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Fonts baptismaux une particularité des temples de Suisse alémanique

 

Les visiteurs assez curieux pour entrer dans un temple réformé de Suisse alémanique ne manquent souvent pas d’être surpris d’y voir en plein centre d’attention de l’assemblée, là où se trouve d’ordinaire une table de communion, d’imposants fonts baptismaux appelés en l’occurrence Taufsteine, c’est-à-dire « pierres » ou « rocs baptismaux ». Pourquoi ce dispositif ? Et pourquoi ne s’est-il pas imposé, au XVIe siècle, dans les régions latines gagnées à la Réforme de type zwinglien ?

À ma connaissance, aucun historien de la Réforme dans les pays francophones ne s’est jamais intéressé à cette question. Et du côté de la Suisse alémanique, en particulier de Zurich où le mouvement réformateur a pris naissance sous l’influence de Zwingli et de son successeur Bullinger, il semble que ce ne fut pas non plus le cas : les questions que j’y ai posées à cet égard n’ont pas reçu de réponse. Ce qui n’interdit pas d’esquisser quelques hypothèses.

À la fin de la première des deux prédications qu’il prononça lors de la dispute de religion de Berne, en 1528, Huldrych Zwingli signala qu’à Zurich, dans le Grand-Moutier (Grossmünster), les fonts baptismaux étaient désormais installés là où se trouvait précédemment le maître-autel, donc bien en vue et à la place d’honneur. Pour Zwingli, il n’était évidemment plus question d’avoir encore un « autel » sur lequel un « prêtre » accomplirait, fût-ce symboliquement, le « sacrifice » de la messe. Lors de la première cène célébrée à Zurich à la manière réformée le Jeudi saint 1525, il n’y eut plus d’autel, mais une simple table de bois amovible, avec de la vaisselle de bois, comme lors d’un repas familial en milieu populaire. Pourquoi, alors, majorer l’importance visuelle des fonts baptismaux ?

 Les effets d’une « théologie de l’Alliance »

Dans ses commentaires à la dispute réformatrice de 1523, Zwingli n’a pas prêté au baptême autant d’attention qu’à la cène : sa pratique et son interprétation ne donnaient pas encore lieu à contestation. Mais dans les années suivantes, un groupe de ceux qu’on allait appeler les anabaptistes se sont mis à contester la validité du baptême administré jusque-là, en particulier celui des petits enfants, et à prôner la nécessité d’un re-baptême réservé aux seuls élus réellement convertis. Après quelques hésitations, Zwingli a résolument défendu la pratique en usage en évoquant, à la suite de l’apôtre Paul, son parallélisme avec la circoncision de l’ancienne ou première Alliance (ou Ancien Testament).

On peut imaginer que, dans cette brève période d’hésitation, Zwingli doit s’être abondamment entretenu de la question avec Bullinger, son cadet de vingt ans mais qui s’imposait déjà par l’ampleur et la qualité de sa réflexion théologique. Bullinger a eu sur l’ensemble du protestantisme réformé, y compris d’expression française, une influence pour le moins aussi déterminante, voire plus importante, que celle de Calvin. On lui doit bien sûr la rédaction de la Confession helvétique postérieure (1566) qui fut pendant plus de trois siècles le texte de ralliement de l’ensemble des Églises réformées (en France, la confession de foi dite de La Rochelle, 1571, s’en est directement inspirée), mais aussi ses célèbres Décades (prédications doctrinales réparties en cinq groupes de dix) et ses Cent sermons sur l’Apocalypse de Jésus-Christ qui tous deux parurent également en traduction française. Dans ses Décades, Bullinger a largement développé une interprétation de l’Écriture mettant en évidence la continuité de « l’Alliance » conclue par Dieu avec les humains dès la création, fortement attestée à Abraham, renouvelée avec Moïse et définitivement scellée en Jésus-Christ. Or le symbole attestant à chacun cette Alliance est la circoncision dans le premier Testament et le baptême dans le second.

On voit l’importance que revêt dès lors le baptême dans la perspective de la foi et des usages réformés, et on imagine à juste titre, me semble-t-il, que l’idée doit s’être alors rapidement imposée à Zwingli, Bullinger et leur entourage de souligner l’importance symbolique et communautaire du baptême en attribuant aux fonts baptismaux une place centrale dans l’agencement des espaces cultuels réformés.

 Évolutions ultérieures en Suisse romande

Ensuite, comment en est-on venu, en Suisse alémanique, à ne plus célébrer la cène sur une simple table de bois, mais sur un plateau recouvrant les fonts baptismaux ? Là encore, la documentation semble faire défaut.

Quant à la Suisse romande, en particulier dans le canton de Vaud où la Réforme est arrivée directement de Zurich par Berne interposée, pourquoi l’usage a-t-il été d’emblée, semble-t-il, d’installer comme en France une table de communion bien en vue de l’assemblée et de célébrer les baptêmes avec une aiguière simplement déposée sur cette table ? Je n’ai jamais repéré de document susceptible de nous informer sur ce point. On peut juste signaler que la table située au centre du temple de Chavornay (Vaud) a pour pied les anciens fonts baptismaux et pour plateau la moitié de celui de l’ancien autel médiéval, ce qui lui donne une allure de guéridon.

Serait-ce par imitation de ce modèle un peu improvisé que la plupart des anciennes tables de communion vaudoises avaient cette allure de guéridon avec un plateau généralement ovale ? Faute de documents, je me garderai bien de l’affirmer. Je me contente de constater, sans plus. Mais je reste convaincu que les responsables de ces différents dispositifs n’ont pas agi à la légère : ils doivent avoir sérieusement réfléchi à leur signification symbolique même si, aujourd’hui, elle ne s’impose plus à nous avec toute la force d’évidences.

 

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À propos Bernard Reymond

né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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