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Penser et croire en toute liberté. Réflexion sur une maxime

Penser et croire sont deux verbes qu’on oppose le plus souvent.

Penser suppose l’usage de la raison, de l’intellect. Le penseur – celui de Rodin en est la meilleure image – est représenté comme en train de s’interroger, réfléchir, douter, peser et soupeser les arguments. Le verbe « penser » est d’ailleurs le jumeau du verbe « peser », ils ont la même racine latine et penser, c’est bien comparer le poids des raisons qui militent pour ou contre tel ou tel avis avant de conclure en faveur de l’un d’eux ou, parfois, de renoncer à conclure car les raisons s’équilibrent.

Croire, c’est tout au contraire donner son adhésion à un jugement ou à un propos sans demander d’explication, et parfois même en les refusant. Un « je vous crois » épargne tous les arguments et raisonnements. Le croyant donne acte à celui qu’il croit, il lui donne sa foi, lui fait créance.

Tout semble donc opposer ces deux mouvements de l’esprit, penser et croire. Le langage courant emploie certes parfois un verbe pour l’autre et beaucoup de « je pense que » ne sont que des « je crois que », mais un minimum d’examen rétablit la différence.

Il n’est alors vraiment pas anodin de se donner comme maxime cette formule qui attelle deux verbes apparemment contradictoires en leur adjoignant une modalité « en toute liberté ».

L’expression « penser librement » est un pléonasme car une pensée non libre ne serait plus une pensée. Une pensée non libre serait comme une balance truquée dont le fléau penche systématiquement du même côté. Le produit d’une pensée non libre s’appelle un préjugé et c’est justement contre les préjugés que travaille la pensée. Le philosophe Alain (1868-1951) disait « la fonction de penser ne se délègue pas » ; il voulait dire que personne ne peut penser à ma place ; si, en effet, quelqu’un me soufflait de penser ceci ou cela, je ne penserais plus mais je croirais.

Croire semble donc être un sous-produit de la pensée, un pis-aller, voire une solution paresseuse qui évite de penser. Croire épargnerait la peine de penser. Que peut bien alors être une libre croyance ? Et comment peut-on tenir ensemble le penser libre et le croire libre ?

 Croire contre la raison ?

À lire la première Épître aux Corinthiens, on serait tenté de juger irréconciliables la foi et la raison. Les propos de Paul résonnent en nous : « J’anéantirai l’intelligence des intelligents […] Dieu n’a-t-il pas confondu la sagesse de ce monde […] il lui a plu de sauver les croyants par la folie de la prédication… » (1 Co 1,19-21). Ces propos ont servi de justification à tous ceux qui ont voulu radicaliser l’opposition foi/raison. Ainsi Pascal (1623-1662) pose : « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce qu’est la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. » Deux domaines étanches sont ici définis, celui des sciences où la pensée libre est de règle, celui de la religion où la raison doit être « humiliée » selon le mot de Pascal. Penser ou croire, il faut choisir.

Pourtant, un passage de l’évangile de Marc (Mc 12,28-34) ouvre une voie à la conciliation : un scribe demande à Jésus quel est le plus grand commandement et ce dernier cite, en réponse, Deutéronome 6,4-5 mais avec un léger ajout, il déclare : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur (kardia), de toute ton âme (psuchê), de toute ta pensée (dianoia) et de toute ta force (ischus). » Trois de ces quatre termes reprennent le texte du Deutéronome, le cœur qui désigne le centre de la volonté et des décisions, l’âme qui est la force vitale, le dynamisme (la force) qui est puissance. Tout l’intérêt est dans l’ajout du quatrième terme, la « dianoia ». Ce mot grec désigne la réflexion, la pensée qu’on dit « discursive » parce qu’elle passe par la médiation d’arguments successifs pour arriver à ses conclusions.

Ce que Jésus présente comme premier commandement, c’est d’aimer Dieu intelligemment, de façon réfléchie, en se servant de sa raison et pas seulement par un élan spontané du cœur.

Pour bien comprendre cet appel à une foi réfléchie, il faut mesurer l’écart entre crédulité et crédibilité. La crédulité nous porte à croire sans réfléchir, elle est la porte ouverte aux superstitions en tous genres, elle gobe tout, y compris ce qui n’est pas crédible. La crédulité accepte une lecture littérale des miracles, une vierge enfante, Jésus marche sur l’eau, multiplie des pains… Elle n’est pas en quête de l’intelligence des textes, de leur sens.

Tout au contraire, une foi réfléchie et un amour de Dieu guidé par la « dianoia » s’interrogent sur le sens des récits mythiques et paraboliques, ils font usage de la raison et n’acceptent que ce qui est crédible.

 Croire n’est pas savoir

Toutefois, refuser une opposition frontale entre foi et raison ne revient pas à renoncer aux différences entre elles. Passer d’un extrême (opposition radicale des deux termes) à un autre (confusion des deux) ne réglerait rien.

Parler de « foi réfléchie » ne revient pas à confondre les deux secteurs bien séparés que sont la science et la religion. Il y a un usage scientifique de la pensée qui ne doit rien à la religion. La science s’interroge sur le comment des choses, elle recherche les lois de fonctionnement de l’univers. La religion s’interroge, elle, sur le pourquoi et le pour quoi des choses, elle pose des valeurs, elle est quête de sens. Il n’y a pas à préférer l’une ou l’autre, ce sont deux domaines complémentaires dont l’humanité a également besoin.

Poser la distinction n’impose nullement de réserver la raison à un seul domaine pour livrer l’autre à l’irrationalisme et à l’obscurantisme. Il ne s’agit que de distinguer deux usages de cette raison qui fait le propre de l’homme.

 Une pensée et une foi libres

Cette foi réfléchie dont se revendique notre revue, peut, seule aujourd’hui – croyons-nous – répondre aux objections de l’athée qui se gausse des croyances ridicules et, pire, scandaleuses.

Ainsi la croyance en un Dieu tout-puissant conduit immanquablement à l’idée d’un Dieu cruel et injuste, à moins qu’il ne soit sadique, un Dieu qui laisse les plus faibles de ses créatures livrées aux pires atrocités. Pour se dire chrétien, faut-il nécessairement faire sien un credo vieux de quelque vingt siècles sans se demander dans quel contexte il a été composé, dans quel univers culturel il est apparu et si ses mots font encore sens ? On tue le christianisme en le figeant dans ses formulations anciennes.

Elle est typiquement là, la liberté de penser et de croire que revendique la revue Évangile et liberté, elle est dans ce droit que l’on s’octroie de revisiter des certitudes anciennes en les restituant à leur contexte et donc en en montrant la relativité. Chaque époque doit inventer sa façon de dire sa foi ; une même conviction peut s’exprimer sous bien des figures. Ainsi, pour dire que le message évangélique n’était pas mort avec Jésus, une génération a employé le langage symbolique de la résurrection : Jésus est mort mais sa parole continue de vivre dans le cœur de ceux qui l’ont suivi et écouté. L’usage libre de notre pensée nous délivre de la croyance en un arrière-monde et nous conduit vers une foi libre qui est confiance dans les forces de vie.

L’idée d’associer penser et croire n’est pas nouvelle, l’histoire offre plusieurs exemples de ces croyants qui furent aussi des penseurs (Thomas d’Aquin, Averroès et d’autres) mais le risque est toujours le même : ils dirent leur foi dans le langage de leur époque, avec les concepts de leur temps. Ensuite, leur pensée a été érigée en dogme par d’autres, qui l’ont figée. Cela menace toute pensée, et c’est contre cette tentation de pétrifier la pensée qu’il faut lutter, contre le penchant à faire d’un discours daté une vérité intemporelle.

Le troisième terme de notre maxime – la liberté – prend ici toute sa force : c’est au nom de la liberté que nous pouvons associer pensée et foi qui semblaient inconciliables.

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À propos Sylvie Queval

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a été enseignant-chercheur en philosophie à l’Université de Lille 3. Depuis sa retraite, elle anime le cercle Évangile et liberté de l’Aude.

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