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La Bible en traductions et en éditions

 

La Bible de Gutenberg ou Bible latine à quarante-deux lignes (B42), premier livre imprimé en Europe à l’aide
de caractères mobiles. Photo de l’exemplaire Lenox conservé à la New York Public Library.

On pourrait penser que traduire la Bible consiste simplement à maîtriser les langues originales dans lesquelles elle a été écrite, et posséder un bon dictionnaire pour rendre le texte en français, mot à mot. En réalité, il s’agit d’un problème bien plus compliqué, mais qui est aussi porteur de richesse. S’ouvrir à la diversité des traductions de la Bible, c’est donc faire la découverte d’une variété de mondes inconnus.

 Traduire, c’est rencontrer l’autre

La traduction des textes bibliques, passée et en cours, est d’abord un laboratoire d’observation privilégié des problèmes que pose la traduction en général. J.-R. Ladmiral écrit ainsi : « Rappelons que la Bible est le texte le plus traduit et que c’est à Saint-Jérôme et à Luther qu’on doit des réflexions sur la traduction qui sont inaugurales. » Traduire, c’est faire passer un message d’une langue à une autre. La traduction confronte ainsi à l’altérité : « L’essence de la traduction est d’être ouverture, dialogue, métissage, décentrement. Elle est mise en rapport, ou elle n’est rien. » (A. Berman) Cela suppose la rencontre des traducteurs avec les mondes sous-jacents au texte traduit en vue de la rencontre des lecteurs avec ce même texte. Pour que cette rencontre ait lieu, la « traductologie » fait appel aux sciences du langage, mais aussi à l’anthropologie et à la sociologie. En effet, les textes à traduire sont nés dans des époques, des situations et des histoires particulières. Les manières de les traduire s’incarnent à leur tour dans le contexte des époques et des sociétés.

« Umberto Eco nous enseigne que la fidélité n’est pas la reprise du mot à mot mais du monde à monde. Les mots ouvrent des mondes et le traducteur doit ouvrir le même monde que celui que l’auteur a ouvert, fût-ce avec des mots différents… Dans ce passage d’un monde à l’autre, tout est affaire de négociation. Le mot est lâché : un bon traducteur sait négocier avec les exigences du monde de départ pour déboucher sur un monde d’arrivée le plus fidèle possible, non pas à la lettre mais à l’esprit. » (Myriem Bouzaher)

Il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour voir apparaître cette polysémie dont jouent mots croisés et mots fléchés. Sans contexte, comment savoir si le mot français « palais » désigne la résidence somptueuse d’un personnage important ou la partie supérieure de l’intérieur de la bouche ou encore, au sens figuré, le goût ? Par ailleurs les champs sémantiques des mots ne se recouvrent pas d’une langue à une autre. En hébreu il faudra trois termes différents pour rendre la polysémie du « palais » français. Par contre, un seul suffira pour dire la maison, la maisonnée au sens large, le palais, la dynastie.

Il faut ajouter que, dans la Bible, la richesse sémantique ne tient pas seulement aux phrases et aux mots, mais à un contenu qui se déploie dans des ensembles, récits ou discours, et dans le nombre et la variété des textes.

Les syntaxes des langues agencent les unités linguistiques de façons très diverses. Un texte traduit dans la langue des lecteurs avec la syntaxe d’une autre langue peut être difficile à comprendre. Pour Luc 3,3, par exemple, la traduction Segond de 1910 décalque la syntaxe grecque : « Il (Jean) alla […] prêchant le baptême de repentance pour la rémission des péchés. » La traduction en français courant de 1997 adopte, elle, une syntaxe française : « Il lançait cet appel : Changez de comportement, faites-vous baptiser et Dieu pardonnera vos péchés. » Paul Ricœur estime qu’« une bonne traduction ne peut viser qu’à une équivalence présumée, non fondée dans une identité de sens démontrable. Une équivalence sans identité ».

Traduire la Bible : des défis nombreux et parfois singuliers

Pour les chrétiens, les auteurs des textes bibliques sont inspirés par Dieu. La façon dont cette inspiration est comprise affecte la traduction. En effet, selon le statut accordé au texte, les traductions vont varier entre plus ou moins de littéralité. Par ailleurs, nous n’avons pas de textes originels mais seulement des témoins des textes avec des variantes entre eux. Les éditions en hébreu et en grec proposent celles-ci dans leur apparat critique (N.D.L.R. : notes en bas de pages, données par l’auteur de l’édition, sur les variantes des principaux parchemins, pour justifier ses choix). Composée de 66 livres ou plus selon les listes canoniques, la Bible contient des textes écrits en trois langues – l’hébreu, quelquefois l’araméen, le grec – à diverses époques, par un grand nombre de rédacteurs, dans des genres littéraires variés.

Elle connaît une intertextualité avec les cultures et textes du Proche-Orient ancien et du monde grécoromain. Et une très riche intertextualité interne la constitue. Le Nouveau Testament (NT) est truffé de citations et d’allusions à l’Ancien (AT). Il en reprend des thèmes, les développe, les réinterprète en les plaçant dans un nouveau contexte. La traduction doit être très attentive à ce point, afin de restituer les reprises et de bien marquer les accents propres à chaque texte. Ainsi, par exemple le cantique d’Anne, future mère de Samuel, en 1 S 2,1-10 dans l’AT et celui de Marie, future mère de Jésus, en Lc 1,46-55 dans le NT, entrent en résonance.

À l’intérieur de l’Ancien Testament lui-même, des textes parallèles se réfèrent à des événements ou des discours semblables, par exemple Ésaïe 36 à 38 et 2 R 18-20 qui mettent en scène le roi Ézékias, le roi d’Assyrie et le prophète. Moins évidentes sont les reprises deslois sociales du Deutéronome dans des textes prophétiques et moins évidents encore les allusions et les clins d’œil d’un texte à l’autre. La traduction doit respecter les proximités, mais aussi les différences voire les divergences. Le problème est semblable pour les textes des évangiles synoptiques dans le Nouveau Testament. Il est important de résister aux tentations d’harmonisation et de marquer les écarts pour mettre en évidence le bien propre à chacun.

La Bible met en relation le monde de Dieu et le monde des humains : pour ce faire, elle utilise un langage imagé, des symboles, des métaphores. Souvent des transpositions sont nécessaires dans la traduction pour donner accès à leur sens. Il en va ainsi pour bien d’autres œuvres littéraires. Mais, quand il s’agit de la Bible, les traducteurs peuvent craindre que toucher à la forme ne soit en même temps toucher au sens.

 Fidélité au texte et place des lecteurs

Toute traduction cherche à être fidèle au texte traduit. Mais si les lecteurs n’ont pas accès au sens, peut-on encore parler de fidélité à la source ? Ricœur cite à ce sujet F. Rosenzweig : « Traduire c’est servir deux maîtres : l’étranger dans son étrangeté, le lecteur dans son désir d’appropriation. » Plusieurs questions se posent si l’on tient à favoriser cette double allégeance : faut-il « exporter » le lecteur vers la langue et la culture du texte-source ? Faut-il « importer » le texte-source dans la langue et la culture du lecteur ? Ou bien doit-on s’efforcer d’articuler ces deux processus ?

Les traductions gèrent ce problème selon leurs priorités concernant le public cible, les circonstances de la lecture, les contextes de réception. Mais, quel que soit le modèle choisi, la reformulation dans une langue autre donne à la fois un texte semblable et différent. La traduction comporte donc une part de pertes mais, également, des gains car elle met des lecteurs en contact avec des textes qu’ils ne pourraient pas connaître sans elle. Par ailleurs, elle fait vivre le texte et en révèle parfois des potentialités nouvelles.

Pour qu’un texte soit compris, il a été établi qu’il faut 80 % de connu (vocabulaire, syntaxe…). La question préalable à un projet de traduction est donc : pour qui traduit-on ? Un lecteur dont la culture biblique est importante a appris d’une certaine façon le « langage » des textes-sources. Par contre le lecteur néophyte a besoin de retrouver dans la traduction une proportion importante des usages de sa propre langue. Le choix entre priorité donnée au texte-source et à sa langue (équivalence formelle) ou priorité donnée à la langue cible (équivalence fonctionnelle) détermine deux grands types de traductions de la Bible : les traductions à équivalence fonctionnelle et les traductions à équivalence formelle.

Les traductions à équivalence fonctionnelle se sont développées en français depuis les années 1970, en particulier avec la traduction en français courant (BFC) et Parole de vie (PDV). Elles emploient une méthode théorisée par E. Nida avec l’aide de la linguistique générative de Chomsky et l’apport de l’anthropologie des cultures africaines et sud-américaines. PDV utilise un niveau de la langue française, le français fondamental : il comporte 5 000 mots et utilise des phrases courtes avec une seule subordonnée. Des termes « bibliques » spécifiques sont conservés et expliqués dans un « Vocabulaire ». Les passages comme Lc 1,1-4 et Rm 1,1-7 – une phrase dans le texte grec – sont restructurés. Les expressions au génitif avec « de » sont en général explicitées : « la volonté de Dieu » devient ainsi « ce que Dieu veut ». Les symboliques propres aux cultures sont également prises en compte. Par exemple, la symbolique du corps dans les textes bibliques et dans les langues de traductions ne se recouvrent pas. En hébreu et en grec bibliques, le cœur renvoie au siège de la pensée, de la réflexion ou encore de la volonté.En français, le cœur est plutôt le siège des sentiments. Au psaume 7,10 la nouvelle Bible Segond (NBS) porte « Toi qui sondes les cœurs et les reins » que PDV rend par : « Toi qui examines les pensées et les désirs de tous. » En Mc 8,17 la traduction œcuménique de la Bible (TOB) porte « Avez-vous le cœur endurci ? », et PDV « Vous avez donc l’intelligence fermée ? ». Autre exemple : en Ex 6,12, la TOB et la NBS ont : « (Moïse dit…) moi qui suis incirconcis des lèvres » et PDV « moi qui parle si difficilement ». Le sens a donc priorité sur la forme dans ces jeunes traductions demandées à l’origine par les Églises africaines. Leur succès en France montre qu’elles répondent à une attente réelle ici aussi. Elles ont bénéficié depuis leurs parutions de la mise à l’épreuve par l’usage. La BFC est actuellement en cours de révision. La méthode prend acte du fait que le style fait aussi sens. Mais, là où il y a conflit entre les deux, le sens reste prévalent. Les traductions par équivalence fonctionnelle comportent de nombreux atouts dans une société multiculturelle et sécularisée. Elles présentent aussi des risques intrinsèques à leurs options, comme celui de lisser les aspérités des textes, d’en supprimer les ambiguïtés ou encore de paraphraser pour expliciter le sens.

Les traductions à équivalence formelle donnent priorité à la forme des textes. Elles tendent à reproduire les éléments stylistiques de l’original, à employer le même ton, à laisser intacts les éléments culturels. Elles font entrer leurs lecteurs dans d’autres mondes que les leurs. Elles les aident en général par un matériel annexe de notes et/ou de documents. Elles emploient souvent un vocabulaire connu dans les milieux chrétiens et d’un niveau de langage assez élevé. La NBS traduit ainsi Col 3,12 par : « Ainsi donc, vous qui êtes choisis par Dieu, saints et bien-aimés, revêtez-vous d’une tendresse magnanime. » Mais elles utilisent aussi des équivalences fonctionnelles comme la TOB en Mt 6,9b : « Fais connaître à tous qui tu es », qui explicite le sens du « Que ton nom soit sanctifié » de l’usage liturgique. De même la NBS traduit 1 P 1,13 « Aussi mobilisez vos facultés mentales », alors que la version Segond de 1910 avait : « Ceignez les reins de votre entendement. » L’important est de trouver la juste tension entre les deux pôles d’équivalence, en accord avec les autres choix qui orientent ces traductions (famille confessionnelle, usages…). Les risques propres aux traductions à équivalence fonctionnelle sont les tentations de concordance verbale en traduisant un terme hébreu et grec partout de la même façon sans tenir compte des contextes ce qui peut aboutir à une forme de « sacralisation » de certains termes comme « rédempteur » ou « rédemption » qui viennent tout droit de la Vulgate (traduction latine). Enfin, elles courent le risque d’un niveau de langage plutôt élitiste.

Les traductions de la Bible sont donc complémentaires. Aucune d’entre elles n’épuise la lecture et la compréhension, d’où l’importance de leur pluralité. Actuellement, elles sont réalisées en équipe avec la participation de nombreux relecteurs. Tous doivent faire preuve d’humilité, de vigilance et d’esprit critique. L’essentiel est de se demander comment gérer le rapport entre le même et l’autre dans les divers types de traductions pour que la parole du Tout-Autre s’y fasse entendre.

Isidor Kaufmann, Étude talmudique

Comment choisir une bible ?

La question peut surprendre, notamment celles et ceux pour qui la Bible évoque un ouvrage atemporel, identique à travers les âges et les cultures. Pourtant, la Bible existe sous des formats et des contenus différents (le nombre de livres et leur classement), au point qu’il est plus juste de parler de bibles au pluriel. Le choix de l’une d’elles mérite d’y consacrer temps et attention – et cette invitation vaut aussi pour les personnes déjà équipées, car la Bible est l’objet d’un travail régulier de révisions et de rééditions. Voici quelques critères simples pour vous accompagner dans votre choix :

L’aspect esthétique : couleur, format, matière, façon, police, papier sont des réalités à prendre en compte. Elles favoriseront votre relation avec l’ouvrage. Ne sous-estimez pas le plaisir des yeux et du toucher !

L’aspect pragmatique : le poids et le volume sont à considérer selon la vocation de l’objet, nomade ou sédentaire.

Le confort de la lecture : soyez attentifs à la police de caractères, à la taille de celle-ci, à la mise en page, à la qualité et à la couleur du papier.

Le niveau de langue : selon les traductions, vous serez plus ou moins familier avec la syntaxe, le vocabulaire, le style adoptés.

La visée de la lecture : si elle relève du désir de vous immerger dans les textes, sans intention d’étude ou de recherche documentaire, une bible réduite au texte lui-même sera adaptée.

Le budget : compter, hors bibles dites de collection, entre 10 € et 140 €.

Ces critères valent pour les bibles papier et ils éclaireront en partie votre choix. Avant de vous déterminer pour telle ou telle bible, prenez le temps de consulter plusieurs éditions, de les feuilleter et de procéder à un test sur quelques textes, par exemple Genèse 1, le Psaume 23 et Jean 1. Vous pouvez aussi opter pour une bible numérique, ce qui vous affranchira de certains de ces critères.

Il se peut aussi que l’on vous ait offert une bible, à une occasion importante dans votre vie, ou que vous ayez hérité de la bible d’une personne qui compte à vos yeux. Il est important d’honorer ce cadeau, et en même temps, de rester libre à son égard. Si cette bible ne vous convient pas, n’hésitez pas à vous en procurer une autre. Cette démarche n’enlèvera pas la portée symbolique du cadeau reçu ; au contraire, votre choix d’une bible autre, qui réponde à vos propres critères, sera le signe que vous avez pleinement compris le sens de ce cadeau, en y entendant une invitation à la lecture.

Beaucoup de personnes sont attachées, parfois exclusivement, à une bible, dans une édition particulière, sorte de marqueur d’identité du lecteur, de sa foi et de Dieu. L’argument peut être d’ordre affectif, dogmatique ou culturel, ou les trois en même temps. Tentation et illusion ne sont pas étrangères à ce type de relation. Tentation d’enfermer la vérité dans un « lieu » et une configuration uniques, dans des mots et expressions qui auraient seuls le pouvoir de dire la vérité et de mettre en relation avec elle. Illusion aussi car la Bible ne peut être identifiée à une seule de ses éditions. La Bible est une bibliothèque qui s’incarne selon de multiples formats, classements, traductions, cultures, modèles linguistiques, etc. Une donnée à laquelle s’adapter dans le temps de la réception et de la lecture.

Pour élargir le regard et devenir spirituellement plus humble, mieux vaut posséder plusieurs bibles de types différents. Cette pluralité des éditions de la Bible est une ressource à faire fructifier. Routine et paresse sévissent aussi, plus insidieusement, au pays de la lecture de la Bible. Pourquoi changer de bible quand je suis si bien avec la mienne ? Rester dans ce confort, c’est se priver d’occasions d’entendre autre chose, ou les mêmes choses autrement, c’est passer à côté de nouvelles compréhensions et perspectives, les unes minimes peut-être, mais d’autres pouvant s’avérer fondamentales, voire révolutionnaires. Limiter son horizon à une édition unique risque d’enfermer ce dont parlent les textes bibliques ainsi que son lecteur dans des compréhensions figées.

Or, le texte de la Bible n’est pas fixé une fois pour toutes ; il est revu, révisé, de génération en génération, à la lumière des découvertes archéologiques, des connaissances en linguistique, en littérature antique, en histoire de la rédaction des textes, en connaissance des milieux de production, sciences humaines, etc., autant de domaines toujours en chantier, en évolution, qui autorisent de nouvelles propositions et compréhensions.

Il en va de même pour le péritexte (littéralement : ce qui est autour du texte) : les introductions, notes explicatives, renvois à d’autres textes, titres et sous-titres, et pour les annexes (cartes, index, encadrés, chronologie, concordance, index lexical ou glossaire, etc.).

Mais tentation, illusion, routine et paresse sont fort heureusement malléables. Si la lecture est pratiquée dans un cadre garant d’une déontologie libre et respectueuse, les lecteurs de la Bible (nouveaux ou familiers) peuvent se laisser dépayser par des traductions, formulations, ou présentations nouvelles. Et ils en seront reconnaissants ! Il suffit souvent de peu de chose pour éclairer autrement ce qui était indiscuté ou indiscutable. Ainsi, dans un groupe qui aurait adopté la TOB (qui repose sur le principe d’équivalence formelle), proposer la lecture d’un texte dans une traduction d’un autre type, PDV par exemple (qui repose sur le principe d’équivalence fonctionnelle) peut être une occasion de découverte – et réciproquement ! Les personnes qui lisent la Bible seules, chez elles, gagneront à faire cette expérience, toute simple et pleine de promesses. La confrontation de ces deux types d’édition met en route le lecteur, l’ouvre à des interrogations et à de nouvelles perceptions.

groupes d’études bibliques dirigés par Sophie Schlumberger

 

Aller d’une bible à l’autre

Ces données invitent à disposer non pas d’une mais de plusieurs bibles et nous recommandons, parmi la palette des éditions disponibles, le trio suivant : Traduction Œcuménique de la Bible, Nouvelle Bible Segond, Parole de Vie.

Vous pouvez consulter et comparer ces bibles sur le site de l’Alliance biblique française : http://lire.la-bible.net/79/lire/chapitres/traductions.

Cette démarche de confrontation des textes et traductions gagne à être étendue aux péritextes proposés par chaque édition (introductions, notes, renvois à d’autres textes, glossaires, cartes, etc.). En effet, ces bibles s’adressent à des publics dont les cultures, traditions et bagages sont supposés différents. Elles adoptent en conséquence des choix spécifiques, notamment en ce qui concerne la part donnée à l’histoire de la rédaction et les hypothèses élaborées sur les milieux producteurs. Ces points de vue et intentions se révèlent clairement à la lecture des péritextes.

Voici quelques traits caractéristiques de ces trois éditions.

La Traduction Œcuménique de la Bible 2010 est l’édition la plus documentée actuellement et qui rend compte de nombreuses hypothèses sur l’historicité des textes et de leurs auteurs, des canons de la Bible, etc. Les introductions aux différentes parties de la Bible, aux livres eux-mêmes, les cartes, tableaux chronologiques ont été révisés en tenant compte des recherches et débats qui animent les experts en ces domaines (traduction, exégèse, archéologie, histoire). De plus – fait unique ! – un nouveau corpus de livres deutérocanoniques a été intégré dans cette édition, faisant ainsi de la place à des livres en usage dans la liturgie des principales Églises orthodoxes.

La bible Parole De Vie accompagne autrement le lecteur, très sobrement, avec une économie de commentaires. Elle esquisse rapidement les circonstances, intentions, enjeux en introduction à chaque livre biblique et propose quelques notes, le plus souvent d’ordre étymologique. Le vocabulaire, en fin de volume, est lui aussi très concis et éclairant. Les renvois à d’autres textes, au sein de la Bible, contrairement aux deux autres éditions citées ici, sont rares, ce qui ne favorise pas la dynamique intertextuelle. Mais ce peu est de grande qualité et ne doit pas être sous-estimé ; cette bible relève simplement d’une exigence différente, adaptée à tout lecteur, certes en priorité au lecteur sans bagage académique mais cette édition s’avère très appréciée aussi des lecteurs possédant ce bagage. Cette édition est par ailleurs très bien adaptée, de par sa syntaxe, à la lecture en public – un avantage sur les deux autres éditions, qui ne se prêtent pas bien à cette utilisation.

 La Nouvelle Bible Segond est de même nature et intention que la TOB 2010 : elle fournit un péritexte très riche (les notes en bas de pages occupent souvent autant de place que le texte lui-même, voire plus), ainsi que de nombreuses annexes, dont un index et une concordance très fournis. Se positionnant comme la TOB au rang des bibles dites d’étude, elle est néanmoins en retrait quant aux questions relevant de l’historicité des textes et de leurs auteurs. Les deux, à la différence de la bible Parole de Vie, offrent, à côté du texte, une encyclopédie portable visant à éclairer le lecteur et à mettre à sa disposition de très nombreuses informations.

Il va de soi que chacune de ces éditions est déclinée en des formats très variés, entre éditions complètes (celles présentées ici) et celles dites essentielles ou réduites ; les tarifs varient aussi de ce fait.

Si vous optez pour une bible numérique, sur ordinateur, tablette et/ou sur Smartphone, votre lecture sera allégée des contraintes liées à l’édition papier ; vous pourrez choisir une traduction parmi plusieurs possibles, passer de l’une à l’autre, adapter la taille de la police, les interlignes, etc. Vous ferez des économies car certaines applications sont gratuites. YouVersion par exemple (https://www.youversion.com) propose de nombreuses traductions et des outils.

Avec une liseuse, vous pourrez également modifier les paramètres et disposer d’un péritexte assez conséquent mais la navigation d’un livre à l’autre, d’un texte à l’autre n’est pas fonctionnelle. Le téléchargement des éditions est payant (http://www.editionsbiblio.fr/bibles/bibles-e-book-54).

Le matériel des péritextes peut impressionner et émousser la capacité du lecteur à s’engager lui-même dans un travail patient d’observations, d’analyses, de formulation d’hypothèses, d’interprétations. Les titres des péricopes, informations, explications, interprétations fournies par les traducteurs et éditeurs sont à considérer comme des propositions, des éclairages avec lesquels rester libre et avec lesquels dialoguer, à bonne distance, afin de ne pas se laisser enfermer trop rapidement dans une compréhension et se priver d’autres perspectives, ouvertes par la lecture du texte.

 Lire la Bible et la lire avec d’autres

Les meilleurs péritextes et annexes ne remplaceront jamais la lecture par chacun. En ce sens, il vaut la peine de réfléchir, avec Paul Beauchamp : « Ne faut-il pas savoir beaucoup de choses avant de lire la Bible ? Il est vrai qu’il faut en apprendre un certain nombre, mais il est mieux d’apprendre pendant qu’on lit à l’occasion des questions qu’une lecture soulève. Sans cela, les préalables, les conditions servent si souvent d’excuse pour différer une rencontre sérieuse avec la parole de Dieu ! »

Inviter un groupe à lire un texte biblique reproduit pour chacun sur une feuille, sans péritexte, dans une même traduction, favorise cette approche. Ce n’est que dans un second temps, au fil des questions qui apparaissent, que le groupe se référera à d’autres traductions et aux informations des péritextes.

Le groupe de lecture, dans la mesure où il donne place et parole à chacun, est un lieu privilégié pour être encouragé à une lecture attentive, patiente, en faisant l’apprentissage, dans le dialogue, de l’écoute du texte et de la Parole qui se fraie un chemin au fil de la lecture à plusieurs voix, en chacun, de façon très singulière. Les membres du groupe peuvent alors jouer, à leur façon, le rôle de péritextes vivants, sans exclure ou invalider les informations transmises par les éditeurs, mais en donnant à celles-ci leur juste place dans un concert de déchiffrages et d’interprétations. Une belle expérience à vivre et à partager !

Sophie Schlumberger & Christiane Dieterlé

 

Pour aller plus loin : J.-R. Ladmiral, Traduire. Théorèmes pour la traduction, Gallimard, 1994.A. Berman, L’épreuve de l’étranger, Gallimard, 1984 M. Bouzaher, présentation du livre de U. Eco, Dire presque la même chose, Grasset, 2007, qu’elle a traduit en français. P. Ricoeur, Sur la traduction, Bayard, 2004 J.-M. Auwers et collaborateurs, La Bible en français, Guide des traductions courantes, Lumen Vitae 11/12, 2002.

 

À lire l’article de James Woody “Accéder à la Bible”

À propos Sophie Schlumberger

est bibliste de l’Église protestante unie de France. Elle anime des ateliers de lecture de la Bible selon une pédagogie qui favorise l’implication de chacun.e et du groupe dans l’analyse, l’interprétation et l’appropriation des textes. Elle est également formatrice.

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