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Redécouvrir un protestantisme libéral populaire

 

Dans ses « Vues sur le protestantisme en France » écrit en 1829, le pasteur Samuel Vincent fait le constat des changements que connaît son époque : « Nouvelles idées, nouvelle philosophie, nouvelle littérature, nouvelles institutions, nouvelles mœurs, nouveaux besoins, nouveaux arts, nouvelles espérances, et, pour achever, nouvelle religion. »

Ce constat nous pourrions l’appliquer à notre époque, ces changements sont aussi ceux que nous connaissons et Vincent précise que « le protestantisme est en dedans de ce mouvement, quoique ce ne soit pas lui qui l’imprime. » Nous pourrions ou devrions pouvoir dire la même chose aujourd’hui. Il est vrai que notre monde n’est plus celui du début XIXe, la sécularisation est une réalité mais cela signifie-t-il que le désir de spiritualité n’est pas présent ? C’est un fait, beaucoup de nos contemporains sont dans un refus du religieux. Refus d’une certaine image du religieux qui se présente comme arriéré, moraliste, rétrograde. Et il faut bien avouer que le religieux tel qu’il apparaît principalement dans les média est de cet ordre-là. Fanatismes, positions dogmatiques ou doctrinales d’un autre temps et à contre temps, conflits interreligieux, etc. Et pourtant malgré cela, il est facile de voir dans cette population en rejet de religieux, un véritable désir ou besoin de spiritualité, une quête de sens qui les conduit vers le spirituel. Il n’est pas surprenant d’entendre quelqu’un nous dire qu’il « croit » en « un dieu » mais pas tel que les Églises le présentent. On se trouve confronté à un rejet des définitions classiques et dès lors qu’on en sort on commence à attirer l’attention. Mais l’image de l’Église reste car le message reste toujours enfermé dans ses formules et dans ses mots.

Ce décalage et cette méfiance face au religieux peut s’expliquer par un échec de la laïcité. La loi de 1905 a voulu mettre un terme à la « guerre des deux France » mais le refus du principe de séparation des Églises et de l’État par l’Église Catholique d’alors a fait perdurer cette guerre entre deux camps, qu’Athanase Coquerel résumait en ces mots dans son ouvrage La conscience et la foi : ceux qui disent « Ne croyez en rien, niez toute religion et Dieu lui-même […] car c’est par la négation radicale […] qu’il faut se défendre contre les empiétements ou les abus de l’autorité » et ceux qui disent : « Vous êtes perdus ; vous n’avez de refuge qu’entre mes bras. Tombez à mes pieds, livrez-vous à moi et je vous sauverai. Ne voyez que par mes yeux ; croyez tout, […] renoncez à penser, c’est ce qui vous égare,…». Or entre ces deux camps qui aujourd’hui encore sont bien présents, il y a une place qui est sans doute à retrouver. Le protestantisme a en lui la capacité de trouver cette place et particulièrement le protestantisme libéral.

Heureusement pour le protestantisme, il bénéficie encore d’une « bonne » image, il apparaît encore comme une expression religieuse plus ancrée dans la modernité, en un mot plus libéral que les autres confessions chrétiennes et que d’autres religions. Il est vrai qu’on peut discerner un certain libéralisme chez les protestants, mais comme le souligne déjà Jean Réville en 1903 « le protestantisme libéral n’est pas simplement le libéralisme protestant ». Et il précise que le protestantisme libéral « n’est pas seulement le libéralisme en matière de dogmes ou de doctrines, c’est encore un ensemble de convictions différentes des doctrines traditionnelles des églises protestantes[…] Ce qui caractérise les protestants libéraux, c’est d’être à la fois indépendants de l’autorité de la tradition dans leur églises respectives et de prétendre néanmoins demeurer fidèles aux principes fondamentaux de la Réformation et de la religion chrétienne telle que Jésus-Christ l’a enseignée, non pas en reproduisant ces principes d’une façon servile… mais en les développant, en les continuant dans les conditions d’évolution actuelle de la société. » (extraits du livre Protestantisme libéral).

La création de l’Église Réformée de France en 1938 a voulu unir les deux tendances opposées au sein du protestantisme. Cette union a donné naissance à un protestantisme qui n’est plus tout à fait libéral ni évangélique, mais qui se veut des deux à la fois. Or, cela a fait disparaître un protestantisme libéral pour ne laisser vivre que le libéralisme protestant. Aujourd’hui il semble que cela ne suffise plus car l’Église reste une Église avec ses dogmes et sa doctrine, qui s’enferme encore et toujours dans son langage, dans ses expressions et dans cette théologie qui, malgré quelques variantes, reste toujours une théologie « ni, ni » ou « et, et » (ni évangélique, ni libérale ou les deux à la fois). Et cela ne fait qu’affaiblir ce protestantisme libéral qui se voit lui aussi enfermé dans de vielles formules, cherchant toujours à justifier, expliquer, ou faire comprendre différemment ce qui est de la vielle dogmatique. Au synode de 1872, Athanase Coquerel s’exprimait ainsi : « On dira de nous au Synode du siècle prochain : Que de choses ces libéraux croyaient encore, en comparaison de ceux d’aujourd’hui ! ». Et bien il semble que ce ne soit pas le cas !

Peut être est il temps d’oser retrouver toute la force et la simplicité qu’avait le protestantisme libéral au XIXe et début XXe ? Certains diront que cela est dépassé, que la théologie a progressé. Certes ! Pourtant ce vieux protestantisme semble encore d’une extrême modernité. Il ne s’exprimait pas dans un langage théologique accessible aux seuls initiés, il ne cherchait pas à faire comprendre différemment ce que les dogmatiques entendaient traditionnellement, il s’adressait simplement à la raison de chacun, il donnait à voir et à vivre un christianisme populaire qui permet de vivre sa foi sans être obligé d’adhérer à des définitions ou de croire à de l’incroyable.

Dans notre monde en recherche de spiritualité, ce protestantisme à encore toute sa pertinence et il me semble qu’il répond tout a fait aux attentes de nos contemporains. Offrir un christianisme crédible et populaire, qui s’inscrive pleinement dans la culture contemporaine et qui s’exprime dans un langage et une pensée actuelle, c’est sans doute l’enjeu de notre temps.

Oser sortir des définitions classiques, des croyances et des principes qui semblent immuables mais qui sont surtout muets aujourd’hui, oser innover théologiquement tout en restant accessible à un large public, voila vers quoi pourrait aller (ou revenir) le protestantisme et trouver ainsi cette place laissée vide et que les plus dogmatiques cherchent à combler avec du prêt à penser et du prêt à croire. Et comme le disait Ferdinand Buisson aux obsèques de son ami Steeg : « dégager du christianisme éternel, une sorte d’Évangile fait de la moelle du vieil Évangile. » Il est peut être temps de vivre une nouvelle Réforme, ou plutôt continuer la Réforme dans son esprit.

Samuel Vincent, pour parler de ce protestantisme dogmatique qui stoppe toutes formes de progrès, parle de « catholicisme changé de place ». Parler de protestantisme dogmatique semble peut-être aussi dépassé, pourtant nous voyons revenir des formes conservatrices. Ces formes rencontrent leur public, mais auront aussi pour effet d’éloigner encore plus de monde de ce protestantisme qui pourrait leur parler. En ce temps de crise pour nos Églises historiques, il y a peut être là une piste. Sortir de notre intellectualisme et de notre petit cocon, pour redécouvrir un protestantisme libéral et populaire.

 

À propos Christophe Cousinié

Certifié de Sciences Po Paris dans la formation « Emouna, l’amphi des religions», Christophe Cousinié est pasteur de l’EPUdF dans l’Ensemble Entre Gardon et Vidourle, dans le Piémont des Cévennes.

5 plusieurs commentaires

  1. Vecch@orange.fr'
    Vecchierini josiane

    Je suis protestante et ma famille est huguenotte depuis l’aube de la réforme. Je suis parfois surprise par le comportement de certains jeunes pasteurs nouveaux convertis si je puisse m’exprimer ainsi qui semblent penser qu ils peuvent choisir délibérément expression de leurs convictions bien que lesdites expression me paraissent peu en harmonie avec notre église. Je suis d’accord pour dire que la.parole de DIEU doit rester vivante . Pour moi cela signifie que nous devons la vivre dans notre.monde d’aujourd’hui mais sans dériver

    • Christophe.cousinie@orange.fr'
      Cousinié christophe

      Bonjour,
      Merci pour votre réaction. Effectivement je suis un pasteur converti (jeune, de moins en moins). Le fond de ma pensée qui s´exprime dans mon article ne vient pas d’une réflexion ex nihilo, je me base sur une tradition très ancienne et très présente dans de Languedoc du 19eme.
      Après , je continu de penser qu’etre Protestant n’est pas une question d’heritage génétique mais bien d’un choix toujours renouvelé…. et donc j’espère que chaque protestant est chaque jour un nouveau converti !
      Cordialement
      Pasteur Christophe Cousinié

  2. pierre.feriaud@sfr.fr'

    bonjour,
    Ce qui me frappe c’est que nous ne savons pas allier modernité et spiritualité. Il faut oser proposer une espérance comme peuvent le faire parfois certaines églises ou religions ou même philosophies (pour ne pas dire idéologie).
    Notre espérance, celle de la liberté de conscience, des droits de l’Homme, d’un Royaume à construire ici et maintenant dont le Jésus sur la croix en serait le symbole (ce qui rassemble, mais qui est interprétable indéfiniment). Est ce si difficile?
    Nous n’avons pas le choix pourtant .
    L’article pose de vrais questions. Peut être faudrait il se relancer dans l’écriture d’ une doctrine qui permette au protestantisme libéral de développer son potentiel?

  3. nathan.andiran@gmail.com'

    « Je crains l’arrivée d’un nouveau Moyen äge où la pensée serait méprisée ». Voila comment s’exprimer Albert Schweitzer il y a plus de 60 ans. Être libéral c’est avant tout reconnaitre à chacun sa liberté de penser. Certes avec la création du mouvement « Les attestants » on voit certains pasteurs sortir du bois et nous proposer une « restauration » théologique et dogmatique. Mais certains libéraux se sont souvent montrés dogmatiques et c’est souvent « à qui sera le plus libéral « ? Très intellectuels et quelquefois un peu méprisant pour une piété plus populaire. Faut-il alors réencrer le libéralisme, comme vous le dites, dans une dimension plus populaire, certainement que oui. Entre un restaurationisme dogmatique et un libéralisme dogmatique, très certainement qu’une autre voie est possible.

    • laurenstrobat@ntymail.com'

      @Nathan:
      Je partage votre constat.
      Je ne me retrouve ni dans Les Attestants, dont le fondamentalisme et l’activisme du type « Remettez-moi la Trinité ou je fais un malheur! » me dérangent (d’autant plus qu’historiquement l’ERF avait une position assez souple sur ce sujet), ni dans le jusqu’auboutisme revendiqué de certains libéraux qui, seuls, ont le sentiment d’avoir compris ce qu’il fallait comprendre aux Écritures (et peuvent parfois se montrer assez secs vis à vis de nos coreligionnaires plus orthodoxes ou plus attachés à des formes populaires de piété).
      J’aime dire que je suis un mélange instable de libéralisme théologique et de barthisme…

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