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L’incarnation pour tous

 

Parmi les critiques que j’entends régulièrement à l’égard du christianisme et des chrétiens, il en est une à laquelle il me semble particulièrement important de faire face : nous aurions une vision négative du corps. C’est un des éléments de la « morale judéo-chrétienne » telle qu’elle est communément perçue par nos contemporains et, soyons honnêtes, ils n’ont pas entièrement tort. Certes, le Jésus des évangiles est un bon vivant, qui boit du vin et participe à des repas de fête, loin de Jean le Baptiste qui adoptait une attitude ascétique. Certes, Jean écrit dans son prologue que « la parole a été faite chair » et non doctrine ou livre. Mais il faut bien l’admettre, une certaine méfiance au sein des Églises chrétiennes existe à l’égard du corps, du désir. Il faut avoir lu les pages noires qu’Augustin consacre aux relations sexuelles, même entre époux, pour mesurer la hantise qu’il avait du corps et du plaisir.

Pour certains chrétiens, il y aurait d’un côté le corps, la chair, le péché, et de l’autre, l’âme, l’esprit, la pureté. Cette anthropologie dualiste est triste à souhait et à mille lieues de la réalité humaine, mais en plus, elle n’est pas biblique. À ceux qui pensent que le christianisme défend une vision négative du corps, je recommande de lire ce que Paul écrit aux Corinthiens. Ils ont, eux, une anthropologie dualiste qui les conduit à se désintéresser de leur corps. Si cela les autorise à manger des viandes sacrifiées aux idoles, cela leur donne aussi la conviction qu’ils peuvent avoir des relations sexuelles avec des prostituées puisque, après tout, le corps n’est que le lieu des besoins primaires et périra. Mais face à cette attitude, Paul affirme que « le Seigneur est pour le corps » (1 Co 6,13). Lorsqu’il écrit « corps », de quoi parle-t-il ? Certainement pas d’une enveloppe de chair dans laquelle l’âme serait piégée. Paul est, dans sa conception de l’Homme, probablement très tributaire de l’anthropologie juive et biblique. Pour l’apôtre, l’Homme est une unité. Il propose une nouvelle compréhension d’eux-mêmes aux Corinthiens : ils n’ont pas à leur disposition un corps mais ils sont des êtres incarnés, ce qui doit les conduire à repenser leurs relations. La vie selon l’esprit s’oppose à la vie selon la chair, mais Paul ne fait pas équivaloir corps et chair, cela est limpide dans sa première lettre aux Corinthiens. La vie selon l’esprit est la vie de l’Homme qui reconnaît en Dieu son fondement, la vie selon la chair est la vie de l’Homme qui nie appartenir à Dieu. Cet Homme-là est orgueilleux, il est encore, selon les mots de Paul, sous l’empire du péché.

Paul ne diabolise pas ce qui est matériel. Loin d’être une malédiction ou un handicap avec lequel il faudrait composer, notre condition incarnée est ce qui permet la relation, à soi, aux autres et à Dieu. Dire que « le Seigneur est pour le corps », c’est dire qu’il est pour tout l’Homme, c’est affirmer que ce que l’on vit de manière corporelle peut être en adéquation avec le divin. Luther l’avait bien compris, lui qui affirmait que toute œuvre faite dans la foi est une œuvre bonne.

Dans notre relation à nous-mêmes, aimons-nous pleinement. Nous pouvons prendre soin de nous en nous cultivant, en développant notre esprit critique, mais aussi en écoutant une musique qui nous fait vibrer, en savourant un massage, en pratiquant un sport qui nous procure une sensation de bien-être, en serrant dans nos bras un petit enfant encore potelé, en choisissant des vêtements qui nous mettent en valeur à nos propres yeux. Faire les boutiques n’a rien de trivial lorsque l’on cherche dans quelles tenues nous nous reconnaîtrons enfin dans le miroir. Allez demander à une personne qui a été mariée pendant des années avec quelqu’un qui ne l’a pas réellement aimée, si sa résurrection ne passe pas aussi par la réappropriation de son image. Allez demander à une femme à qui l’on a expliqué pendant des années que les jupes courtes étaient réservées aux prostituées, si sa libération ne passe pas aussi par la possibilité de choisir, librement, sans se soucier du regard familial, les vêtements qu’elle portera. Ce n’est pas de la vanité, c’est une rencontre avec soi. Il est de bon ton, dans quelques cercles, de condamner le fait de prendre soin de son corps au motif que d’autres meurent de faim de l’autre côté de la Méditerranée, comme si le soin porté à soi était une insulte à la souffrance d’autrui. Il n’en est rien. Chacun saura, en s’écoutant, comment être dans une relation saine à lui-même, et cela permettra peut-être d’éviter les troubles psychosomatiques, maux grâce auxquels nous tentons de nous faire comprendre à nous-mêmes que nous éprouvons un mal-être.

Dans nos relations aux autres, que nous soyons des êtres incarnés permet de vivre des joies intenses ou de sombres expériences. Je prends l’exemple de la sexualité, parce que cette composante de la vie humaine fait souvent débat et provoque des prises de position morales qui condamnent bien rapidement le désir. Le regard porté par la société sur la sexualité a beaucoup changé au cours des siècles mais au sein du christianisme, reconnaissons-le, il a été et reste trop souvent navrant. De l’Antiquité et Augustin, qui l’abhorrait, à notre époque, où certains déplorent qu’elle ne soit plus cantonnée au mariage comme elle le fut en théorie, la sexualité inquiète les chrétiens qui regrettent que l’Homme soit un être incarné, connaissant des désirs qu’il faudrait réprimer pour éviter la « tentation », rester « pur », tourné vers Dieu. Mais la sexualité est ce que les Hommes en font. La manière de poser le regard sur l’autre et de le désirer peut être « pure » ou « impure », c’est-à-dire qu’elle peut être pudique ou impudique. La rabbin Delphine Horvilleur écrit, à propos de la pudeur, qu’elle est « la reconnaissance implicite que l’on fait deux avec l’autre. Cette séparation n’est pas coupable mais nécessaire. Chercher à dévoiler intégralement l’autre revient à le violer. » Or, « la genèse de la pudeur véritable est une culture de la rencontre », écrit-elle encore. La relation sexuelle qui relève de l’impudicité est celle qui brise les règles de la rencontre, qui nie l’altérité, qui réduit l’autre à l’état de chose, dont on ne fait que se servir. Nous pouvons contribuer à unifier l’autre ou le réifier, blessant ainsi son humanité même. La sexualité entre adultes consentants n’est pas une question de morale, le désir n’a pas à être évalué de manière externe selon des critères conventionnels (mariage/hors mariage, hétérosexualité/ homosexualité, etc.) mais de manière interne, dans notre for intérieur, selon des critères relationnels.

Je ne peux conclure sans mentionner le slogan féministe « mon corps m’appartient », employé par exemple lors de débats sur l’interruption volontaire de grossesse. Je suis féministe et je défendrai le droit à l’IVG, mais certainement pas en disant « mon corps m’appartient ». Car dire cela, c’est considérer que le corps est notre possession. Or, nous ne possédons pas notre corps, nous sommes notre corps.

Il est temps que les chrétiens cessent de diaboliser le corps, les désirs, les plaisirs. Il est temps de dire que le soin que nous nous portons peut procéder d’une conception positive du corps théologiquement fondée. Il est temps de condamner les pratiques religieuses qui consistent à se faire souffrir, comme si Dieu pouvait apprécier qu’un Homme se blesse et qu’il se blesse en son nom. Il est temps d’affirmer, avec Paul, que « le Seigneur est pour le corps » et que tout ce qui fait partie de la vie incarnée de l’Homme peut être divin. Calvin, dans son Oraison pour dire avant que dormir, écrivait que même le sommeil pouvait être tourné vers l’Éternel, avec ces mots : « que mon dormir même soit à la gloire de ton Nom ».

 

À propos Abigaïl Bassac

est titulaire d’un master de l’École
Pratique des Hautes Études (section des sciences
religieuses) et étudiante en master de théologie à
Genève. Elle est assistante des enseignants à l’Institut
Protestant de Théologie (faculté de Paris) et
rédactrice en chef adjointe d’Évangile et liberté.

3 plusieurs commentaires

  1. nathan.andiran@gmail.com'

    Mais oui, vous avez que trop raison. Cette dichotomie entre le corps et l’esprit est non biblique et qui plus est favorise certaines névroses affectives. Oui, le corps et l’esprit ne sont pas séparés et le bien fait à l’un bénéficie à l’autre. L’impudicité c’est ce que l’on fait de l’autre. Or on est impudique autant par nos pensées que par notre corps. Connaissons-nous quelqu’un qui ne serait impudique que de l’un ? Prendre soin de son esprit et de son corps nous obligera à respecter l’autre, qui possède un esprit intriqué dans un corps: ce qui s’appelle un être humain.

  2. smidtsdaniel@hotmail.com'

    Mais le corps qui n’est pas sous la direction de l’Esprit Saint, est soumis au péché, et notre esprit ne peut le

    le diriger, d’ou l’importance d’avoir reçu le Saint Esprit, car sans Lui impossible d’Aimer.Et jusque

    aujourd’hui, je n’ai rencontré personne qui a reçu l’Esprit Saint, ceux qui affirment l’avoir reçu sont dans une

    comédie permanente.Sans cet Esprit, je ne suis pas enfant de Dieu !

  3. prevot.christiane@orange.fr'

    Si Dieu nous a fait hommes et femmes, ce n’est pas que pour la reproduction – c’est pour nous unir, le glorifier dans un vrai acte d’amour – beaucoup de paroles pour rien – l’église catholique a diabolisé le corps, ma grand-mère n’a jamais osé se regarder nue dans une glace – la sexualité est bonne pour le corps. il semble que d’après le commentaire précédent qu’il y ait peu de chrétiens et beaucoup jugement. Je souhaite que chacun entende l’appel gratuit de Dieu – je ne connais qu’un commandement : tu aimeras Dieu et ton prochain – et un autre : ne juge pas…….

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