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Magritte : Mort et résurrection de l’Esprit

 

Il n’est guère aisé, me semble-t-il, de saisir d’emblée le sens de cette peinture de Magritte réalisée en 1926 et intitulée La Grande Nouvelle.

Le titre nous offre néanmoins un important indice car cette grande nouvelle n’est autre, en réalité, que celle de l’Annonciation, d’une Annonciation soumise certes ici par l’artiste à un traitement surréaliste qui a renversé radicalement tous les codes de ce thème traditionnel de la peinture religieuse.

Le renversement s’est opéré à travers l’application systématique d’un simple jeu d’inversions. De la colombe, cette figure pleine de vie qui incarne l’Esprit, si menue en général qu’il faut scruter souvent le haut des compositions afin de l’y repérer en plein vol. Eh bien, regardez-la ici, énorme, inerte, clouée au sol et décharnée, vétuste squelette oublié dans l’arrière boutique d’un anatomiste. Quant aux personnages de Gabriel et de Marie, en général de grande taille et au premier plan, on les découvre ici, à leur tour réduits et à l’écart, dépersonnalisés par leur tête sans traits, désacralisés par leurs habits mondains, singeant une gestuelle creuse au seuil d’un épisode dont la curieuse chute de la robe de la dame laisse présager l’issue.

Profanation ? Si vous voulez, mais plus qu’une affirmation ontologique sincère et réfléchie, je préfère voir plutôt là un geste potache envers un thème conventionnel, l’exercice appliqué d’un procédé du surréalisme de la première heure.

Mais… un peintre peut-il s’en prendre vraiment au thème de l’Annonciation et au symbole de l’Esprit sans se trahir intimement ? Car ce sujet, qui évoque le moment où l’Esprit du Créateur œuvre dans la matière afin d’y engendrer la vie, dit également, par métaphore ou simple analogie, l’élan de l’esprit de tout créateur cherchant à animer aussi ses matériaux afin d’y faire jaillir à son tour l’œuvre la plus vivante possible. S’en prendre à la colombe de l’Esprit revient donc à porter atteinte à son propre esprit de création. Cela est-il raisonnable ? Par la création en 1933 d’un croquis, L’œuf, montrant une cage d’oiseau contenant un seul œuf énorme et droit, puis, par la réalisation, trois ans après, de La clairvoyance où Magritte se peint lui-même prenant un œuf pour modèle mais peignant en réalité un oiseau les ailes écartées, l’artiste démontre qu’il a pris conscience de son erreur et voulu la réparer en ressuscitant enfin dans sa peinture cet oiseau de l’Esprit qu’il avait si malencontreusement maltraité dix ans auparavant.

 

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À propos Luc Dorian

est docteur de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) en Art et Histoire, formateur en langue espagnole dans divers organismes spécialisés, critique d’art, membre de la section française de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA). Il porte un regard attentif aux dimensions anthropologiques et spirituelles de l’art.

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