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Culturelle, la Bible ?

 

combet-corina-1J’aurais pu m’envoler vers Libreville pour n’entendre que cela, et trouver ma joie dans le regard de la jeune femme de Centre-Afrique qui évaluait ainsi la dizaine de jours consacrés à l’appropriation d’un matériel d’animation théologique : « J’ai découvert que la Bible est culturelle. » C’est dire qu’elle se sentait désormais autorisée à en traduire l’expression dans les représentations et les langages de sa propre culture.

Membre d’une coordination de la Cevaa, j’ai eu la chance, en deux sessions, au Cameroun et au Gabon, de participer à l’élaboration puis à l’expérimentation de fiches d’animation destinées aux paroisses. Cevaa : une communauté évangélique d’Églises en mission – les deux a en fin de sigle correspondent à une époque, vite révolue, où le terme de mission faisait désuet et cédait le pas à la plus technique action apostolique. Une utopie peut-être mais qui tient bon, portée aujourd’hui par 35 Églises, alors même que le temps n’est plus à la cogestion ; les projets évitent le sens unique (des riches aux plus démunis) pour faire sens dans le partenariat.

En 2014, l’Assemblée générale avait adopté pour thème de la nouvelle action commune « Familles, Évangile et cultures dans les mutations du monde ». Elle souhaitait offrir aux Églises des outils qui favorisent la réflexion et en particulier permettent l’accompagnement de familles pluri-religieuses. Des mondes en évolution donc, avec découvertes et résistances, questions explicites ou non-dites, incompréhensions et jugements, mais aussi des vécus heureux, des familles déjà largement islamo-chrétiennes, comme au Sénégal. En un premier temps, à treize hommes et femmes de France, de Suisse, d’Afrique, de l’Île Maurice, théologiens en majorité, nous avions à élaborer un matériel ;en un second temps, il s’agissait de le tester avec de futurs animateurs de terrain : une quarantaine, jeunes pour la plupart, des pays francophones d’Afrique de l’Ouest/Nord et du Centre, désignés par leur Église.

Peut-être là plus qu’ailleurs, en contexte interculturel, je sais que je sais si peu. Et ce sentiment avive le désir : en apprendre plus ! Affiner l’écoute, accommoder le regard pour apprécier un espace aux contours encore flous, y risquer des pas et pouvoir s’étonner. Sans doute est-ce dans ce même élan que j’ai tant aimé l’évangile selon Marc ; il ne clôt pas ses épisodes de rencontre et de guérison par une louange rendue à Dieu mais de manière brusque et inconfortable se suspend sur un point d’interrogation. Il sonde : qui est-il donc, Celui-là, pour que… ? Qui suis-je dès lors appelé à être ?

Au départ, chacun avait préparé un canevas de fiche à présenter et à reformuler en intégrant les suggestions du débat. J’ai mesuré la profondeur de ce qui ne se dit pas derrière ce qui s’énonce. Donner pour titre « L’enfant égaré » à sa fiche sur la parabole de Luc 15, qui ne focalisait pas l’attention sur le seul fils prodigue mais observait chacun des trois personnages, laissait entendre, après de longs échanges et silences, que peut-être le rédacteur était directement concerné, qu’il en allait des enfants de son pays, devenus, après le génocide, enfants des rues ; que peut-être un fils de sa propre famille courait le risque… Sentir la résistance douloureuse d’une jeune femme à renoncer à un paragraphe sur la violence dans sa fiche concernant la famille, sous la bonne raison que ce thème était traité ailleurs, m’a valu d’émouvantes confidences : la lutte solitaire, nuit et jour, devant le cercueil de sa jeune sœur pour que n’y soient pas glissés des objets fétiches qui auraient signifié pour elle le déni de sa conversion à la foi chrétienne et de sa libération. Pour ma part, j’ai fait l’expérience, constructive, d’un « non entendu ». J’avais choisi un texte où l’apôtre Paul empoigne la question du mariage (1 Co 7). C’est le Paul que j’aime, pas celui qu’on caricature trop souvent comme s’il n’était qu’antiféministe ou absolument contre l’homosexualité. Un homme chaviré dans sa vie, remis debout bien autrement, et qui, là en particulier, réfléchit tout haut. Il prend à cœur la diversité des situations et en réponse explicite ce qui, dans chaque cas, autorise sa posture : Parole du Seigneur ? Avis personnel ? Choix pour lui-même mais qu’il ne veut imposer à autrui ? Concession à la fragilité humaine ? Priorité dans le temps qui court ? J’ai admiré le travail théologique et pastoral en train de se faire. D’où ma question : s’inscrire dans une fidélité à la parole de Paul, est-ce privilégier le contenu ou la démarche ? Dans nos différents temps et lieux, est-ce répéter les réponses de jadis ou reprendre le geste d’élaborer des réponses adéquates aux questions d’actualité ? Trois femmes ont réagi : « Tu n’as utilisé aucun mot difficile, mais on n’a rien compris ! » Le lieu d’où j’observais était donc impensable ? J’osais introduire la créativité dans la réception même du texte biblique, et non au service d’une sensibilisation préalable au thème traité, comme ces femmes le font admirablement par la création de sketches.

Si l’apôtre Paul a osé traduire l’Évangile d’un Galiléen itinérant pour des communautés urbaines de l’Empire romain, comment n’aurions-nous pas, en lisant la Bible, à élaborer aussi le passage d’une culture à une autre ? Oui, les textes de la Bible sont culturels

 

 

À propos Corina Combet-Galland

Après avoir été une dizaine d’années animatrice biblique dans la région parisienne de l’Église réformée de France, Corina Combet-Galland 5 a enseigné le Nouveau Testament à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris) jusqu’à sa retraite, en 2013. Elle est membre d’une coordination de la Communauté évangélique d’Églises en mission (Cevaa) et participe à ce titre régulièrement à des formations à l’étranger.

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