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L’hospitalité eucharistique

 

Il ne s’agit pas ici de revenir sur la centralité théologique de l’eucharistie. Mon propos est celui d’un membre d’un exécutif d’Église soucieux des difficultés concrètes d’une vie liturgique ordinaire.

En se plaçant depuis une telle perspective, force est de constater les complications actuelles que subit la pratique œcuménique de l’eucharistie dans le canton de Neuchâtel. La mise en place d’une liturgie de la parole est généralisée du côté catholique, lors des célébrations œcuméniques, ceci afin d’éviter la fraction du pain. Un tel revirement ayant suscité mon interrogation, j’ai décidé de mener mon enquête.

Il ne m’appartient pas ici de retracer exhaustivement l’histoire de la cohabitation entre confessions dans le canton de Neuchâtel. Il s’agit plutôt d’examiner l’histoire récente afin de saisir quelle « tradition » œcuménique s’est établie et de saisir en quoi la question eucharistique s’y place en « pole position ».

Dans le contexte de l’immédiat après Concile de Vatican II et, au niveau national, de la rencontre des diocèses suisses, lors du Synode de 1972, les situations concrètes vécues en Église remontent à la surface institutionnelle. Elles se cristallisent autour de la notion de l’hospitalité eucharistique, en 1971, lors du dépôt d’une lettre signée par 120 membres des Églises reconnues par l’État, écrite à l’occasion de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Adressée directement aux dirigeants ecclésiaux d’alors, elle formule le souci de pouvoir pratiquer « l’hospitalité réciproque à la Table du Seigneur ».

Pour les catholiques romains, l’évêque Pierre Mamie qualifie la démarche d’impasse, évoquant la résolution préalable des « questions qui nous divisent encore ». Dans le même sens, au nom des catholiques chrétiens, l’évêque Urs Küng conçoit l’établissement de l’unité de la foi comme démarche préparatoire nécessaire à l’Eucharistie commune, désignant le geste des signataires comme étant de l’impatience.

S’exprimant au nom des réformés, le pasteur Charles Bauer, président du Conseil synodal de l’Église Réformée Évangélique Neuchâteloise (EREN) prend le contre-pied de ces affirmations, dans une argumentation en trois points. En premier lieu il mentionne la fraternité. Évoquant l’appel de Paul à ne former qu’un seul corps, énoncé dans l’épître aux Éphésiens (4, 4-6), il voit dans la demande formulée bien plus l’expression d’une marque de maturité et de sagesse que le signe d’une impatience. Deuxièmement il relève la liberté des croyants et la force d’interpellation qui est la leur face aux responsables ecclésiaux, citant l’injonction formulée dans les Actes des Apôtres (5, 29) d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Enfin en dernier lieu, il mentionne l’urgence pour le christianisme de montrer un visage uni dans un monde en crise.

Le pasteur Charles Bauer refuse d’attendre l’aboutissement d’un accord œcuménique qui, en portant sur les trois pierres d’achoppement « classiques » (nature et modalité de la présence du Christ dans l’Eucharistie ; caractère sacrificiel de celle-ci ; rôle du ministre), ne pourrait être que d’ordre doctrinal. Au contraire, il se laisse pleinement interpeller par l’expérience des croyants. C’est cela qui l’intéresse en premier lieu ; l’ancrage confessionnel spécifique de chacun étant somme toute secondaire. En pleine conscience des différences entre confessions, il ose affirmer que celles-ci n’ont pas vocation à être séparatrices.

N’y a-t-il pas d’ailleurs, déjà au commencement, quatre évangiles pour rendre compte du même Christ ? C’est dans ce même sens d’une primauté accordée à la vie spirituelle concrète que les autorités catholiques vont s’engager.

En reconnaissant que, dans certaines situations, quand un catholique, ayant un besoin spirituel profond, décide en conscience de pratiquer la communion hors de son cadre confessionnel propre, il ne peut se sentir en rupture avec celui-ci. Ainsi ce qui n’est pas possible officiellement (doctrinalement) devient, dans la concrétude (c’est-à-dire pastoralement), possible. De là va découler la « tradition » que j’évoquais en ouverture, fondée sur cette concrétude, basée sur le partage de sa vie de foi. Celle-ci se formalisera même, au tournant des années 1980, au sein de l’Assemblée synodale œcuménique temporaire du canton de Neuchâtel (ASOT) qui cédera sa place en 1986 à la Communauté de travail des Églises chrétiennes dans le Canton de Neuchâtel (COTEC).

Mais à l’heure d’un repli sur la question eucharistique, l’institutionnalisation ne peut être appelée à tout résoudre sans se doubler d’un renouveau dans le souci accordé à la dimension existentielle. C’est-à-dire faire le récit de cette « tradition » neuchâteloise, de son origine partie de la vie même des croyants. Dans une optique plus large, faire la promotion active des grands accords œcuméniques développés ces vingt dernières années, en se posant la question suivante : « Qui a prêché à ce sujet ? ». Cela veut aussi dire, entre ministres des différentes confessions, se raconter mutuellement sa vocation au sein d’un colloque œcuménique. Mais cela veut avant tout dire assimiler cet œcuménisme pratique jusqu’au cœur de notre institution : le peuple de l’Église.

Je tiens à remercier chaleureusement mon ami et collègue Jean-Philippe Calame dont le témoignage a servi de base à cet article.

 

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À propos Adrien Bridel

Adrien Bridel
détenteur d’un master en histoire et philosophie est membre du Conseil synodal de l’Église Réformée Évangélique Neuchâteloise (EREN) en charge de la diaconie. En parallèle il suit une formation pédagogique.

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