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La sagesse a habité parmi nous (Jean 1,14)

 

Un ami me dit un jour à la sortie du culte : « les libéraux sont ceux qui ne croient pas à l’incarnation. » Ainsi j’apprenais que, comme libéral, je ne devais pas croire à ce prodige. Mais de quoi s’agit-il ? Car le mot n’est pas biblique. Irénée de Lyon semble être le premier théologien et Père de l’Église à avoir développer l’idée. D’origine grecque, il écrivait et prêchait en grec et pour parler de l’incarnation il utilisait le mot sarkosis. Vaste programme ! Il voulait surtout s’opposer à la Gnose qui ne voyait en Jésus qu’une apparence humaine. Et il s’appuyait déjà sur la fameuse phrase du Prologue de Jean (verset 14) : « Et le verbe fut chair et il a habité parmi nous » et sur le premier verset qui précise que le verbe était Dieu. Le dogme de l’incarnation fut institué au milieu du cinquième siècle à la suite des conciles de Nicée (325), Constantinople (381) et Chalcédoine (451) qui voulaient affirmer notamment (non sans de terribles querelles qui se sont éternisées) que Jésus Christ était à la fois vrai homme et vrai Dieu. Il fallut beaucoup d’efforts intellectuels aux trinitaristes pour faire comprendre l’union intime de Dieu avec l’homme Jésus et le mystère de l’incarnation les y a aidés en quelque sorte. Il fallait s’opposer aux gnostiques mais aussi aux apollinaristes. Apollinaire de Laodicée (310-390) niait la nature humaine du Christ et pour lui le verbe s’était incarné dans un être déjà divin. Le dogme de l’incarnation consiste à affirmer que Dieu, dans sa toute puissance, a pénétré la nature humaine de Jésus, pour qu’il possède aussi la nature divine. C’est donc l’acte par lequel Dieu est devenu homme. Le concile de Chalcédoine proclame que les deux natures, humaine et divine, se rencontrent dans l’unique personne de Jésus Christ. La pensée chrétienne va ensuite plus loin, jusqu’à des positions assez hardies : Dieu aurait décidé de se faire homme, pour pouvoir mourir sur la croix et sauver ainsi l’humanité qui était, sans cela, inévitablement condamnée par sa nature pécheresse.

L’incarnation s’appuie fondamentalement sur le prologue de Jean mais aussi sur d’autres textes bibliques plus ou moins ambigus, par exemple la fameuse Ode aux Philippiens de Paul (Ph 2,6-11) qui ne dit pas que Jésus était Dieu, mais qu’il était à l’image de Dieu, littéralement « en forme de Dieu ». Elle s’appuie aussi sur les récits de naissance miraculeuse des évangiles de Matthieu et de Luc. Progressivement, l’incarnation devint le centre de la doctrine chrétienne : c’est aussi parce que Jésus est Dieu qu’il peut venir à notre secours. Et l’incarnation se prolonge dans l’Eucharistie puisque, dans cet événement mystérieux, Jésus-Dieu s’incarne à nouveau dans les deux espèces du pain et du vin. Finalement c’est toute l’Église qui est incarnation de Dieu sur terre. Mis à part le prolongement vers l’Eucharistie, les réformateurs n’ont pas fondamentalement remis en cause le mystère de l’incarnation.

Pour en revenir à la remarque de mon ami, est-il pertinent de dire que les libéraux ne croient pas à l’incarnation ? Sûrement pas, car ils ne pensent pas tous de la même façon. André Gounelle a fait une remarquable synthèse de la question dans sa conférence au temple de Maguelone à Montpellier en décembre 2017, que l’on peut trouver sur Internet. Nous voulons faire quelques remarques au sujet de cette question, d’ailleurs contenues dans la conférence d’André Gounelle, mais nous les présenterons à notre manière.

 La justification biblique du dogme est faible

Nous avons déjà dit que le mot incarnation n’existait pas dans le Nouveau Testament. La phrase du prologue de Jean (« et le verbe fut chair ») est quand même assez isolée dans les évangiles. Et nous avons bien précisé dans notre article « Jésus homme ou Dieu ? » (Évangile & liberté n° 317 de mars 2018) que le prologue était très tardif, écrit vers la fin du premier siècle, au moment justement où certains chrétiens commençaient à proclamer que Jésus était aussi Dieu.

Mais soyons attentifs : le « verbe » du prologue que l’on traduit aussi souvent par « la parole » n’est pas exactement Dieu. C’est littéralement le logos qui renvoie à la parole prophétique marquant les interventions de Dieu dans l’histoire. Il renvoie aussi à la sagesse qui a assisté Dieu dans la création et la conduite du monde. On pourrait traduire : « la sagesse qui vient de Dieu, ou la parole de Dieu ». Le logos est donc porté par excellence par Jésus qui proclame cette parole avec force et vérité. Mais en même temps, il est Dieu lui-même, parce que Dieu est parole dans la mesure où l’on ne peut percevoir de Dieu que sa parole. Il y a donc dans ce prologue beaucoup de nuances et de subtilités qui disparaissent lorsque l’on affirme brutalement, comme à Nicée, que Jésus est « vrai Dieu de vrai Dieu » et « s’est fait homme ».

 Le matériel et le spirituel

De toute façon, Lapalisse aurait pu dire que l’homme est au carrefour de la chair et de l’esprit, du matériel et du spirituel, du concret et de l’abstrait, du visible et de l’invisible. Pour Platon, le spirituel est la réalité première ; la pensée préexiste au monde matériel ; les âmes préexistent aux corps et n’y sont enfermées que par accident, avant de pouvoir s’en échapper pour rejoindre le monde d’en haut, le monde de Dieu. Pour Aristote, au contraire, l’âme est une partie indissociable du corps et lui donne son utilité, sa fonction, son destin. Elle est « la forme » du corps, de la même façon que la forme de la chaise lui donne sa fonction, son utilité, mais disparaît avec le bois de la chaise. Aristote fut oublié par la grande Église, à cause de son matérialisme, qui faisait pratiquement disparaître l’âme avec le corps (avec cependant quelques nuances). Mais il fut remis en mémoire par certains penseurs du Moyen Âge, tels Averroès (musulman) et Thomas d’Aquin.

Quoi qu’il en soit, le spirituel a bien besoin du charnel pour exister. Et l’homme charnel ne serait rien s’il n’aspirait pas à la spiritualité. Il se façonne pour cela une image de Dieu, objet ensuite de son adoration. « Dieu a besoin du monde ; le monde a besoin de Dieu » nous rappelle André Gounelle. Et voici le paradoxe : le visible et l’invisible sont séparés, mais ils sont inséparables. Le professeur dit encore : « à l’intérieur du charnel réside le spirituel ; au sein du temporel se rencontre l’éternel. » Ce paradoxe est justement exprimé par l’incarnation.

 L’incarnation généralisée

Sous ce constat général, nous voyons que l’incarnation ne concerne pas que Jésus ; c’est la rencontre de Dieu avec l’homme, c’est l’aspiration de l’homme à la divinité. Elle s’est manifestée chez tous les prophètes et tous les penseurs qui ont permis l’écriture de la Bible, la partie hébraïque et la partie chrétienne. Elle s’est manifestée chez tous ces hommes qui ont écrit sur Dieu et surtout qui se sont engagés pour Dieu. Et le prologue a bien raison de dire : « Au commencement était le logos. Et le logos est venu parmi nous. » Comme l’écrivait le philosophe Whitehead : « Le monde vit de l’incarnation de Dieu. »

Bien sûr, Jésus est l’homme par excellence qui a bien compris et nous a révélé dans toute sa force la volonté de Dieu. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et qui s’est engagé totalement, jusqu’à en mourir, pour faire comprendre cette volonté. C’est pourquoi nous sommes chrétiens. De là à confondre Dieu et Jésus…

 

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À propos Henri Persoz

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est un ingénieur à la retraite. À la fin de sa carrière il a refait des études complètes de théologie, ce qui lui permet de défendre, encore mieux qu’avant, une compréhension très libérale du christianisme.

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