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Emanuel Swedenborg

Que se passe-t-il donc dans la tête d’un quinquagénaire, disciple de Francis Bacon et René Descartes ; d’un scientifique strict, physicien, mathématicien, ingénieur des mines, rationaliste militant, pour devenir tout à coup un mystique dont les visions alimentent encore diverses communautés brésiliennes ? Voilà le mystère d’Emanuel Swedenborg, une des personnalités les plus énigmatiques du siècle des Lumières.
Rien ne semblait prédestiner ce savant complet, qui ne fut jamais un exalté, au rôle de prophète, voire de messie d’un christianisme renouvelé. Né en 1688, fils d’un très orthodoxe évêque luthérien, représentant estimé de l’Église de Suède, Swedenborg arbore dans sa jeunesse un déisme bon teint caractéristique de l’esprit des Lumières. Homme aux multiples talents, il fait le tour de l’Europe pour rencontrer les grands savants de son temps. Particulièrement doué pour l’optique, celui qui n’est pas encore visionnaire s’intéresse de plus en plus à l’extraction des minerais – à l’instar de Leibniz. Reçu par la Cour suédoise, il se fait connaître au-delà des frontières de son pays ; le voilà reconnu par toute la République des Lettres. Son caractère, disent les témoins, est froid et l’homme est ennemi de l’enthousiasme.

Or, à partir de 1736, des songes commencent à l’assaillir. Il y décèle des symboles, y décrypte des messages venus des sphères célestes. Enfin, en 1745, c’est le Christ en personne qui le gratifie de sa visite. Effet de la dépression ou démence sénile ? La question ne se pose plus, dès lors qu’il fait imprimer les dix-huit volumes de ses Arcanes célestes, puis de la Nouvelle Jérusalem et de l’Apocalypse révélée. Ce « touriste des plages surnaturelles », selon le mot d’Auguste Viatte, multiplie les voyages dans le monde des esprits, au paradis ou en enfer. Malgré tout ce bric-à-brac théologique, il fait des disciples pendant deux siècles. Il meurt en 1772.

Pourquoi s’intéresser à celui qui donne tous les signes de la pathologie ? Ses théories s’inscrivent dans les schémas habituels de l’Illuminisme. Il souscrit à la théorie des correspondances – tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas – et l’observation du monde sert de révélateur à l’unité cosmique. Pourtant, cette œuvre farfelue ne manque pas de nous donner quelques leçons de libéralisme, un libéralisme radical défendu par une plume trempée dans le vitriol. Fidèle au semper reformanda, il poursuit l’œuvre et propose de retrancher plusieurs livres des Écritures. Plus encore, il défend âprement les positions de Michel Servet et refuse tout crédit à la Trinité, forgerie de théologiens pervers. Antipapiste virulent, il voit aux enfers tous les saints catholiques, qui ne furent vertueux que par orgueil ; ce sont des anges protestants qui les gardent !

Ses positions s’opposent surtout au cléricalisme, au dogmatisme. Ainsi, il conteste le péché originel, lequel n’a jamais damné personne. À ses yeux, le salut par les œuvres est une absurdité, la grâce aussi : la charité seule compte. L’eucharistie le révulse. Pionnier, il prône un dialogue avec les autres religions, même avec l’islam.

Swedenborg est le fils de son temps. Par sa formation scientifique, il appartient aux Lumières. Par son œuvre, il semble s’y opposer. Illuministe illuminé, il se situe au carrefour du piétisme et du quiétisme, en hérétique assumé qui ne transige pas avec l’amour divin et la liberté humaine.

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À propos Samuel Macaigne

Docteur en littérature française, il enseigne actuellement les lettres modernes dans un lycée de la banlieue parisienne.

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