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Une fiction qui éclaire le présent

 

The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate en français) est une série télévisée créée en 2017 par Bruce Miller et produite par la plateforme de vidéo en ligne Hulu. L’intrigue se base sur le roman éponyme de l’écrivain canadienne Margaret Atwood publié en 1985. L’intrigue s’apparente au genre dystopique, un qualificatif présenté tantôt comme le contraire négatif de l’utopie, tantôt comme cette utopie vécue de l’intérieur. La plupart du temps, le cadre temporel de la dystopie est situé dans un futur proche, ce qui peut l’apparenter à de la science-fiction. Cette modalité d’anticipation est toutefois plutôt utilisée pour présenter une société imaginaire, fruit d’une dérive dictatoriale, extrapolant (parfois de manière minime) à partir de la société qui est la nôtre. L’intrigue dans La Servante écarlate prend un ancrage tout à fait particulier dans le fait religieux.

Dans un avenir proche, l’humanité connaît une crise de la fertilité sans précédent, ce qui la place face au risque de son extinction. Cette cause originelle a provoqué le basculement de ce qui fut les États-Unis d’Amérique dans un système dictatorial d’obédience religieuse mené par une secte protestante fondamentaliste, les Fils de Jacob. Rebaptisés « divine République de Gilead », les États-Unis vivent dans un nouveau modèle sociétal où le problème de fertilité est « résolu » par une organisation sexuée spécifique : aux femmes stériles dirigeant la maisonnée sont adjointes des servantes (vêtues entièrement de rouge), dont l’unique fonction est la procréation. Celle-ci est ritualisée dans une « cérémonie » qui n’est rien d’autre qu’un viol institutionnalisé, basé sur une interprétation abusive du récit biblique de Rachel et sa servante Bilha.

L’angle narratif est subjectif, il est celui de la servante. Cela se passe parfois au détriment de l’exploration du fonctionnement du système dictatorial dans lequel évoluent les protagonistes : en tant que spectateur on aimerait en savoir plus.

C’est sous forme de flashbacks que nous parviennent les étapes qui ont jalonné la mise en place du système dictatorial des Fils de Jacob. On apprend que les principales institutions du gouvernement américain, Maison-Blanche et Congrès, ont été la cible d’attentats, menant à l’établissement d’une loi martiale qui, semble-t-il, permet peu à peu un glissement vers la dictature. Il semble aussi y avoir eu une guerre civile, et le gouvernement démocratique américain s’est retranché principalement en Alaska.

Le sentiment que suscite une telle œuvre, c’est d’abord la peur. Peur que l’auteur elle-même avoue avoir ressentie en écrivant. Atwood s’est astreinte à constituer sa société imaginaire uniquement avec des éléments ayant réellement existé. Elle invoque ainsi comme influences la révolution conservatrice des années Reagan, la politique nataliste de la Roumanie de Ceausescu ou encore sa variante eugéniste, le programme Lebensborn sous le IIIe Reich.

Le sentiment de peur face à cet objet de fiction vient donc de cette subordination volontaire au réel. Mais il est encore renforcé par l’actualité politique étasunienne. À l’occasion de la course à la présidentielle américaine, une certaine frange évangélique, fervent soutien de Donald Trump, est apparue plus distinctement sur le devant de la scène. André Gagné, professeur à l’Université Concordia de Montréal leur a tout récemment consacré un ouvrage, Ces évangéliques derrière Trump, paru tout récemment chez Labor et Fides.

Or, à sa lecture, force est de constater les similitudes idéologiques entre ces partisans du Président sortant et le système politique de la fictive République de Gilead. On en trouve un exemple notamment dans la notion de « dominionisme », qui se conçoit comme une volonté de contrôle « chrétien » sur tous les aspects de la société. En usant de la célèbre distinction aristotélicienne, on serait tenté d’affirmer que la différence se situe dans le fait que le projet « dominioniste » reste pour l’heure en puissance alors que, dans la fiction imaginée par Atwood, il existe en acte. Ainsi, en lisant Gagné, s’instille le sentiment glaçant d’obtenir la description des procédés sociopolitiques de mise en place de cette dictature fondamentaliste, ceux qui précisément nous manquaient lors du visionnage de la série : une police des âmes pratiquera un contrôle holistique sur tous les aspects de la vie.

Atwood le déclare elle-même : sa dictature fictive n’est que « prétendument chrétienne », puisque selon elle les Fils de Jacob, en raison de leur comportement et de leur idéologie, ne correspondent pas à ce qui constitue le cœur de la vie chrétienne, à commencer par « aimez vos ennemis ». L’auteur dès lors écrit qu’il ne s’agit pas de christianisme à proprement parler mais d’une soif inextinguible de pouvoir. Hors de la fiction, le constat semble le même : ce « dominionisme » pro-Trump apparaît comme un fourvoiement dans les jeux du pouvoir au détriment de ce qui compte le plus : la foi.

 

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À propos Adrien Bridel

détenteur d’un master en histoire et philosophie est membre du Conseil synodal de l’Église Réformée Évangélique Neuchâteloise (EREN) en charge de la diaconie. En parallèle il suit une formation pédagogique.

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