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La parole de la Croix 1 Corinthiens 1,18-25

L’interprétation sacrificielle de la mort de Jésus provoque un embarras chez beaucoup, quand elle n’est pas – à juste titre – contestée. Elle est en effet difficilement compréhensible ou acceptable par un esprit contemporain, fût-il chrétien. Mais, cette contestation légitime aboutit parfois à l’évitement des récits de la Passion, ou à leur réduction à la mort du juste persécuté. Elle aboutit surtout souvent au rejet de Paul, supposé être à l’origine de cette désastreuse compréhension. Or, un examen attentif de ses lettres authentiques montre que cette interprétation de la mort de Jésus en est absente. Plus généralement, elle est marginale dans le Nouveau Testament, et quand le langage sacrificiel y est utilisé, c’est souvent dans le cadre d’une compréhension non sacrificielle (Rm 3,21- 31 ; He ; Ap). Il sortirait des limites de cette page d’évoquer tous les textes en question, concentrons-nous donc ici sur Paul puisqu’il fait figure de principal accusé.

C’est en 1 Corinthiens 1,18-25 que l’apôtre présente de la façon la plus synthétique sa pensée. Il crée pour cela une expression originale : « La parole de la croix » ; une formulation unique, mais dont la substance sert de fondement à l’Évangile paulinien. Que signifie donc cette expression ? •

Pour Paul, la croix est une parole. C’est-à-dire qu’elle est message, et non acte de salut efficace en luimême. Mais si, comme événement qui fait sens, « la croix » est une parole, que dit-elle ? •

Comme l’apôtre le développe dans ce passage, et ailleurs avec d’autres termes, la parole de la croix est un message paradoxal par nature et par nécessité : seul le scandale de la faiblesse et le non-sens de la folie de Dieu peuvent ébranler les logiques et systèmes de valeur des « Juifs et Grecs ». Ici, « Juifs et Grecs » ne désignent pas deux peuples particuliers mais deux attitudes humaines fondamentales : la quête de (toute-) puissance et la quête de l’omniscience, bref, la maîtrise de tout, être « comme des dieux » dans le langage de Genèse 3,5. La compréhension de la croix comme parole dit bien à la fois sa faiblesse et sa puissance potentielle : l’efficacité de cette parole dépend entièrement de sa réception, mais si elle est reçue, elle peut libérer celui qui la reçoit des vaines quêtes humaines.

La parole de la croix s’offre donc comme un point de vue critique. Elle propose une transformation du regard porté sur soi-même, sur les autres et sur le monde (2 Co 5,15-17), ainsi qu’une libération des logiques de domination, de compétition, de performance, d’exclusion… En effet, que Dieu ait ressuscité le Crucifié, le « maudit pendu au bois » (Ga 3,13), en le déclarant fils (Rm 1,3), reconnaissant ainsi une pleine dignité à celui qui avait été dépouillé de tout, cela ouvre à toutes et à tous une reconnaissance inconditionnelle (Ga 3,26-29).

Cette interprétation radicalement nouvelle de la mort de Jésus donne toute sa force à la pensée de Paul et n’a rien à voir avec la logique sacrificielle.

De fait, l’interprétation sacrificielle de la mort de Jésus s’est développée durant les premiers siècles du christianisme. Elle semble s’être progressivement imposée en même temps que le dispositif religieux chargé d’administrer le dit « sacrifice ». Mais ce n’est qu’au XIe siècle qu’Anselme de Cantorbéry donnera sa forme quasi canonique à cette compréhension non seulement sacrificielle mais aussi substitutive de la mort de Jésus. Il le fera en référence à l’imaginaire féodal et juridique qui était le sien, bien loin des sens bibliques du sacrifice. Malheureusement, les Réformateurs resteront partiellement dépendants de cette formulation, même quand ils auront l’intuition d’autres compréhensions plus néotestamentaires. De nos jours, cette compréhension est promue par le catholicisme dominant et les tendances du protestantisme qui lisent Paul avec les lunettes d’Anselme.

Pourtant, après bientôt 2 000 ans, l’interprétation originale et non sacrificielle proposée par l’apôtre est toujours étonnamment pertinente.

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