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La communauté révélée

Chers frères et sœurs, il y aura ce soir des déçus. Il y aura, outre les candidats à l’élection présidentielle qui n’auront pas réussi à obtenir assez de suffrages pour être présents au second tour, des militants et des électeurs qui avaient fondé des espoirs dans une candidature qui n’aboutira pas. Outre cette déception, il y aura de l’amertume et un risque : c’est le risque du déchirement de la communauté nationale.

Depuis longtemps, déjà, retentissent des arguments de campagne en forme de « tout sauf lui », « surtout pas elle ». L’élection présidentielle, pour un trop grand nombre de personnes, s’est commuée en un jeu de massacre par lequel on espère éliminer ceux dont on ne veut pas. Mais il s’agit d’élire ! Il s’agit de faire porter sa voix sur un candidat dont on pense qu’il saura donner une direction convenable à notre pays.

Une personne va être élue pour présider en notre nom et faire les grands choix pour notre avenir politique. Mais il n’aura pas nécessairement notre couleur politique ; il ne suivra pas nécessairement nos vœux et nos espoirs. Pour certains, cette perspective est peu supportable. D’autres ont pu dire qu’ils quitteraient le pays selon qui serait élu. Il y aura, dès ce soir, des déçus qui n’auront pas leur candidat au second tour. Il y aura de la frustration tandis que d’autres jetteront leurs dernières forces dans le sprint final. Face au risque de déchirement de la communauté nationale, les communautés ecclésiales ont montré leur capacité à dépasser les risques de déchirement, à ne pas éclater pour des questions de clivages politiques, sauf en de rares occasions. Le religieux est donc en mesure d’aider la communauté à ne pas se défaire en pareille situation, là où le politique en est incapable en période de campagne électorale. Il n’est pas en mesure de pouvoir, seul, protéger ce qui peut se déchirer pour deux raisons principales. La première raison est que le politique, pour l’heure, pense à lui, à son élection. Et les discours sur le rassemblement sont, pour le moment, uniquement destinés à former une majorité. Deuxième raison : le politique est dans l’ordre du pragmatique et non sur un registre symbolique, or un programme politique ne construit pas une communauté, mais un parti. Le politique est dans le registre du faire, ce qui s’oppose radicalement à ce qu’est une communauté. Je m’explique.

Dans l’épisode biblique qui oppose Jésus à ses disciples, la question tourne autour du « qui est avec nous ? » Comment se constitue notre communauté ? ce que Jésus présente comme modèle de communauté est minimaliste. Cela ne repose sur aucun talent, sur aucune performance, sur aucune adhésion, sur aucun choix, sinon celui de ne pas être dans une attitude d’hostilité. La communauté que décrit Jésus se caractérise par son défaut d’activisme, ou d’une connaissance partagée ou d’une forme de communion qui en ferait une communauté. Ce que Jésus propose est une communauté de l’absence : absence d’hostilité, absence d’aversion. C’est une communauté qui n’agit pas, qui ne fait pas, qui ne produit rien. Pour reprendre le terme du philosophe Jean-Luc Nancy, la communauté est désœuvrée, sans œuvre. La véritable communauté ne se choisit pas, elle ne se construit pas, elle est là, donnée, par grâce seule en quelque sorte. Nous ne pouvons qu’en faire l’expérience.

Si la communauté était une construction –de quelques uns ou de tous-, cela signifierait que l’on fabriquerait l’être commun, ce qui fait communauté. Dans ce cas, le résultat de cette production aurait autant d’existence communautaire que les bustes en plâtre de Marianne. Lorsque des hommes s’associent pour faire communauté, lorsqu’il y a un projet de communauté, ce qui est un désir de communisme, cela se réalise dans le registre du faire et donc de la violence. La communauté se fait souvent sur le dos de quelqu’un, un bouc émissaire, qui canalise contre lui l’hostilité d’un groupe qui va ainsi communier par une violence partagée selon la logique « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».

Jésus nous révèle que la communauté nous est donnée, qu’elle n’est ni à conquérir, ni à faire. Elle nous est donnée par grâce et c’est la raison pour laquelle est le lieu d’un désœuvrement et non le résultat d’une production. Même en cas de dispersion des voix, lors d’une élection, l’identité de la communauté n’est pas atteinte, à l’image de l’homme qui ne suit pas les disciples et qui, pour autant, ne brise pas la communauté aux yeux de Jésus.

Comment préserver la communauté des déchirements auxquels l’expose le clivage politique ? en rappelant que la communauté nous précède, qu’elle n’est pas le résultat d’une harmonie, d’accords de gouvernement, de ralliements, surtout quand ces ralliements se font contre quelqu’un. Ces stratégies, tout à fait légitimes dans le contexte électif, sont partisanes : elles n’agissent pas sur l’essence de la communauté.

L’autre moyen de préserver la communauté correspond à ce qui fait l’essentiel de cet épisode biblique qui, d’un côté consiste à chasser les démons et, de l’autre, à arracher tout ce qui nous fait chuter. Chasser les démons, c’est rejeter tantôt le pied défaillant, tantôt la main ou l’œil qui sont causes de chute. Si je vous dis que, pour aider la communauté nationale, il faut aller chasser les démons, vous allez vous peut-être hésiter un peu et me prendre pour une sorte d’illuminé. Il reste que ce texte biblique présente la chasse aux démons comme une activité tout à fait recommandable.

Pour mieux comprendre ce dont il s’agit, nous pouvons interroger l’un des maîtres sur la question des démons, l’un de ceux qui les a le plus observés et affrontés parce que la culture dans laquelle il vivait était tout imprégnée de cette métaphore : Dostoievski. A la lecture de son livre au titre suffisamment évocateur « Les démons », nous comprenons que le démoniaque est une image pour rendre compte d’un courant qui s’est particulièrement exprimé dans la Russie du XIXème : le nihilisme, cette forme de pensée fascinée par le rien, par le néant, par la mise à mort des structures traditionnelles (ce qui en a fait une force de révolution), mais aussi par l’éradication de toute forme de transcendance, donc Dieu. Le démoniaque, dans les textes bibliques, c’est ce qui réduit à rien l’espérance des hommes et des femmes qui sont possédés et dont la personnalité est bridée.

Chasser les démons, chasser le nihilisme, cette forme de rapport au monde qui le vide de toute substance symbolique, qui évacue l’idée que l’homme est plus que lui-même, l’idée que l’homme est en construction, en devenir, qu’il n’est pas encore le dernier homme, c’est le programme qui peut se réaliser par les trois recommandations que Jésus adresse à ses disciples.

Arrache ton œil, s’il te fait chuter, s’il t’empêche de progresser dans la vie. Nous avons deux yeux pour voir le monde en trois dimensions, pour mettre les choses en perspective. Si, en réalité, nous écrasons tout, que tout a la même valeur, que la gratuité du permis de conduire a autant d’importance que la politique énergétique ou les rapports internationaux. C’est quand nous pensons avoir tout à disposition alors que certaines choses sont encore au loin et qu’il faut frayer son chemin pour y parvenir. Arracher son œil qui trompe sur la hiérarchisation des faits, c’est cesser de vivre dans l’illusion que nous avons conscience de ce que sont les gros cailloux qu’il nous faut placer à la base de notre existence alors que nous ne les distinguons pas des décombres.

Arrache ton pied, s’il te fait chuter, s’il t’empêche d’avancer dans la vie. Nous avons deux pieds non pas seulement pour avancer, mais pour franchir les obstacles, pour les enjamber. Si, en réalité, notre pied bute constamment sur la première difficulté venue ou s’il se prend dans le premier tapis venu parce qu’il a perdu toute sa souplesse, alors nous serons condamnés à faire du sur-place et, à force de piétiner, nous creuserons notre propre trou. Arracher son pied, c’est mettre fin à l’illusion que nous avons accompli tout le chemin possible alors qu’en réalité il y a encore beaucoup à parcourir. C’est mettre un terme à l’illusion qu’on est au bout de nos limites, que les frontières auxquelles nous sommes arrivés sont indépassables. C’est sortir du caniveau qui, jusque là, nous tenait lieu de bordure.

Arrache ta main, si elle te fait chuter, si elle t’empêche de t’élever dans la vie. Nous avons des mains pour agripper et, dans la perspective biblique, la main est l’instrument de prédilection pour aider d’autres personnes. La main de Dieu accomplit de nombreuses libérations. Elle est ce qui rend possible l’entraide, la solidarité. Si notre main est incapable d’une quelconque solidarité, mieux vaut la rejeter, car elle pourrait nous donner l’impression que la solidarité n’a pas sa place dans le quotidien.

Ainsi, frères et sœurs, en ce temps où la communauté nationale est fragilisée par les risques de clivage et de déchirement, il n’est certainement pas inutile de rappeler avec force que la communauté nous précède, qu’elle nous est donnée, qu’elle n’est pas à construire, mais plutôt à retrouver lorsqu’elle semble disparaître derrière les discours partisans et les attaques qui stigmatisent. Tel candidat n’est peut-être pas de notre bord politique, cela ne le disqualifie pas pour autant. Il nous faut peut-être nous libérer des étiquettes qui réduisent les personnes à l’état de pantin.

Il n’en est pas moins vrai qu’il y a des comportements, des discours, des promesses qui peuvent tendre à désagréger la communauté, à la vider de sa substance. Contre cette attitude qui confine au nihilisme, nous avons cette triple recommandation de Jésus qui peut nous éviter de sombrer dans les flots du renoncement aussi vite qu’une personne qui aurait au cou une meule de moulin. C’est une recommandation en forme de protestation à exercer sur trois aspects fondamentaux qui donnent à la communauté sa véritable mesure : premièrement, protester, témoigner en faveur de la capacité que nous avons à hiérarchiser les questions, à dégager les enjeux de telle ou telle question au lieu de tout considérer de manière égale. C’est notre devoir de redonner aux sujets leur véritable importance. Deuxièmement la capacité à aller au-delà du lieu où nous nous trouvons, à sortir de notre état. Troisièmement, envisager la solidarité comme un axe essentiel de l’action publique.

C’est là un triptyque pour nous aider à ne pas croupir sur place ou, pour le dire avec l’image de ce texte biblique, à ne pas être comme le ver qui se condamne à brûler sans fin. C’est un triptyque pour nous permettre de penser la communauté au-delà des bricolages communautaristes et partisans.

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5 commentaires

  1. Quel beau programme, n’est-ce pas ?

    Tout un programme.

    Pour une vie et plus, si. ?

  2. Le Royaume n’est pas de ce monde, alors pourquoi s’occuper de ce monde ou l’homme est moins qu’un loup pour l’homme. Les politiques n’ont qu’un seul but leur orgueil ou leur portefeuille; je nomme le gouvernement la grande quincaillerie . (avoir les casseroles qu’ils trainent!!!) En France on a tranché un roi pourquoi pas un président pour mettre les pendules à l’heure??? lol.

    En fait pas la peine de se salir les mains , nous avons vu un grand du F.M.I. chuter d’une façon pitoyable , à croire qu’il existe une justice divine!!!!

  3. @ E.T.

    « Le Royaume n’est pas de ce monde, alors pourquoi s’occuper de ce monde…

    …pas la peine de se salir les mains ».

    En quelque sorte, déjà, « ne pas trop cogiter, ne pas investir en quoi que ce soit ? »

    M’autoriserez-vous à vous proposer la lecture de ce livre : « 99 choses à faire en attendant la fin du monde » Eric Bouhier ?

    Avec petit résumé :

    Nous sommes si joyeux de vivre sur notre bonne Terre que nous éprouvons sans cesse le besoin d’annoncer la fin du monde ! Pour s’en convaincre, il suffit d’évoquer la date du 21 décembre 2012, celle d’une prophétie à prendre très au sérieux… au moins autant que les cent soixante-deux alertes identiques répertoriées dans l’histoire de l’humanité ! On peut certes railler ce besoin récurent de prédire à notre planète un châtiment exemplaire mais on peut aussi penser, comme dit l’autre, que « cette fois-ci, c’est la bonne ! », et réfléchir à la meilleure façon de tirer notre révérence en beauté. S’impose alors une suite vertigineuse de décisions à prendre et de choses à accomplir de toute urgence, avant que ne se termine notre voyage – désormais écourté – ici-bas. D’emblée, on conviendra que la nouvelle de notre disparition brutale et collective n’est guère réjouissante ; raison de plus pour que nos derniers instants soient placés sous le signe de l’insouciance et de la bonne humeur. Aussi le lecteur trouvera-t-il réunies sous ce petit volume 99 idées à expérimenter dans l’ordre ou le désordre, pour la plupart pleines de bon sens et garantes d’une fin de vie riche, enthousiaste et apaisée. Souhaitons-lui donc de très bons moments… même si ce sont les derniers !

    En attendant… mieux.

    Le Royaume de Dieu ici-bas ?

  4. Bonjour M.ALICIA : Ce monde bassement matérialiste je le refuse ,mais j’ai rempli mes devoirs envers la société sans me faire piéger par la société de consommation qui accapare l’humanité avec des gadgets inutiles et des besoins qui détruisent la TERRE . Cela m’a permis d’acquérir une certaine sérénité que beaucoup ne comprennent pas .

    Je pense que le Royaume est en nous ; peut-être qu’il faut revoir certains versets de la présence du Royaume au milieu de Vous. A+

  5. Bonjour.

    E.Tranger : comment comprendre, pour vous :

    « j’ai rempli mes devoirs envers la société » ?

    Une position ? J’en ai assez fait ? Une démission ? Un regard ? Une vue d’ensemble ? Une capitulation ? Une impossibilité à poursuivre ?

    Qu’est-ce que « remplir des devoirs ? » Pourquoi « remplir » ?

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