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Le sacrifice interrompu d’Isaac ou le sacrifice des tout-puissants

Abraham, père de tous les croyants… et même des pires ! Et si une relecture du récit d’Abraham nous permettait de nous décaler ? Et si une seule petite lettre pouvait tout changer et nous faire passer du sacrifice à la vie ? Redécouvrons l’un des récit les plus questionnants de la Bible.
Dans la Genèse, les questions de paternité, de conjugalité et de maternité offrent des scénarios incroyables qui aboutissent étrangement au sacrifice d’Isaac.
Nommé au début de la Genèse, Abram signifie « père éminent » ou « père exalté ». Il est appelé à quitter son clan pour aller vers une terre inconnue. Dieu le bénit et promet de faire de lui une grande nation. Il se marie avec Saraï qui signifie « ma princesse ». Ils n’ont pas d’enfant : c’est Hagar, la servante, qui donne un fils à Abram, Ismaël. Abram a 99 ans quand Dieu revient vers lui pour lui dire qu’il sera fécond avec Saraï. Pour sceller cette alliance, il change leur nom : Saraï devient Sarah, la princesse et Abram devient Abraham « père d’une multitude ». Ce petit jeu de lettre (hé en hébreu) change à la fois le sens et le destin de ces deux personnages comme s’ils étaient de nouvelles créatures. De cette nouvelle union, qui a libéré Sarah de la possessivité d’Abraham, naîtra Isaac, qui signifie « rire ».

Mais dans la famille recomposée rien ne va plus, Hagar est congédiée sur ordre de Dieu. Ne reste qu’Isaac, Sarah et Abraham. Dieu, qui avait promis une descendance innombrable à Abraham, lui demande maintenant d’aller sacrifier son fils, l’unique qui lui reste ! Cette histoire est illogique, horrible même !

Pour l’expliquer, des commentateurs ont exalté l’obéissance d’Abraham et d’Isaac. D’autres ont prétendu qu’Abraham n’avait pas bien compris : il se serait imaginé à tort que Dieu lui avait demandé de sacrifier son fils. Certains ont dit qu’en réalité, Abraham testait la fidélité de Dieu. C’est un peu tiré par les cheveux, mais que dire quand Dieu se contredit de façon si choquante ! Entre les promesses de bénédiction et les désirs d’infanticide, le registre n’est pas du tout le même !

La voie qui me semble la plus sage pour comprendre ce texte est celle que nous proposent les historiens sur l’infanticide, pratiqué dans les religions anciennes, jusque dans la Rome antique. Tacite qualifie « d’excentrique la coutume des juifs à ne vouloir supprimer aucun nourrisson ». Et c’est peut-être grâce au récit du sacrifice interrompu d’Isaac, qui a dissocié les bénédictions de Dieu des sacrifices humains, que cette pratique a été abandonnée.

Enfin, une autre piste : quand l’ange d’Adonaï arrête la main d’Abraham il dit : « Abraham, Abraham, ne lève pas la main sur le garçon, ne lui fais rien… car maintenant je sais que tu crains Dieu et tu n’as pas (littéralement) retenu ton fils, ton unique loin de moi ». Dieu aurait-il eu peur qu’Abraham « retienne » le garçon ? Qu’il ait oublié le « hé » dans son nom et soit redevenu un père exalté, un peu trop éminent ? Il y a ici une question de rivalité. Qui est le Père ? Qui a l’autorité et le pouvoir ? Dieu suspecte-t-il Abraham de vouloir être le propre Dieu de son fils ?
Mais Abraham n’a pas retenu son fils, il a montré à Dieu que s’il était capable de retenir quelque chose c’était son désir de possession. De son côté, Dieu n’a pas non plus pris son fils à Abraham, il l’a sauvé de leur toute puissance à eux deux et l’histoire a pu continuer, la bénédiction s’accomplir et se multiplier. Ni l’un ni l’autre n’ont retenu le fils et ils se sont retrouvés autour d’une alliance porteuse de vie et d’avenir.

Notre société voit hélas encore trop de victimes innocentes sacrifiées sur l’autel de la foi.

Avec ce texte, pourtant, le seul sacrifice qui semble valable est celui de notre propre désir de possession et de puissance. Il montre que ce n’est qu’en laissant la vie et la liberté à l’autre que notre propre rencontre est possible avec Dieu, que la lettre « hé », comme une respiration, peut s’inscrire au cœur de notre nom et changer notre destin. Ce texte montre aussi l’importance de l’équilibre des forces entre les hommes et Dieu : chacun doit faire le sacrifice de ses désirs, faire preuve d’humilité et de confiance pour que le rire d’Isaac et de bien d’autres encore puisse retentir sur le chemin du salut.

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À propos Nina Liberman

est pasteure à Bordeaux depuis 10 ans, d’abord au Diaconat puis dans la paroisse de la Rive droite.

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