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Regarder Luther en face

 

H. Breul, Vie de Martin Luther et des héros de la Réforme. New York, 1874, lithographie d’après un dessin de H. Brückner

La question des relations entre juifs et chrétiens est assurément une douloureuse histoire. D’un mouvement juif parmi les autres, vite en concurrence avec les pharisiens, le christianisme est d’abord devenu une religion distincte, puis une religion d’état, et donc un pouvoir. Sa domination politique de l’Occident, mais aussi sa volonté de définir La Vérité comme une et indivisible provoquèrent bien des épisodes tragiques, malgré quelques parenthèses bénies, qu’il ne nous faut pas oublier non plus… Martin Luther, dont nous commémorons les 500 ans de l’affichage des thèses, eut, parmi d’autres, et comme beaucoup, des propos radicaux contre les juifs, dont la subtilité ne fut pas le premier des caractères. L’époque n’était d’ailleurs pas tendre en matière d’insultes. relisez la correspondance entre Luther et Müntzer et vous verrez que les insultes étaient après tout un moyen de communication assez répandu… Mais il nous faut aller plus loin. Dire que Luther eut des propos regrettables ne suffit pas. il nous faut comprendre ! Comprendre pourquoi une pensée théologique, par ailleurs annonciatrice de la modernité, put à ce point verser dans le rejet catégorique des juifs. Bien des explications, notamment depuis 1945, furent avancées : un Luther usé et malade, devenu atrabilaire, des circonstances politiques et économiques qui le poussèrent à ces propos, etc. Oui, mais cela ne suffit pas encore. Pierre- Olivier Léchot nous propose ici de reprendre le problème à la base : ses propos sont la conséquence perverse d’une position théologique pourtant défendable. C’est en allant au bout de son christocentrisme dans la lecture de l’Ancien testament que Luther en vint à parler de « sang » juif. Ce dossier évite l’écueil souvent rencontré de relire l’histoire après la Shoah, c’est-à-dire après la conséquence ultime des dérives successives. L’anachronisme nous guette tous.

Oui, il nous faut regarder Luther en face. en évitant les pièges que seraient une forme de béatification de Luther ou, à l’inverse, une charge irrationnelle contre un homme du 16e siècle, en le rendant responsable des maux du 20e siècle. Cette honnêteté passe donc par une forme de subtilité critique à laquelle nous invite Pierre-Olivier Léchot. en 1980, à Mayence, le pape Jean-Paul II mit fin officiellement à la « théologie de la substitution », selon laquelle l’Église se serait « substituée » au peuple juif dans le plan de Dieu. Ce faisant, il a réouvert la possibilité d’un dialogue en vérité. il est probable que nous, protestants, ayons à faire cet effort de voir en quoi certains de nos dogmes ou de nos pratiques, notamment la manière avec laquelle nous lisons l’Ancien testament, peuvent porter les germes d’un dérapage tragique. La possibilité du dialogue avec les autres convictions demeure pour nous un critère fondamental de toute construction théologique.

À  lire l’article de Pierre-Olivier Léchot ” Antisémitisme et Sola Scriptura Les liaisons dangereuses de Luther “

 

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À propos Jean-Marie de Bourqueney

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est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

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