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Fallait-il changer le Notre Père ? (Matthieu 6,9-13)

Depuis bientôt un an, le synode de l’Église Protestante Unie de France a décidé de suivre l’Église catholique et de modifier la sixième demande du Notre Père, et de ne plus dire « ne nous soumets pas à la tentation », mais « ne nous laisse pas entrer en tentation ». Est-ce une bonne idée ?

Le texte auquel nous étions habitués, ce Notre Père que nous disons dans nos cérémonies, est une traduction vite faite entre protestants et catholiques juste après le concile de Vatican II en 1966. Certains dans l’Église catholique ont trouvé que la sixième demande laissait supposer que Dieu puisse être à l’origine du mal, et ont donc proposé de la remplacer par une formule dans laquelle Dieu n’est plus l’auteur de la tentation mais plutôt celui qui nous en sauve. Les Églises protestantes francophones consultées à ce moment n’avaient pas trop réagi. L’Église catholique a donc changé la formulation de la sixième demande. Un débat a eu lieu ensuite dans diverses Églises protestantes pour savoir que faire. Et le synode national de l’Église Protestante Unie de France a décidé de s’aligner sur cette nouvelle traduction en l’adoptant.

Toute traduction est discutable, mais il a semblé important pour le synode que tous les chrétiens disent de la même manière cette prière qui nous réunit. C’est la seule prière que nous a enseignée le Christ. Et cette prière fait de tous les chrétiens des frères et des soeurs parce que chacun disant de la même manière « notre père » se reconnaît comme enfant du même père.

Certains se sont réjouis de cette modification en pensant au témoignage désastreux que pouvait faire l’ancienne traduction à des néophytes entendant là l’image d’un Dieu source possible de tentation, de mal ou d’épreuve, tout à l’opposé de la bonne nouvelle que l’on essaye de prêcher à partir de l’Évangile. Certains n’ont pas aimé cette nouvelle version en s’accrochant à l’idée que le passage par le mal fait partie de la vie et que Dieu tout-puissant fait tout bien comme il le veut même si cela nous contrarie. Les exégètes aussi se sont battus pour trouver des arguments dans un sens ou l’autre. Mais il semble bien que le texte original ne permette pas de trancher. Le grec de l’Évangile est trop  sommaire pour savoir s’il veut dire que Dieu est le sujet de la tentation ou de la possibilité de n’y être pas soumis (par quelqu’un d’autre). C’est donc là clairement un choix théologique de ne pas faire de Dieu le sujet de l’épreuve (puisque « épreuve » et « tentation » se disent par le même mot dans la Bible).

De toute façon, aucune traduction du Notre Père n’est définitive. Avant celle que nous connaissons on disait : « ne nous laisse pas succomber à la tentation ». Et dans d’autres versions on trouve : « ne nous laisse point tomber en tentation », ce qui est très proche de la nouvelle version !

Maintenant, on peut admirer l’Église catholique qui a su prendre les devants, se montrant plus dynamique et réformatrice que nous, qui nous trouvons dans la situation de ne faire que suivre. Mais on pourrait aller plus loin. Après tout, il n’y a pas que la sixième demande qui pose problème : qu’est-ce que le « pain de ce jour » que nous demandons ? De ne pas mourir de faim ? Mais alors pourquoi Dieu ne fait-il rien pour la famine au Soudan du Sud ? Et le « comme » faisant croire que Dieu ne nous pardonnerait que dans la mesure où nous pardonnerions aussi, n’est-il pas un problème ? Et le « que ta volonté soit faite » ne risque-t-il pas de nous abandonner dans une sorte de fatalisme proche du inch’allah islamique ? Et si l’on se préoccupe de ceux qui entendent le Notre Père sans grande culture théologique, comprennent-ils vraiment ce que veut dire « sanctifier » le nom de Dieu ? Ou ne risquent-ils pas de croire que, demandant de nous propulser dans son royaume rapidement, nous demandons de mourir plus vite ?

Donc finalement, c’est tout le Notre Père qu’il faudrait repenser et retraduire… Gardons la traduction officielle pour les situations œcuméniques, et que chacun ait sa propre traduction pour lui. Et même au cours du culte, pourquoi ne dirions-nous pas, parfois, le Notre Père dans d’autres versions ? Certes, l’idée que tout le monde dise le même texte en même temps a une valeur communautaire, mais n’est-ce pas souvent au détriment du sens de ce que nous risquons de dire sans y penser ?

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À propos Louis Pernot

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est pasteur de l’Église Protestante Unie de France à Paris (Étoile), et chargé de cours à l’Institut Protestant de Théologie de Paris.

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