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Nos petites Saint-Barthélemy à nous…

 

Dans son film de 1994, La reine Margot, Patrice Chéreau a fait le choix d’illustrer le massacre de la Saint-Barthélemy au moyen d’images rappelant volontairement les charniers de la guerre qui ravageait alors la Yougoslavie. Le choix a naturellement été contesté : rien ne semblait relier les exterminations ethniques de Bosnie aux massacres pour cause de religion de 1572. Les deux crimes n’avaient ni les mêmes motivations ni les mêmes proportions. Cela est incontestablement vrai sur le plan historique : chaque époque et donc chaque horreur de l’histoire possède sa spécificité. Elle est par conséquent irréductible au présent. Mais cela n’empêche pas de se poser la question du massacre de masse du point de vue anthropologique et, surtout, théologique. Car ce que plusieurs travaux récents mettent en évidence, ce sont les constantes de la violence de masse, qu’elle soit ethnique ou religieuse. Les historiens Denis Crouzet et Jérémie Foa l’ont rappelé dans deux ouvrages récents sur les Guerres de religion en rapprochant les événements d’août 1572 de drames comme celui du Rwanda. L’une de ces constantes, c’est que contrairement à ce que l’on imagine souvent, on ne se tue pas entre inconnus. L’image du méchant étranger catholique débarquant dans une famille huguenote est une interprétation romantique : ce sont des voisins, des membres d’une même famille ou d’un même quartier qui s’entretuent dans les rues de Paris ou qui ont recours aux assassins accrédités en dénonçant une personne connue. Bien sûr, le massacre est une bonne occasion pour régler des comptes : éliminer une belle-mère dont on convoite l’héritage ou un voisin à la trop grande réussite. Mais derrière ces petites instrumentalisations, ce qui domine, c’est une persistante volonté de purifier l’espace proche (famille, quartier, corporation professionnelle, etc.) de cette souillure que représentent l’autre et sa différence.

Et nous, dans tout cela ? Bien sûr, nous n’avons jamais participé à un massacre de masse. Mais cela suffit-il d’en rester à ce rassurant constat ? Dans son Grand catéchisme (1529), Martin Luther écrivait à propos du commandement « tu ne tueras point », à la suite de l’Évangile de Matthieu (5,21) : « nous péchons contre ce commandement par le seul fait que nous nous mettons en colère ». Or, pour le Réformateur, la racine de la colère contre autrui est le plus souvent l’envie : « si ton voisin voit que tu as maison et train meilleurs que les siens, que de Dieu tu reçois plus de biens et de bonheur que lui, cela le contrarie, il t’envie et ne dit rien de bon de toi. Là où le meurtre est interdit, là est interdit aussi tout motif d’où peut naître un meurtre. Car bien des gens, s’ils ne tuent pas, n’en font pas moins des imprécations et souhaitent le mal. » Ce que Luther pointe ici du doigt c’est précisément ce qui se trouve à la racine du massacre de masse, même si peu d’entre nous en poussent la logique jusqu’au bout : toutes et tous, nous sommes coupables de ne pas aimer quelqu’un, de lui envier sa situation, de trouver qu’il n’est pas à sa place ou que nous ferions mieux que lui si nous y étions. Pour Luther, considérer que quelqu’un ne mérite pas ce qu’il a, ou estimer qu’il n’est pas à sa place là où il se trouve, que sa présence dérange, c’est penser que les choses seraient meilleures s’il n’était pas là ou si nous prenions sa place. Or, vouloir remplacer quelqu’un, explique Luther, ce n’est rien d’autre que souhaiter sa mort inconsciemment.

On pourrait bien évidemment penser que le Réformateur exagère. Reste que ce qu’il pointe ici du doigt, ce n’est rien d’autre que ce que Sigmund Freud appelait la pulsion de mort (Au-delà du principe de plaisir, 1920). La plupart d’entre nous n’ont jamais participé à des massacres de masse, c’est un fait. Mais l’histoire de la Saint-Barthélemy, le récit des massacres du Rwanda ou les enquêtes de journalistes sur les crimes de guerre en Ukraine ne devraient pas rester pour nous des événements lointains car ils interrogent en fait notre relation à autrui : sommes-nous prêts à accepter autrui tel qu’il est, à l’aimer, tel qu’il est ? Luther, en effet, va plus loin : regarder l’autre dans la foi en Dieu, ce n’est pas seulement éviter de le faire souffrir. C’est rechercher son bien : « en laissant quelqu’un aller nu, quand tu aurais pu le vêtir, tu l’as fait mourir de froid ; si tu vois quelqu’un souffrir de la faim et si tu ne lui donnes pas à manger, tu le fais mourir de faim. De même, lorsque tu vois quelqu’un condamné à mourir ou en pareille détresse et que tu ne lui portes pas secours alors que tu en sais voies et moyens, tu l’as tué. » Ce qui, en effet, devrait guider nos pas, ce n’est pas simplement le principe de l’interdit du meurtre, mais bien l’appel de l’amour : « il ne te servira à rien d’objecter que tu n’as apporté aucune aide [à la mort d’autrui], ni en paroles ni en actes ; car tu lui as retiré l’amour. » Respecter le cinquième commandement, ne pas tuer, c’est se sentir invité à favoriser la vie à chaque occasion qui nous est donnée de regarder autrui tel qu’il est, c’est-à-dire comme un frère ou comme une sœur et non comme un fâcheux. Toutes et tous, nous sommes toujours susceptibles de commettre de « petites Saint-Barthélemy », de négliger l’autre, de détourner le regard de sa souffrance, voire de penser que sa présence ou même son existence nous dérange. Mais toutes et tous, nous sommes aussi capables, dans la foi, d’aimer et de nous laisser envahir par l’appel de la vie que Dieu nous adresse à chaque instant.

 

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À propos Pierre-Olivier Léchot

est docteur en théologie et professeur d’histoire moderne à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris). Il est également membre associé du Laboratoire d’Études sur les Monothéismes (CNRS EPHE) et du comité de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (SHPF).

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