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13. Le Notre Père au culte

 

Le Notre Père appelé parfois « oraison dominicale » est la seule de nos prières qui nous vienne de l’Évangile (Matt.6 :9ss). Sa récitation est une habitude bien ancrée dans nos déroulements liturgiques. Le Notre Père est dit normalement comme conclusion de la prière d’intercession, et parfois prononcé par tous les paroissiens ensemble. Certaines paroisses font même sonner leur cloche à ce moment précis, montrant que l’on est là dans le moment le plus essentiel du culte, le plus sacré peut-être. Il semble même difficile d’envisager un culte sans qu’il y ait à un moment ou un autre un Notre Père, au point que si un pasteur l’omet dans sa liturgie, il a de fortes chances de se le faire reprocher ensuite par un de ses fidèles.

Certes, on peut être sensible à l’argument de la tradition et de l’habitude, mais dans un souci d’honnêteté évangélique, il faut se demander si cet usage est réellement défendable.

La question est complexe et sans doute ne pourrat- elle être jamais tranchée. Certains pensent que le Notre Père a été donné par le Christ comme une prière à l’usage liturgique et d’autres non.

Ce qui plaide pour un usage liturgique est, d’une part son utilisation extrêmement ancienne de cette manière, et aussi que cette prière soit toute à la première personne du pluriel. Il est dit « notre père », et non pas « mon père », « donne nous… » et non pas « donne moi… », il s’agirait donc plutôt d’une prière à dire en commun.

Mais cet argument peut être contourné par le fait que dans Matthieu, le Notre Père est précédé par un enseignement du Christ disant : « lorsque tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton père qui est là dans le secret » (Matt. 6:6), puis il dit, « Lorsque vous priez, dites… » et là se trouve le texte du Notre Père. Il s’agit donc bien d’une prière individuelle. Le fait qu’elle soit au « nous » prend alors un sens particulier : même quand il prie seul, le croyant s’associe aux autres. La prière n’est pas un repli sur soi ou demande d’un privilège individuel, mais une ouverture sur les autres. Prier seulement pour soi serait une forme d’égoïsme, de préoccupation de soi incompatible avec le message du Christ qui nous invite à l’amour, au souci du prochain, au point de s’oublier soi-même pour tout donner à l’autre. Le croyant ne peut dire à Dieu : « Donne moi du pain à moi et laisse les autres mourir de faim », il ne peut que désirer le meilleur bien pour tous.

Cependant, même si le Notre Père est le seul exemple de prière donné par Jésus pour que nous la disions, on trouve beaucoup de prières dans le Nouveau Testament, certaines, même, mises dans la bouche de Jésus et qui sont à la première personne du singulier, pour soi-même. Parce que prier n’est pas se désintéresser des autres, mais c’est se mettre soi-même en communication avec Dieu pour être au bénéfice de ses dons. La prière n’est pas une demande magique que Dieu fasse ceci ou cela à notre place, que ce soit pour soi ou les autres, mais c’est s’ouvrir à Dieu pour se laisser transformer par lui. En cela, la prière d’intercession, de demandes pour les autres a même quelque chose de très discutable puisque celui qui prie semble vouloir expliquer à Dieu ce qu’il devrait faire, et il faudrait croire alors que les grâces de Dieu puissent être conditionnées par le fait qu’un autre les réclame. En fait la prière n’est pas tant demande que préparation personnelle à accueillir Dieu et à se mettre à l’écoute de sa parole. On ne peut pas plus prier pour les autres que les vierges sages de l’Évangile ne peuvent donner de leur huile à celles qui ne se sont pas préparées. Cela dit, bien sûr qu’en Dieu nous sommes tous unis, et que donc la prière est fondamentalement un lien entre tous les êtres, elle est un acte d’amour, et donc relation avec tous ceux qui se sentent réunis au même Père.

Et puis rien ne dit que cette proximité entre le Notre Père et l’invitation à la prière individuelle soit le fait du Christ lui-même. Ce peut être le rédacteur de l’Évangile de Matthieu qui a rassemblé là deux textes hétérogènes dits dans des situations différentes sans que l’on soit contraint de penser l’un à partir de l’autre.

Il ne semble pas que Jésus se soit jamais préoccupé de liturgie, ni donné de textes à réciter. Son enseignement est au delà des rites, et montre même une méfiance à l’égard de ceux-ci. Dans ce sens, rien n’empêche d’utiliser le Notre Père au cours de nos cultes, c’est un beau texte, et certainement dit-il des choses essentielles, mais il faut éviter de tomber dans le piège des « vaines redites » dénoncées par Jésus dans ce même enseignement sur la prière que nous avons évoqué. Si le Notre Père est récité comme une formule magique sans faire attention à ce qu’il exprime alors certainement trahirions nous la volonté de notre Seigneur.

Pour éviter cela il peut y avoir plusieurs manières de faire.

D’abord on peut supprimer volontairement la récitation du Notre Père de certains cultes pour montrer qu’il est possible de s’en passer, et qu’il ne s’agit pas d’une formule magique, mais d’un texte, certes important et beau, mais qui n’est pas indispensable à la valeur d’un culte. C’est ainsi d’ailleurs que dans la tradition réformée la sainte Cène n’est pas célébrée tous les dimanches, précisément pour montrer que si importante qu’elle est, elle n’est pas indispensable à la réelle présence spirituelle de Dieu.

Ensuite on peut choisir de changer tout ou partie de la traduction du Notre Père utilisée. Certes utiliser toujours le même texte peut permettre à l’assemblée de dire le Notre Père d’une même voix. Cela est beau et touchant, il n’y a pas beaucoup de moments où l’assemblée peut participer en dehors des cantiques. Cette pratique où tous les fidèles d’un même cœur se réunissent ensemble autour de la prière enseignée par leur Seigneur donne une dimension de communion particulièrement précieuse. Pour que cela soit possible, il faut qu’il y ait une traduction admise par tous et qu’on s’y tienne sans variante. Mais on risque alors de tomber dans la récitation d’une vaine redite. D’autant que le texte que nous utilisons habituellement venant du consensus œcuménique de 1966 est calamiteux. Heureusement, on vient de modifier le « nous soumets pas à la tentation » par « ne nous laisse pas entrer dans la tentation » qui est une formulation plus heureuse, mais il reste encore d’autres problèmes : le « pain de ce jour » demandé qui semble bien matériel, le pardon de Dieu qui apparaît conditionné au pardon que nous saurions donner, et d’autres formulations obscures dont peu de paroissiens comprennent vraiment le sens. Comment pourrions « sanctifier » le nom de Dieu qui est déjà le summum de la sainteté ? Quel est ce règne de Dieu que nous appelons de nos vœux ? Le retour du Christ et la fin du monde ? La mort où nous entrons dans son règne ? Une société plus fraternelle ? Et puis il y a la doxologie, finale ajoutée par la tradition qui est plus que problématique, comment peut-on après cette prière toute de grâce et de tendresse retomber dans l’image d’un Dieu comme un monarque oriental à qui est « le règne, la puissance et la gloire » ?

L’officiant peut alors choisir de changer parfois la traduction de certains passages ou de toute la prière. Certes cela peut perturber certains paroissiens attachés à leurs habitudes, mais cela peut renouveler l’intérêt, attirer l’attention, faire se poser des questions, et redonner ainsi une vie nouvelle à un texte tellement immuable qu’il peut sembler mort.

Et surtout, si l’on veut que le texte ait du sens, il faut instruire. Dans la tradition réformée, la présence de Dieu se trouve plus dans la parole prêchée que dans le texte lui-même. Ce n’est donc pas la lettre du Notre Père qui compte, mais le sens qu’il peut avoir pour chacun de nous aujourd’hui. Il faut ainsi prendre le temps de régulièrement s’interroger sur le sens de ces mots que nous disons parfois trop mécaniquement. L’instruction, le questionnement, la réflexion partagée sont les meilleurs antidotes au fondamentalisme et aux intégrismes, la lettre tue, c’est l’esprit qui fait vivre.

Pour aller plus loin :

Louis Pernot, Le Notre Père : abrégé de tout l’Evangile : une théologie pour aujourd’hui, Ed. de Paris , mai 2011.

 

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À propos Louis Pernot

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est pasteur de l’Église Protestante Unie de France à Paris (Étoile), et chargé de cours à l’Institut Protestant de Théologie de Paris.

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