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Les protestants nantais face à la traite négrière

 

 

Au milieu du XVIIIe siècle, des armateurs, manufacturiers allemands ou suisses protestants s’arriment sur le port de Nantes. Les quais de la Loire sont alors les vecteurs de leur négoce attaché aux manufactures et à de puissants réseaux européens. C’est une époque où Nantes se situe au premier rang des ports européens, et où la part de la traite nantaise sur le trafic négrier français avoisine les 50 %. Plus de 1700 expéditions et 550 000 déportés, du XVIIe siècle au milieu du XIXe siècle, sont recensés au départ de l’estuaire de la Loire. Le tabou nantais entourant la « traite négrière » n’a pas épargné les protestants et nous avons constaté qu’un nombre significatif d’entre eux ont pris part aux activités des négriers.

 Les indiennes

La richesse des négociants protestants repose sur deux activités : le négoce et la fabrication des indiennes. Ces étoffes imprimées très prisées, en référence à leur importation initiale des comptoirs des Indes, exigent une maîtrise de confection que les protestants suisses apportèrent à Nantes. On estime que les neuf fabriques nantaises, toutes protestantes, emploient environ 4 000 ouvriers à la veille de la Révolution Française, soit 45 % des ouvriers nantais, et représentent 40 % du négoce portuaire nantais. L’essentiel de la production est destiné au marché de la traite africaine. Quant aux capitaux, la finance suisse et genevoise accorde son soutien en priorité aux armateurs protestants. Les enjeux économiques sont donc considérables.

 La traite illégale

L’écoulement des indiennes de traite perdure jusqu’à ce que Napoléon publie le 29 mars 1815, lors des Cent-Jours, un décret fixant en article Ier que « la traite des noirs est abolie ». Néanmoins, le commerce des indiennes persiste durant la traite illégale. Ce trafic n’était pas toujours avantageux, mais il soutenait l’activité de multiples manufactures et négoces locaux. Entre 1815 et 1833, on ne suspecte pas moins de 353 bateaux de traite illégale au départ de Nantes et nous savons qu’au moins cinq négociants protestants y ont participé en attendant des jours meilleurs où d’autres activités plus rentables viendraient se substituer à ce commerce immoral. Car si la loi punit le capitaine, elle ne sanctionne pas l’investisseur.

La traite rapportait de 4 à 6 % de bénéfices moyens par an aux armateurs ; ainsi le commerce colonial permit la croissance de l’économie locale, le développement du port et de la ville. Plus qu’ailleurs, Nantes fit sienne l’argumentation négrière majeure : les colonies sont indispensables à la richesse nationale, les Noirs sont indispensables à leur mise en valeur, la traite est indispensable à son renouvellement.

Cependant, une prise de conscience a lieu dès le début du XVIIIe siècle, notamment sous l’impulsion des Quakers et de Britanniques, tel le protestant William Wilberforce et le mouvement du Réveil. L’armateur et protestant nantais Thomas I Dobrée s’engage dans la Société de la morale chrétienne et prend la tête d’une campagne contre la traite des Noirs dès 1821. Ladite société est loin d’être majoritairement composée de protestants. Mais ils y sont surreprésentés ; elle en compte 33 % parmi ses membres (alors qu’ils ne représentent que 2 % de la population environ) mais elle est surtout composée de 67 % de catholiques libéraux. L’effectif en 1823 est de 255 membres dont huit Pairs de la chambre haute, huit députés et 14 pasteurs. Il en va de même de la Société française pour l’abolition de l’esclavage (SFAE) dont 9 % des participants sont protestants et dans laquelle la paroisse réformée nantaise est en première ligne pour exiger l’abolition de l’esclavage dans les colonies.

 L’histoire n’excuse pas, ni ne justifie : elle explique

Force est de constater que la foi chrétienne de plusieurs armateurs et négociants protestants ne les a pas empêchés de se livrer à ce commerce immoral. Les indienneurs et armateurs sont des hommes de leur temps bien éloignés des considérations philanthropiques et la différenciation confessionnelle joue peu au sujet de la traite. Le poids du fret des indiennes, l’armement des navires expliquent le déni et la résistance nantaise face au combat abolitionniste. À cette époque, quelle famille nantaise n’a pas vécu de la traite directement ou indirectement ? Et que dire du comportement de l’immense majorité des armateurs catholiques nantais ? Aucun d’entre eux n’exprime de regret ou ne s’engage officiellement pour mettre fin à ce trafic. Les protestants, malgré l’implication de certains dans la traite, finissent par jouer un rôle important à Nantes en faveur de l’abolition. Ces mêmes protestants, par leur capacité à se diversifier et à investir, contribueront de façon décisive à la mutation du port de commerce, presque exclusivement tourné vers les Antilles, en un grand port de production industrielle de Nantes à Saint-Nazaire.

 

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À propos Charles Nicol

Charles Nicol est jeune retraité de la fonction publique territoriale. Il est titulaire d'un doctorat en théologie protestante (discipline histoire) et prédicateur laïc dans la paroisse de Nantes et de Loire-Atlantique.

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