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Jacques Ellul et la question des moyens

 

Dès 1934, alors qu’il est jeune étudiant en droit, Jacques Ellul (1912-1994) étudie la question des finalités et des moyens en collaboration avec Bernard Charbon­neau et dans le cadre du groupe bordelais des Amis d’Esprit. À sa parution en 1937, les deux amis gascons lisent Ends and Means, d’Aldous Huxley, neuf ans avant la traduction française. « La Fin et les Moyens » est aussi le titre d’une conférence que donne Ellul en Suisse et qui fournit matière au chapitre central de Pré­sence au monde moderne, livre programmatique de son œuvre (1948), ainsi qu’à une section des Combats de la liberté (1984). Tel est le « centre de [s]a pensée » : « On ne peut pas créer une société juste avec des moyens injustes. On ne peut pas créer une société libre avec des moyens d’esclaves. »

Cette pensée se condense dans une expression, le « problème des moyens », employée à plus de vingt reprises dans une douzaine d’ouvrages d’Ellul. Une généalogie fait remonter la formule à une étude pré­sentée en 1938 : dans une société post-chrétienne, « le problème actuel de la conduite de la vie n’est plus un problème éthique, mais un problème technique, le pro­blème des moyens que la société possède pour faire accomplir […] les règles communément admises. » Le problème consiste en ce que, désormais, les moyens caractérisent et fixent les fins permises « en évacuant celles qui sont jugées irréelles parce que nos moyens n’y correspondent pas ». Il s’ensuit que « Nous vivons à l’opposé de la formule “les fins justifient les moyens” ». Deux textes posthumes complètent le dossier. Théolo­gie et Technique (écrit des années 1970 publié en 2014) maintient une démarche principalement déontolo­gique : « les moyens doivent être cohérents aux fins ». Parce que « les moyens ne sont rien sans l’esprit qui les anime », on peut distinguer l’esprit de puissance et de mensonge d’une part, l’esprit de Vie et de non-puissance d’autre part. La première dualité travaille au coeur des moyens techniques dans un objectif « de possession, de domination, d’organisation, d’utilisation […] et cela reste vrai même si on prétend utiliser ces moyens pour le plus grand bien de l’homme. » Une telle prétention n’aurait aucune efficacité sans la dimension du sacré transféré à la technique déjà relevée par Ellul dans Les Nouveaux possédés. L’homme des moyens techniques est régulièrement berné par les bienfaits les plus concrets et réels (quoique secondaires) qui accom­pagnent l’expansion de la puissance. Ellul prend soin de préciser que le « problème de la puissance n’existe pas en soi : il s’inscrit dans le phénomène de la crois­sance des moyens ». En effet, « un système qui pouvait être tout à fait acceptable lorsque le corps social était limité en quantité, et en moyens d’action, peut devenir intolérable en croissant rapidement et en se dotant de techniques d’une extrême puissance ».

Avec Les sources de l’éthique chrétienne (écrit des années 1960 publié en 2018) Ellul entend par moyen « tout ce qui est en définitive médiateur entre les hommes », tout ce par quoi « l’homme s’accomplit, ou se détruit, […] imprime sa marque sur les êtres et les choses, et en reçoit leur empreinte. » Le problème des moyens devient, pour le chrétien, le « problème éthique du choix des moyens », ce qui suppose d’« ordonner ces moyens à la situation concrète du monde dans lequel ces moyens auront à exprimer la vérité, et la justice, et l’amour, et la liberté de Dieu ».

Le problème des moyens est donc tout autant celui de leur nombre exponentiel et de leur intensité que celui de leur nature. Ellul fustige les scientifiques pour avoir déclenché l’avalanche des seuls moyens techniques, sans que l’homme disposât d’autres moyens pour les maîtriser. Il associe « la croissance des moyens » en tant que « caractère central de la société technicienne » à la démesure de leur efficacité « qui vient obstruer toute autre considération ». Parce que notre société a tout misé sur la technique, « la multi­plication et la puissance des moyens » prennent toute la place dans le champ éthique car « c’est toujours au niveau des moyens que se posent les problèmes d’humanité ou de moralité, de même que c’est dans le domaine des moyens que se révèlent les excès. »

 Le faux problème des moyens

La tribune de Catherine Rongières (gynécologue-obstétricienne), publiée en mars 2016 dans L’Obs, four­nit un exemple de problèmes d’humanité. Cosigné par seize autres « professionnels qui connaissent bien l’enjeu pour les patients, que représente une démarche d’AMP », le texte demande l’autorisation de recher­cher le nombre et l’équilibre des chromosomes d’un embryon au cours d’un diagnostic préimplantatoire (ce qui permettrait d’« écarter [les embryons] qui seraient susceptibles de donner une trisomie viable »). La der­nière phrase à la fois résume le propos et confirme celui d’Ellul : « Nous en avons les moyens techniques, il faut que la loi change. »

Pour Ellul, ne travailler qu’« avec des moyens tech­niques et d’après des critères moraux » eux-mêmes issus de la morale technicienne (qui érige l’efficacité en tout domaine comme en principe absolu) induit l’homme à poser de « faux problèmes » et ne voir que des « apparences de problèmes sociaux, politiques, économiques ». Au point qu’aujourd’hui, évoquer le « problème des moyens » revient quasiment toujours à sous-entendre que ledit problème est un problème de quantité de moyens financiers nécessaires à la réa­lisation technique d’un projet personnel, d’un plan étatique ou d’un programme institutionnel. Or « plus les moyens d’action augmentent et plus la liberté inté­rieure et extérieure diminue. Les techniques sont de plus en plus rigoureuses et la liberté gît écrasée sous l’accumulation des moyens. »

Le paradoxe est flagrant lorsqu’on aborde la ques­tion climatique puisque, selon une récente affirma­tion de Valérie Masson-Delmotte (paléoclimatologue et vice-présidente du groupe de travail du GIEC sur l’étude physique du climat en 2018), « nous avons en main tous les moyens techniques et économiques » pour rester en dessous d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C. Ainsi pour l’écologiste Paul Hawken, la solu­tion des pompes à chaleur « pourrait bien être la plus efficace des technologies actuellement sur le marché » pour éviter 5,2 gigatonnes d’émission de dioxyde de carbone et générer des « économies d’exploitation » en milliers de milliards de dollars. Avec un argument différent, pendant la canicule de 2019, Inger Ander­sen (Directrice exécutive du programme des Nations- Unies pour l’environnement) a rappelé que « pouvoir se rafraîchir est indispensable à notre productivité » et que « la climatisation apporte un soulagement à court terme. Mais, à long terme, ce système revient à mettre de l’huile sur le feu. […] La demande en éner­gie sera donc plus forte, davantage d’émissions de gaz à effet de serre responsables du réchauffement de la planète seront générées et, par conséquent, davantage de vagues de chaleur surviendront. Nous tournons en rond, prisonniers. »

Des décennies plus tôt, Jacques Ellul affirme que « nous sommes pris au piège », celui-là même de « notre esclavage envers les moyens », dont le succès irrécusable alimente et renforce « notre universelle atonie qui peut devenir une agonie ». L’érection d’un « univers de facilité, de comptabilité, de Nombre » s’accompagne de l’érosion de la « conscience libre » comme du « désir de changer ».

 La triple inversion

Pour comprendre pourquoi Ellul ne partage pas, à l’égard des moyens techniques, l’optimisme des scien­tifiques qui y fixent tous leurs espoirs, il faut revenir sur l’échange (symbolique autant que matériel) opéré dans l’histoire de l’Occident entre l’ordre de la fini­tude et l’ordre de l’illimité. Pour Ellul, la société tech­nicienne se démarque des sociétés qui l’ont précédée en ce qu’elle a provoqué une inversion des moyens, des objectifs et des usages. Les moyens, qui étaient rares et limités en puissance sont devenus abondants et illi­mités en puissance. Les usages multiples et variés que pouvait faire un individu d’un moyen donné tendent à devenir un usage unique et normé pour tous.

À ce sujet, l’exemple du langage est caractéristique : les langues vernaculaires et leurs usages multiples se réduisent alors que la société technicienne se répand sur la planète au point que paléontologues et linguistes se désolent aujourd’hui de la disparition accélérée des langues minoritaires et des cultures humaines. En 2011, l’Alliance pour les langues en péril affirme que « chaque mois, deux langages s’éteignent sur terre avec la mort de leur dernier locuteur », de telle sorte que « sur les 6 800 langues et dialectes parlés dans le monde, 65 % à 90 % pourraient disparaître d’ici à la fin du siècle ».

De son côté, Ellul estime que « le langage dans la société technicienne n’a plus sa place » : il ne manifeste « plus aucun usage explosif » caractéristique d’une parole « vivante et vécue ». Depuis cette critique d’une « parole nécessairement morte car engluée dans la quotidienneté du technique », on s’est réjoui du rôle des réseaux sociaux dans les différentes révolutions ou crises de société récentes (la « Révolution Twitter » en Moldavie en 2009, le Printemps arabe en 2010-2011, la crise des Gilets Jaunes en France en 2018-2019…). Mais Ellul constate déjà en 1972 que « parler au moyen d’un langage désignifié » revient à « faire de la révolution un objet de consommation comme les autres, la situer dans la civilisation du spectacle ». De fait, aucune des crises sociales récentes n’a conduit à l’unique « révo­lution nécessaire » selon Ellul, celle qui, d’une part, verrait l’homme recouvrer une véritable maîtrise des moyens techniques et, d’autre part, restituerait à la société une autonomie suffisante vis-à-vis du système technicien.

Ellul anticipe « la grande entreprise de décom­position » des langages autres que le « langage com­mercial », « strictement utilitaire, extraordinairement pauvre mais précis », qui va jusqu’à contaminer « l’usage esthétique, la poésie » et « réduire ce langage à la futilité, au non-sens », en attendant son rempla­cement par la « fausse parole ». On peut généraliser cette réduction des usages du langage à leurs objectifs : désormais, les fins poursuivies apparaissent systémati­quement dévaluées et immanentes. Lorsqu’un incendie ravage la cathédrale Notre-Dame de Paris en avril 2019, le Président de la République française annonce que la toiture sera rebâtie dans les cinq années à venir non pour des fins humaines (honorer la foi des fidèles) mais plutôt pour le prestige national et politique ou les futurs bénéfices touristiques espérés.

Les politiques nationales partagent avec la science et la Technique d’évoluer en fonction de buts et d’ob­jectifs mais « jamais par rapport à des fins éthiques ou spirituelles ». Aux fins religieuses, philosophiques ou humanistes (Dieu, les vertus, le développement de l’hu­main), on a préféré le Bonheur et la Liberté (XVIIIe s.) pour ensuite chercher le bien-être (XIXe siècle), un niveau de vie élevée (XXe siècle) et finir par récla­mer un pouvoir d’achat décent (XXIe siècle). Certes, la notion de bonheur ou de liberté est toujours pré­sente dans le coeur de l’homme, mais « dégradée et affaiblie » par rapport au sens qui était le sien dans les siècles précédents car « l’évolution des moyens rend ces fins absurdes ». La réduction de la vie à l’acte d’ache­ter comme le retrait de la vie face à l’avancée de la puissance (celle de l’argent premièrement, qui permet d’acquérir tous les autres moyens d’action) implique que « notre monde est en train de perdre sa vie à force d’agir ». Par conséquent, « le point de remise en place véritable des moyens » passera par le chemin inverse : « que les hommes soient vivants au lieu de s’obstiner à agir ».

 Les deux ordres de moyens

Le passage de la recherche de la liberté ou de la vérité à celle de la consommation et de la puissance correspond au passage d’une éthique (universaliste) du bien à une éthique (individualiste) de l’utilité induite par le mythe du progrès, forme de morale conséquen­tialiste. Cette évolution éthique est ratifiée par Max Weber en 1919, dans une conférence sur « le métier et la vocation de politique » : l’éthique de conviction qui régit la morale kantienne est à corriger par l’éthique de responsabilité, laquelle doit être privilégiée. En gar­dant à l’esprit que l’éthique de responsabilité avait été formulée en tant qu’« éthique de la puissance (Macht en allemand) », il s’ensuit que l’homme est supposé libre de penser ce qu’il veut, de se fixer les valeurs qu’il souhaite, mais cette liberté intérieure est découplée de son agir dans une société où prime « la raison d’État » défendue par Weber.

Or, cette raison d’État, jusqu’à présent, coïncide avec la recherche de moyens innombrables pour organiser la société. Dans L’Illusion politique, Ellul y voit une ligne de partage, déclarant que « c’est exactement au niveau des moyens que se situe la différence entre démocratie et totalitarisme. »

Le drame des démocraties modernes réside en ce que le système technicien est celui-là même qui les maintient et les fragilise par son accroissement. Ce système apporte « les avantages bien connus, sur la consommation, la santé, etc. » mais c’est aussi, et « sans aucune réforme possible, le totalitarisme étatique, la pollution et la catastrophe écologique, la négation de l’individu, le triomphe des plus forts dans tous les domaines… ». Or, pour que la démocratie se distingue du totalitarisme, il faut deux ordres de moyens diffé­rents, ainsi qu’Ellul le soulignait dès 1946 : « L’État doit faire une politique […] contraire d’une politique [mue] par une volonté exacerbée de réussite et par l’emploi de moyens quelconques pour arriver à une fin toujours relative. L’Église ne peut admettre cette conception de la politique [et] doit affirmer exclusivement que l’em­ploi de moyens justes est nécessaire et que le but de la politique n’est pas la puissance mais la justice et la vérité. »

Sans avoir connu le passeport biométrique, l’Inter­net des objets, le gouvernement des algorithmes, la dématérialisation de la totalité des démarches adminis­tratives, la prolifération des modes de contrôle (géolo­calisation des livreurs, caméras de surveillance, puces RFID, compteurs électriques intelligents, application française Tousanticovid ou fichier espagnol des réfrac­taires à la vaccination…), Ellul décrit la contradiction entre démocratie et organisation technique : « Notre civilisation qui prétend ne pas user de contraintes cherche à saisir la totalité de l’homme et à l’enserrer dans un cadre minutieux, où tous ses gestes et les secrets de ses pensées seront contrôlés par l’appareil social. C’est cela que représente le triomphe des moyens. »

Or, la « démesure de l’efficacité des moyens » est cela même qui « modifie l’“âme” humaine ». Et, « dans cette explosion d’instrumentalisation », il n’y a pas « seulement une “influence” de la technique sur l’homme » mais une « insertion globalisante » de celui-ci dans le phénomène. Il est significatif à cet égard que le plus long des essais d’Ellul soit consacré aux rela­tions publiques dans la société technicienne pour en dévoiler « l’extrême danger », qui consiste à évincer la fin (« la liberté de l’individu ») et orienter les moyens « en vue d’un objectif limité, pour un intérêt très parti­culier (Renault, les P.T.T.), […] faire de l’homme un bon client, un bon travailleur, un homme adapté ».

Le sportif participe aussi à l’adaptation technique des hommes. En avril 2019, Roxana Maracineanu (ministre des Sports) et Frédérique Vidal (ministre de l’Enseignement supérieur) annonçaient que 500 athlètes français bénéficieront d’un « programme prioritaire de recherche sur la très haute performance sportive » dans lequel seront sollicitées « toutes les sciences » et les technologies des Big Data, de l’intel­ligence artificielle et des capteurs (de puissance pour la gestion des efforts, de position pour celle des dépla­cements et des tirs, de pression pour celles des appuis, etc.), ceci afin de battre les records « par l’amélioration de la technique individuelle ». Se confirme alors le jugement d’Ellul : il est mensonger d’affirmer que l’ath­lète est « parfaitement maître de sa technique » alors que c’est elle qui maîtrise l’intégralité de son corps.

La volonté de totalité et le danger totalitaire viennent de ce que « la démesure des moyens et des réussites techniques conditionne une morale du gigan­tesque et de l’illimité. » Dès lors, la révolution « pra­tiquement impossible » et pourtant nécessaire (pour éviter la fermeture du système technicien sur lui-même et l’avènement d’un totalitarisme planétaire) se doit d’être une « révolution spirituelle », impliquant à la fois un « grand courage », de « grands motifs » et de « grands moyens », qui « ne peuvent être que des moyens spirituels ». Mais la principale différence entre ces deux ordres de moyens ne consiste pas à opposer le matériel au spirituel mais à tracer une ligne de démar­cation entre les « moyens extrêmes » de la puissance et les « moyens limités » de la liberté, entre « ce qui donne le maximum d’efficience » et ce qui procure une « raison de vivre ».

« Ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Co 12,9)

Ellul ne cesse d’affirmer la nécessité de mettre en œuvre des moyens « non techniques » pour que cha­cun « redonne un sens à sa vie » dans la société techni­cienne. Car la distinction des fins et des moyens ne peut être évacuée tant que l’homme reste homme. À tous ses lecteurs, Ellul rappelle « inlassablement que les fins sont dans les moyens » ; à l’adresse des chrétiens, il joint à ce rappel un principe « théologiquement essen­tiel » – à savoir que « l’Incarnation, la Croix sont des moyens qui incluent la totalité de l’Inconditionné » : l’Incarnation n’a de sens que relativement au Salut et la Croix à la Résurrection.

Par conséquent, Ellul privilégie des moyens qui relèvent de deux caractéristiques de la Vie : la rela­tion et la limite. Ils n’ont aucune valeur en eux-mêmes (puisque tout moyen non technique peut être réduit à l’exercice d’une technique), mais dans l’esprit de non-puissance qui les anime ou, pour la personne de foi, dans la grâce du Dieu de Jésus-Christ : « Car le Saint- Esprit n’accordera de puissance vraie, d’efficacité qu’aux moyens qui concordent exactement avec le contenu même de cet Évangile. Il doit y avoir une communica­tion du moyen et de la fin pour que le Saint-Esprit se serve de nos moyens et les investisse de sa puissance. »

 Une parole incarnée

Parce que « nous avons à […] refuser absolument de nous associer à des moyens mensongers, injustes, cruels, où la perversité de l’homme éclate », nous devons premièrement redonner sens à la Parole par l’attention au prochain, la fidélité à ses engagements, l’exercice poétique, la mesure et la probité dans l’écoute, le dialogue et la disputatio, pour l’amour et la recherche de la vérité (qui n’est pas une notion obso­lète). Réapparaît la dimension fondamentale du témoi­gnage du Tout Autre en tant que vocation centrale de l’homme dans la société technicienne. Par Tout Autre, Ellul ne vise pas uniquement Dieu mais une « dimen­sion qui ne doi[t] rien à la technique », le rappel qu’il demeure une « vérité qui ne peut être manipulée par les moyens ».

Mais, parce que « le témoignage ne peut jamais être rendu par simulacre », il ne peut utiliser les « moyens modernes de communication ». L’homme, qui est un être incarné dans un temps et un lieu qui lui sont propres, manifeste au mieux cette vie dans des relations courtes mais s’illusionne lui-même lorsqu’il leur pré­fère des relations longues médiatisées par les moyens techniques. Le moyen non technique s’incarne dans « l’échange du regard, la communion de la parole, l’as­sistance que je porte et que je reçois, la fraternité dans une commune faiblesse, cette main tendue que j’offre où tout l’amour du monde pourrait prendre place… »

Le maître mot est faiblesse. Car « cent fois la main tendue vers l’autre est retombée, vaine, sans avoir été saisie [;] cent fois la parole la plus décisive, la plus vraie a été dite, et n’a provoqué que des malentendus. ». Mais face à « la grande renonciation à vivre » (en cherchant, par exemple, des solutions aux problèmes de notre temps dans les seuls outils et réseaux numériques), il faut « vouloir surmonter le destin de l’absence, par une plus forte présence où chacun se retrouvera en retrou­vant son prochain ».

 Donner et pardonner

Le sabbat et le jubilé sont deux institutions mosaïques importantes dans la critique ellulienne des moyens (cf. « Jacques Ellul et la conservation du monde », Foi & Vie, juillet 2020). Par elles, l’homme est appelé à se libérer de l’obsession de la consommation et à libérer la création du cercle de fer de la production. Voici tenue à distance la loi du monde, qui est loi de l’achat et de la vente. Là encore, l’enjeu n’est rien moins que de « changer la vie » par le moyen de la gratuité : « Il s’agit tout à la fois de pratiquer le pardon et le don » – « car nous ne pouvons pas vivre sans pardon », sans la remise des dettes. Par exemple, « dans nos rapports d’argent avec les autres hommes », il faut « décider pour l’homme, et contre l’argent » ; dans nos rapports avec les pays du Tiers-Monde, nous avons à prodiguer une aide gratuite, sans « imposer nos produits », sans « tirer aucun avantage économique ni politique de cette aide ». De manière générale il faut « être capable de faire un travail pour rien, supprimer l’utilitaire et la recherche d’efficacité (y compris la vitesse !) pour la gratuité d’une relation humaine. »

 Le droit

L’« immense fonction » du droit consiste en ce qu’il est moyen de protection contre les aléas de l’expérience humaine fondamentale et universelle du temps, de l’es­pace et de la relation aux autres. Pourtant, bien avant la transformation digitale du droit (legaltech), Ellul constate « l’entrée de la technique dans le droit » pour faire face à la « prolifération gigantesque des lois » et des actes juridiques, avec pour conséquence, une fois de plus, « la transformation générale des moyens en fins ». Par ailleurs, le droit a perdu son être en devenant une arme offensive, idéologique et économique. Il faut que l’homme redevienne « la préoccupation du droit et la justice sa mesure ». Le droit y perdra en puissance d’appropriation du monde, mais redeviendra « fac­teur d’humanisation d’un monde extra-humain par le moyen de l’ordre », en posant une limite juridique à l’illimitation des puissances (techniques, politiques, économiques) agissantes dans le cœur des hommes et au sein des sociétés.

 La sagesse et la prière

Pour Ellul la sagesse est ce qui donne une signi­fication au réel et sa vocation à l’homme. Elle ne condamne pas les moyens techniques mais les juge, ce qui implique « probablement une limite » afin que la liberté ne devienne pas folle, se niant elle-même aussi bien que l’être. Ainsi, « le choix des moyens est notre grande responsabilité. »

Cette affirmation (placée dans Politique de Dieu, politique des hommes) montre combien la réponse au problème des moyens qui se pose à chacun, fût-il chré­tien, est aussi choix politique. De fait, la sociologie étu­die de nouvelles formes de politisation des églises ; très récemment, l’opinion a pris conscience des soutiens évangéliques de Donald Trump ou de la « conversion » des Églises catholique ou protestantes d’Europe à l’éco­logie (et Le Monde de se demander « comment le chris­tianisme influence l’écologie politique »…). Autant de fausses présences au monde moderne, alerte Ellul, qui soutient que « la prière est beaucoup plus importante que toutes les déclarations, manifestations, élections, etc. » puisque « la prière est l’acte politique le plus important que le chrétien puisse accomplir ». L’Église n’est pas appelée à sauver une nation ou le monde mais à annoncer le message du Salut, l’Évangile, et un ensei­gnement « de réserve et de sagesse ».

Cependant, lorsqu’il commente 1 Pierre 4,7 – « La fin de toutes choses est proche. Soyez donc sages et sobres, pour vaquer à la prière » -, loin d’y trouver un argument pour dénigrer une société vouée à la pous­sière, Ellul y décèle une raison de nous « engager à fond », par la sagesse qui discerne « la vérité des choses et des vies, des situations et des événements » – et la prière pour « vivre concrètement la vie de la fin des temps et participer à la présence du Royaume ».

Parce que l’homme moderne a trouvé dans l’action « le moyen le plus parfait de se justifier soi-même », celle-ci, loin de conduire l’homme à prendre ses res­ponsabilités, « sert de grande parade à la mise en question » que peuvent produire la contemplation, le comparatisme historique, la poésie ou la prière. Le chré­tien comme le non chrétien sont invités à suspendre leur action dans un temps libre de toute manifestation de puissance pour déterminer « le comportement adé­quat » et inventer un « nouveau style de vie » en oppo­sition à ceux qu’imposent les moyens techniques.

Le combat spirituel

La notion de style de vie suppose un engagement de la personne tout entière et une continuité dans le temps. La critique des moyens n’est pas intellectuelle et ponctuelle, mais existentielle et permanente, pour conjurer le système technicien qui réclame une « adhé­sion de cœur » toujours plus complète.

« Loin de moi l’idée de nous renvoyer au Moyen Âge. Il ne s’agit pas de prétendre maîtriser la Technique [mais] de la surmonter[.] Nous sommes alors appe­lés à un combat plus subtil, car c’est dans une grande mesure un combat spirituel. Nous sommes appelés à démythiser la Technique, à lui enlever son masque de bienfaiteur de l’humanité, de moteur du progrès, […] à dissiper l’illusion que l’homme sera heureux, juste et bon, grâce à la Technique. »

Le problème éthique du choix des moyens pour répondre au défi du système technicien qui conduit le monde à la dévastation est semblable à celui de David devant choisir entre la panoplie de Saül et les pierres du ruisseau pour répondre au défi de Goliath. Choisir l’efficacité, ou la gloire de Dieu. Cette lutte, principa­lement spirituelle, est « un combat mortel ». Elle ne se termine en ce monde qu’avec la vie humaine parce qu’elle est la vie humaine même.

« Tout ce que j’ai écrit n’a de valeur que si on le comprend comme un appel au combat, montrant quel adversaire nous avons à affronter, quel combat à mener, quelles armes à utiliser. »

À lire l’article de Pierre-Olivier Léchot  « Le dialogue avec la culture est nécessaire »

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À propos Jean-Philippe Qadri

enseigne la physique-chimie en classes préparatoires et travaille sur les oeuvres de J.R.R. Tolkien et de Jacques Ellul.

Un commentaire

  1. feriaud.pierre@gmail.com'

    je crois que l’on ne peut pas dire mieux que Rabelais: « Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme » au 16 -ème siècle….. tout ce temps perdu!!!!

    Jacques Ellul a très bien compris ce problème de la technique et de son importance sur la vie de l’humain.
    Mais l’Homme est l’Homme: Son ambition, son ignorance et son fanatisme qui s’ajoutent aujourd’hui à son éloignement de la spiritualité nous amènent à une société qui devient de plus en plus fragile, irrespirable et dangereuse (si l’on se réfère à Hobbes).

    Il faut trouver les moyens pour renverser la direction. Il n’y a pas beaucoup de penseurs qui ont travaillé sérieusement à ce renversement de direction qui serait force de loi (sinon il ne reste que les pensées et le monde continue tranquillement dans la même direction).

    Donc au travail!! et je suis persuadé que la Bible et les évangiles seront des forces de réflexions irremplaçables

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