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Le respect de la vie, d’après Albert Schweitzer (1875-1965)

L’idée du « respect de la vie » est devenue trop souvent une formule facile, presque banale. Schweitzer craignait d’ailleurs que sous la « façade verbale » de cet énoncé on en vienne à ignorer « un sens et un contenu beaucoup plus riches que ne le laisserait soupçonner sa simple expression ».
Les mots de « respect de la vie » sont l’aboutissement de dizaines d’années de recherches d’ordre philosophique associées à une quête inlassable d’ordre éthique. Schweitzer a étudié en profondeur l’histoire de la philosophie occidentale et orientale (Inde et Chine). Les deux ou trois mots du « respect de la vie » ne correspondent donc pas qu’à un sentiment ou à un élan du coeur. Ils sont le fruit d’une réflexion qui les impose comme une nécessité de la pensée. « Respect de la vie », – en allemand Ehrfurcht vor dem Leben -, veut dire littéralement traduit « vénération devant la vie ».

Pour Schweitzer, la philosophie est confrontée à « deux problèmes fondamentaux » : d’une part celui de la conception du monde et de la vie, de l’attitude affirmative ou négative que l’on adopte alors à leur endroit ; et, d’autre part, celui de l’éthique qui en est inséparable. Le propre de l’éthique étant, pour Schweitzer, de chercher le fondement de la morale dans la pensée.

L’affirmation du monde et de la vie est « l’attitude de l’homme qui dit oui à la vie et au monde », même si on ne leur dit jamais totalement oui. La négation du monde et de la vie est l’inverse. Cela peut conduire l’être humain à « renoncer à toute activité tendant à créer de meilleures conditions d’existence pour lui et pour les autres êtres ». Mais, là aussi, l’indifférence et le détachement ne sont que rarement absolus. Schweitzer utilise parfois les mots d’optimisme et de pessimisme pour caractériser ces deux attitudes.

 La découverte du respect de la vie

En septembre 1915, alors que Schweitzer naviguait sur le fleuve Ogooué au Gabon, indifférent à son entourage et « noircissant page après page » pour saisir « cette notion élémentaire et universelle de l’éthique » qu’aucune philosophie ne lui avait apportée, lui apparurent « soudain » les mots du « respect de la vie ». « Soudain » ? Certes, mais il s’agissait bien là de l’aboutissement d’une très longue quête philosophique et rationnelle. Cette expression l’habitait inconsciemment. Elle figure en effet déjà dans son cours de Nouveau Testament donné à l’Université de Strasbourg en 1912. Notons que le « respect de la vie » est une attitude éthique, une responsabilité devant toute vie et devant toute la vie, à la fois physique et spirituelle.

Schweitzer a plusieurs fois affirmé que le respect de la vie de toute créature correspond à l’éthique évangélique de l’amour du prochain « élargie jusqu’à l’universel ». Il s’agit en effet avec ce principe « posé logiquement par la raison » de sortir enfin du cadre d’un anthropocentrisme exclusif et, simultanément, d’adhérer à une éthique rationnelle dépassant une éthique chrétienne.

 La mystique et l’éthique

On remarquera que les mots du « respect de la vie » permettent de conjuguer, selon Schweitzer, la mystique et l’éthique. La mystique est le fait de s’incliner devant la vie, devant le mystère de la vie et de son sens qui nous dépasse. Quant à l’éthique, elle est le combat (« respect ») en faveur de chaque créature qui se trouve à notre portée. Chaque créature parce que chacune, pareille à nous, est animée d’une volonté de vivre universelle.

Pour Schweitzer, le problème inhérent à toute mystique est en effet qu’elle s’apparente inexorablement à une négation du monde, là où l’éthique implique par sa nature même son affirmation. Le « respect de la vie » permet alors, dans une tension créatrice, de réconcilier ces deux réalités que tout oppose : le respect relève de l’éthique, là où la vie relève d’une réalité mystérieuse (d’où le mot de mystique).

Le christianisme a connu, dès les origines avec Jésus et Paul, l’attente de la venue imminente et surnaturelle du Royaume de Dieu. C’était là une attitude négative devant le monde présent. Mais cette attente insatisfaite et toujours déçue fut toute pénétrée d’une énergie éthique apportée par l’enseignement et la pratique de l’amour du prochain. Cette alliance d’une espérance concernant la fin des temps avec une éthique est, pour Schweitzer, une spécificité chrétienne. La négation du monde ne se confondit pas avec une attitude contemplative, celle d’un détachement très individuel. Par l’amour du prochain, s’exprimait finalement une affinité de l’existence chrétienne avec une affirmation du monde. Le respect de la vie : un absolu

Le « respect de la vie » n’est pas le culte de la nature. La nature ne respecte pas la vie et met autant d’ingéniosité à la susciter qu’à la détruire. Elle n’est pas exemplaire. Elle dit ce qui est et non pas ce qui doit être. Elle parle à l’indicatif et non à l’impératif. Cela dit, le « respect de la vie » reste un absolu, même si l’on sait bien qu’il s’agit de respecter chaque créature dans la mesure du possible. Tuer des microbes et manger suppriment de la vie. Mais ne mettons pas notre conscience à l’aise avec une telle casuistique. La bonne conscience est une « invention du diable », disait Albert Schweitzer. L’amour du prochain, dont nous parlons tant, lui aussi pourtant n’est pas « réellement applicable ».

Enfin, on peut signaler que Schweitzer lui-même trouvait que l’expression en français du « respect » de la vie manquait de flamme. Le « respect » peut correspondre à une attitude assez passive, statique. Schweitzer écrit alors : « Telle l’hélice qui brasse l’eau pour actionner le navire, le respect de la vie est le moteur qui fait progresser l’homme. »

Nous naviguions* lentement à contre-courant, cherchant notre voie, non sans peine, parmi les bancs de sable. C’était la saison sèche. Assis sur le pont d’une des remorques, indifférent à ce qui m’entourait, je faisais effort pour saisir cette notion élémentaire et universelle de l’éthique que ne nous livre aucune philosophie. Noircissant page après page, je n’avais d’autre dessein que de fixer mon esprit sur ce problème qui toujours se dérobait. Deux jours passèrent. Au soir du troisième, alors que nous avancions dans la lumière du soleil couchant, en dispersant au passage une bande d’hippopotames, soudain m’apparurent, sans que je les eusse pressentis ou cherchés, les mots « Respect de la vie ». La porte d’airain avait cédé. La piste s’était montrée à travers le fourré. Enfin je m’étais ouvert une voie vers le centre où l’affirmation du monde et l’affirmation de la vie se rejoignaient dans l’éthique.
Je tenais la racine du problème. Je savais que cet ensemble, qui détermine une civilisation digne de ce nom, trouve son fondement dans la pensée.

Albert Schweitzer, Ma vie et ma pensée, Paris, Albin Michel, 1960, p. 171-172.
*Albert Schweitzer effectue « sur un petit vapeur » emmenant « deux remorques surchargées », « un assez long voyage » sur le fleuve Ogooué au Gabon en septembre 1915.

Note : Pour ne pas alourdir cet article, je n’ai pas donné les références des citations d’A. Schweitzer. Elles sont extraites des cinq livres suivants : Les grands penseurs de l’Inde, Payot, 1990 (1936) – Ma vie et ma pensée, Albin Michel, 1966 – Vivre, Albin Michel, 1970 – La civilisation et l’éthique, Éditions Alsatia, 1976 – Humanisme et mystique. Textes choisis et présentés par Jean-Paul Sorg, Albin Michel, 1995. L.G.

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À propos Laurent Gagnebin

docteur en théologie, a été pasteur de l'Église réformée de France, Paris ( Oratoire et Foyer de l'Âme ) Professeur à la Faculté protestante de théologie.Il a présidé l’Association Évangile et Liberte et a été directeur de la rédaction du mensuel Évangile et liberté pendant 10 ans. Auteur d'une vingtaine de livres.

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