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Des pasteurs qui pensent par eux-mêmes

Reymond Berrnard 2Dans sa biographie d’Alexandre Vinet (1797-1847), Eugène Rambert a cité une lettre, étonnante à nos yeux, que Marc Vinet, le père du célèbre littérateur et théologien, écrivit à son fils en 1819, à la veille de sa consécration au ministère pastoral :

« Je me fais un devoir de père de t’avertir bien sérieusement de ne pas te constituer toi-même en théologien, de ne point, candidat au saint ministère dans le canton de Vaud, substituer tes opinions particulières à la doctrine reçue et enseignée dans l’Église de ce canton. Souviens-toi bien et toujours que c’est cette foi ou doctrine que tu seras appelé à prêcher et non ta manière de voir individuelle. Où en serions-nous si chaque ministre, chaque étudiant, voulait faire le réformateur ? Nous aurions une confusion désastreuse au lieu de l’unité de foi et de doctrine qui règne heureusement chez nous. »

Serait-ce en pensant à cette lettre que Vinet se refusa toujours à assumer effectivement une charge pastorale ? Ce n’est pas impossible. Toujours est-il que, sur bien des points, sa manière de voir individuelle, comme disait son père, l’a nettement emporté sur la prétendue « doctrine reçue et enseignée ». Entre son père et lui, il y a en effet sur ce point toute la distance qui sépare la mentalité d’ancien régime de l’attitude qui a prévalu dans le protestantisme, dès la fin du XVIIIe siècle, dans la foulée des Lumières et du Réveil religieux anglo-saxon.

Marc Vinet se faisait certainement des illusions sur l’unité de doctrine et de foi qu’il prêtait au corps pastoral de son canton, mais ces illusions correspondaient assez bien à ce que l’on sait de la prédication pastorale au XVIIIe siècle. À titre d’exemple, pour être « premier pasteur » de Lausanne, Jean-Antoine-Noé Polier de Bottens (1713-1783) devait avoir une prédication de tout repos pour les oreilles des fidèles ; il n’en a pas moins rédigé, mais sans les signer, une dizaine d’articles pour l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dont celui consacré au dogme : il est intitulé « Logomachie » !

La nouveauté, au début du XIXe siècle, est que les pasteurs ne dissimulent plus dans un langage rassurant l’audace ou la nouveauté de leurs idées en matière de foi. Ils osent avoir des opinions personnelles et se font même un devoir de les avoir. D’où l’apparition, en chaire, d’une théologie franchement libérale à côté d’autres manières de voir les choses. C’est même à ce moment-là un trait distinctif du protestantisme : on attend désormais des pasteurs qu’ils pensent par eux-mêmes, tandis qu’on soupçonne les prêtres de ne penser que ce que la hiérarchie leur impose de penser.

L’ancienne manière de voir a-t-elle réellement fait long feu ? Des lettres de lecteurs dans les journaux, des propos entendus ici ou là dans les salons ou les bistrots me font pressentir que, pour bien des gens vivant à l’écart des Églises, les prêtres ou les pasteurs sont censés penser comme ils imaginent qu’un ecclésiastique devrait penser, c’est-à-dire d’une manière passée de mode, mal informée sur toutes sortes de sujets, prêtant naïvement le flanc à la critique, que sais-je encore.

Le seul moyen de désamorcer cette vision biaisée que l’on se fait, surtout dans les milieux férus de laïcité, de tout ce qui touche à la religion, protestantisme compris, est que les pasteurs, aujourd’hui plus que jamais, pensent par eux-mêmes et parlent à cœur ouvert. Et tant pis pour les confessions de foi que certains voudraient leur imposer !

À propos Bernard Reymond

né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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