les fatigues, les colères, le calme d’un homme détaché du quotidien.

  La musique enfin libérée y évolue naturellement, telles les fragiles et délicieuses mélodies des première, troisième et cinquième Bagatelles, échappant par leurs contours délicats aux embuches des tournures pesantes et malhabiles. Ainsi, les thèmes foisonnent-ils et se transforment, concentrés parfois avec force, mais sans brutalité, comme dans les premières phrases des deuxième et quatrième pièces, dont la concision fait l’économie de toute pensée superflue. La dernière Bagatelle encadre de deux soubresauts impétueux une étrange et hypnotique ligne musicale, que sculptent notes et silences, et qu’interrompent par instants des triolets tout aussi décharnés et incorporels.

  Oeuvre d’un homme mûr, l’opus 126 conjugue idéalement cinquante années de recherches musicales avec la simplicité et le naturel de la forme.

 

La voie était ouverte pour le Schubert des Impromptus, le Schumann des Kreisleriana, et en quelque sorte jusqu’à un certain Erik Satie, qui disait : « En art, j’aime la simplicité, de même en cuisine. »* A

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À propos Aurélien Peter

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