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Les siècles négligés

 

André Gounelle

Sous la houlette de Pierre-Olivier Léchot, onze universitaires ont contribué à cette Introduction à l’histoire de la théologie, en réalité de la théologie protestante, même s’il y est aussi question de ce qui la précède ou l’accompagne.

De ce livre – que j’ai eu plaisir à lire et où j’ai beaucoup appris – je ne retiens que les chapitres sur des siècles, les XVIIe, XVIIIe et XIXe, qu’on a longtemps négligés. Au temps de mes études, on sautait allégrement de Calvin à Karl Barth comme si entre temps la réflexion protestante avait été une Belle au bois dormant. On s’intéressait certes aux événements mais guère aux théologies de ces trois siècles, ce qui donnait l’impression que le protestantisme avait continué à vivre mais s’était arrêté de penser depuis la Réforme jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Ce livre donne sa juste place à cette période naguère dédaignée. Elle se caractérise par l’émergence d’un « néo-protestantisme » qui à la fois hérite et se distingue de la théologie des Réformateurs dans un mélange de continuités, de transformations (ou de « glissements ») et de ruptures. Ce processus commence dès l’âge classique avec des débats qui concernent la prédestination (que certains radicalisent et d’autres assouplissent), l’autorité du texte biblique (que les controverses amènent à durcir alors même que les recherches historiques commencent à la mettre en question) ou le rôle de la raison en religion.

Le XIXe siècle opère un tournant. On comptait auparavant sur une connaissance naturelle de Dieu : on estimait que Dieu se perçoit en tant que créateur dans l’observation ou l’étude du monde et qu’ensuite il se révèle comme sauveur dans l’évangile. On a désormais tendance à chercher sa trace et sa présence de préférence dans l’intériorité de la personne : on s’appuie sur ce que sent le sujet humain quand il entre en lui-même plutôt que sur ce qu’il perçoit quand il examine ce qui l’entoure. La religion (dissociée, à la suite de Kant, de la science) propose des sens existentiels et non des savoirs sur des êtres, des objets ou des événements surnaturels. La théologie s’intéresse au sentiment, à l’intuition, à la conscience morale, à l’expérience religieuse, à la structure mentale.

Conjointement, les études historiques qui se multiplient obligent à comprendre autrement l’autorité de la Bible. On la considère de moins en moins comme un texte reproduisant verbatim la Parole même de Dieu, même si on croit que cette parole nous atteint à travers elle. Ses récits ne cherchent pas à raconter ce qui est réellement arrivé ; ils ont une visée pastorale, ils veulent nourrir et orienter la foi des lecteurs. L’accent ne porte pas tant sur le contenu littéral des textes (sur ce qu’ils disent) que sur l’interprétation de la vie qu’ils expriment (sur ce qui se dit à travers eux).

Ainsi, sont en cause à la fois la vérité de la religion (sur quoi se fonde-t-elle et sur quoi porte-t-elle ?) et la vérité des textes bibliques (de quoi parlent-ils et que veulent-ils exactement dire ?). Ces questions sont à l’origine du protestantisme libéral. Savoir comment elles ont surgi, connaître les positions et les débats qu’elles ont suscités ne nous dispense pas d’y réfléchir pour notre compte ni ne nous apporte des solutions à répéter, mais éclaire nos propres interrogations et recherches.

Ce livre, érudit et synthétique, demande parfois un effort au lecteur ; il est néanmoins clair et accessible. Et il nous aide à mieux nous comprendre nous-mêmes.

Introduction à l’histoire de la théologie, Pierre-Olivier Léchot (ss la dir. de), Genève, Labor et Fides, 2018, 650 pages.

 

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À propos André Gounelle

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est pasteur, professeur honoraire de l’Institut Protestant de Théologie (Montpellier), auteur de nombreux livres, collaborateur depuis 50 ans d’Évangile et liberté.

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