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Pourquoi traduire Schleiermacher

 

Schleiermacher ? Quel nom difficile à prononcer pour des francophones ! Alors, m’a demandé un ami, « pourquoi t’intéresses tu tellement à lui ? »Je pourrais me réfugier derrière une opinion reçue : il est le théologien qui a marqué le plus profondément l’évolution de la pensée protestante entre la Réforme et aujourd’hui. On se plaît d’ailleurs à saluer en lui « le père de la théologie moderne » , encore qu’il faille se méfier du sens et de la portée de ce dernier adjectif. Mais j’ai une raison plus personnelle de lui porter de l’intérêt : même si elles ont un âge vénérable, quelque deux cents ans, ses intuitions majeures n’ont cessé de constituer, depuis plus de soixante ans que je fais de la théologie, l’arrière-fond de mes propres réflexions et de la pensée de mes auteurs de prédilection.

Un bref rappel : Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher (1768-1834), pasteur réformé, s’est signalé en 1799 par la publication de discours De la religion adressés aux personnes cultivées d’entre ses mépriseurs (Paris, van Dieren, 2004). Puis professeur de théologie d’abord à Halle dès 1807, puis à Berlin dès 1810, il a fait date avec son exposé systématique de la foi chrétienne édité en 1821-1822 et sous une forme revue en 1830-1831. J’aurais pu me contenter de lire cet ouvrage pour mieux saisir comment les intuitions majeures de 1799 se prolongent ou se concrétisent dans cette œuvre de maturité. Mais la syntaxe en est parfois si compliquée qu’elle ne tarde pas à décourager le lecteur de culture française, même à l’aise dans la langue d’outre-Rhin. Seul moyen de bien la comprendre : la traduire. C’est chose faite et je ne regrette pas les heures, voire les années que j’y ai passées.

À ses amis frondeurs, sceptiques ou agnostiques des salons berlinois, Schleiermacher disait en substance en 1799 : vous croyez n’être pas religieux, mais c’est faute de savoir ce qu’est la religion dans son essence. Ne vous laissez pas prendre au piège de tout ce que les religions peuvent avoir de critiquable, car c’est souvent elles qui sont irréligieuses. En fait, l’être humain est constitutivement religieux, car il est habité par une intuition de l’Universel qui est justement au cœur de toute religion digne de ce nom. Mais encore faut-il la comprendre et en parler, ce qui implique le recours à des modes d’expression étroitement apparentés à ceux des différentes formes d’art. Et Schleiermacher de chercher à persuader ses lecteurs que la religion la plus réellement religieuse est celle du Christ, pour terminer son discours sur cette supplique : « Ne nous refusez pas d’adorer le Dieu qui sera en vous. »

Rigoureusement construit, le volumineux traité de 1821-1822 n’a évidemment pas les gracieusetés des Discours de 1799. Mais la trajectoire de la pensée est somme toute la même. Schleiermacher abandonne cette fois-ci le terme de religion, trop vague et imprécis. Il lui préfère l’expression « manières de croire » , le christianisme étant l’une de ces manières à côté de plusieurs autres, et le protestantisme étant celle dont il entend illustrer la légitimité, en particulier en regard de cette autre manière de croire qu’est le catholicisme. Mais ces manières de croire sont en fait l’expression de consciences de soi qui résultent elles-mêmes d’intuitions plus profondes et plus fondamentales auxquelles Schleiermacher renvoie quand il parle de « sentiments pieux » (gare aux mécompréhensions qu’implique cette expression en français !).

La démarche est dès lors la suivante, calquée, mais de loin, sur celle des Discours :

1) L’être humain est constitutivement habité, pour ne pas dire hanté, par une obscure conscience de Dieu qui, chez les chrétiens, devient conscience d’être créé et préservé par Dieu, et d’être dans un monde et au sein d’une humanité qui le sont également.

2) Cette conscience de Dieu s’accompagne de la conscience du péché, mais un péché que Schleiermacher refuse de considérer comme originellement constitutif de la nature humaine : l’humanité est collectivement pécheresse par effet de contamination, la conscience même du péché naissant de la contradiction qu’implique le sentiment de la grâce – un sentiment et une contradiction qu’éveille la personne du Christ. Les développements de Schleiermacher sur la notion même de péché semblent parfois interminables, mais c’est, me semble-t-il, essentiellement pour mieux se débarrasser de tout ce dont des siècles de catéchèse et de prédication culpabilisantes ont encombré la piété chrétienne.

3) Dernière étape : non pas la « conscience » , mais le « sentiment » de la grâce. Il en va à cet égard comme du Christ : nous pouvons avoir connaissance de la nature humaine de Jésus, mais quant au Christ, nous ne pouvons avoir que le pressentiment de la présence divine qui est en lui. Ce pressentiment l’emporte sur la connaissance objective que nous pourrions avoir à cet égard, et est autrement décisif nous délivre en espérance de la contradiction entre le péché et la grâce, ou entre le mal et le bien. C’est dans ce sens que le Christ est, non pas le rédempteur qui nous rachèterait à Dieu en le payant de sa souffrance et de sa mort sur la croix, mais celui qui par sa vie, sa mort et son enseignement nous délivre (ou nous « sauve » ) de cette contradiction. La tâche de l’Église visible, toujours faillible, est alors de témoigner de ce sentiment de la grâce et de celui qui en est l’agent, non sans faire droit à une distinction d’importance : « Le protestantisme fait dépendre le rapport de l’individu à l’Église de son rapport au Christ, tandis que le catholicisme fait au contraire dépendre le rapport de l’individu au Christ de son rapport à l’Église. »

Schleiermacher a eu conscience de proposer une nouvelle manière de concevoir et structurer l’exposé de la foi, et il a bel et bien ouvert la voie à ce que son successeur à mon sens le plus évident, Ernst Troeltsch (1865-1923), a qualifié de « néo-protestantisme » pour bien le distinguer du « vétéro-protestantisme » des réformateurs, sans renier pour autant ces derniers (Schleiermacher les cite souvent, toujours en latin). Ce n’est donc pas sans raison que la théologie libérale se réclame de lui, tout en sachant pertinemment quelles sont les différences de contexte et de situation entre son siècle et le nôtre. C’est d’ailleurs aussi pourquoi je tenais pour important de mettre son Exposé de la foi à portée des lecteurs francophones.

On pourrait évidemment s’intéresser à Schleiermacher sous le seul angle d’une recherche strictement universitaire, sans voir de lien entre sa théologie et, par exemple, la réalité concrète d’une vie paroissiale. Or Schleiermacher n’a jamais conçu de théologie dont le « couronnement » ne soit la théologie « pratique », au sens où un arbre est couronné par sa frondaison. Professeur à l’Université de Berlin, il a prêché très régulièrement jusqu’à peu de jours avant sa mort et s’inspirait de cette prédication en élaborant son Exposé de la foi. J’y vois un exemple à suivre !

 

Pour en savoir plus, du même auteur : À la découverte de Schleiermacher, Paris, van Dieren, 2008 ; Ernst Troeltsch et la théologie en modernité, ibid., 2018.

 

À propos Bernard Reymond

né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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