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Sandro Botticelli, L’Adoration des Mages un projet libéral pour demain

 

Nous sommes en 1475, en plein Quattrocento flamboyant, au cœur de Florence. Cette ville dirigée par les Médicis vit une « Renaissance », même si l’on n’emploie pas encore ce mot… En 1434, Cosme de Médicis arrive au pouvoir et fonde une « académie néoplatonicienne ». La pensée et l’art sont en ébullition. La tradition chrétienne, l’Antiquité et la pensée de Platon vont se mêler, se rencontrer pour créer une belle alchimie esthétique et philosophique. Un vent nouveau souffle sur l’Europe, un vent de liberté et de rencontres : théologiens, philosophes, peintres, sculpteurs, architectes vont travailler ensemble.

Sandro Botticelli va peindre cette œuvre magistrale, L’adoration des mages, qui incarne cette rencontre des temps, des disciplines et des convictions. Entrons dans le tableau. Le peintre représente la scène en arc de cercle ouvert vers nous ; nous sommes comme invités. D’ailleurs, trois personnages nous regardent, dont Sandro Botticelli lui-même, à droite au premier plan (son seul autoportrait). Ce n’est donc pas une représentation des mages des temps bibliques, mais bien des mages d’aujourd’hui, de l’époque du peintre, et de la nôtre comme spectateurs « interactifs » du tableau. Les vêtements des personnages sont ceux de la Renaissance, pas ceux de l’Antiquité proche-orientale. Allons plus loin : tous les personnages présents (hormis Jésus, Marie et Joseph) sont contemporains, ou presque, du peintre ; ce sont des personnages réels de cette époque. On retrouve notamment les Médicis comme mages, avec des philosophes et des artistes divers. Ce joli monde de l’art, de la pensée et du pouvoir s’incline devant le Christ.

Un autre élément fondamental de ce tableau est le décor. Comme (presque) toujours dans les scènes de Nativité à cette époque, on y retrouve trois éléments clefs. Tout d’abord un décor « antique » représenté par les ruines d’inspiration gréco-romaine, symbole des retrouvailles avec la pensée antique. Mais celle-ci « renaît » sous la forme de plantes, vivantes donc, qui repoussent sur ces ruines, comme un signe que tout n’est pas fini. Enfin il y a les thèmes « bibliques », souvent d’ailleurs plutôt issus de la tradition postérieure à la Bible : une étable de bois, mais aussi un rocher qui forme comme une grotte. Marie, quant à elle, est représentée de manière « traditionnelle », avec les deux couleurs aussi utilisées pour représenter Jésus : le bleu du Ciel et le rouge de la Passion.

Venons-en à la « pointe » de ce tableau, qui en fait un précurseur de notre projet de théologie libérale. Commençons par Joseph, le père de Jésus. Il est vieux, car, selon la tradition, Joseph ne doit pas être soupçonné de pouvoir être le père biologique de Jésus… Mais surtout il a l’air de s’ennuyer… Et pourtant non ! Sa posture évoque même une célèbre statue beaucoup plus récente : Le Penseur de Rodin (1903) ! Oui, il pense comme les philosophes néoplatoniciens de l’Académie de Florence. Il ressemble par exemple à Platon dans la grande fresque de Raphaël, « l’école d’Athènes », un peu plus tardive (1508-1512). Un vieil homme, parce qu’un homme sage. Joseph est donc ici présence de la pensée, de la philosophie. Dieu est représenté par la lumière issue de l’étoile qui est « au-dessus » du tableau. Mais sa lumière entre dans le tableau, passe par Joseph, pour arriver sur Jésus. Quel beau symbole de la réconciliation de la foi et de la raison, de la théologie et de la philosophie ! Avec cette humilité de représenter un Dieu au-delà de ce que l’on peut en dire, qui échappe au tableau car il échappe à nos mots et à nos concepts. Ce projet est celui de l’académie de Florence.

J’aime à penser que ce tableau demeure notre projet : tenter d’interpréter Dieu avec les concepts humains, rationnels de la philosophie, dans et pour notre époque. Une théologie vivante parce qu’une foi vivante !

 

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À propos Jean-Marie de Bourqueney

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est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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