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Bazille, Ruth et Booz

 

En 2004, le musée Fabre faisait l’acquisition de Ruth et Booz, ultime chef-d’œuvre de Bazille laissé inachevé au moment de sa mort au combat le 28 novembre 1870. Le peintre, qui s’était fait connaître au Salon parisien par ses sujets modernes, se tourne cette fois vers un sujet d’histoire souvent abordé par les peintres avant lui (Poussin, Millet, Gleyre, Cabanel). Plus que du célèbre passage du livre de Ruth de la Bible, Bazille puise son inspiration dans le poème de Victor Hugo, Booz endormi, faisant partie de la Légende des siècles (1859). En 1870, Bazille gagne le midi pour y passer l’été avec en tête sa composition soigneusement élaborée durant tout le printemps à Paris à travers de nombreux dessins et une étude d’ensemble à l’huile. Il installe ses figures dans un paysage nocturne, austère et synthétique, qui avoue clairement sa dette envers l’art de Puvis de Chavannes qu’il a eu l’occasion d’admirer au Salon (en particulier en 1867 quand ce dernier expose Le Sommeil aujourd’hui conservé au palais des Beaux-Arts de Lille).

Pour planter son décor, Bazille semble suivre à la lettre le mouvement même des vers du poète. Les meules sur la gauche « qu’on eût prises pour des décombres », la silhouette rampante de Ruth, la tête relevée en direction de la « faucille d’or dans le champ des étoiles », le corps de Booz, vénérable et autonome, installé tout près du rebord de la toile au premier plan à droite : « Booz ne savait pas qu’une femme était là, / Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle. » Le coloriste hors pair de La Toilette ou de la Scène d’été renonce à tout effet de couleur pour se restreindre à une gamme sourde à peine égayée par les rehauts de blanc de la tunique de Booz. Œuvre étrange autant qu’inhabituelle, Ruth et Booz de Bazille est aussi sans doute une des œuvres où l’artiste, au soir de sa courte vie, a le plus livré de lui-même. Seul dans la propriété familiale de Méric aux portes de Montpellier, il s’abandonne, après sa vie trépidante parisienne, à la solitude et à l’introspection.

À la différence de ses proches camarades – Monet, Renoir, Sisley – Bazille est demeuré célibataire et préoccupé, depuis plusieurs années, par l’idée du mariage. Le choix du thème biblique, lié à la notion de la perpétuation de la race humaine, n’était sans doute pas innocent pour ce jeune homme de 28 ans qui déclarait dans une lettre à sa mère, l’année précédente : « Une fille de vingt ans, fort séduisante, qui semble vous adorer, cela émeut. Si j’avais quelques années de moins, et quelques cheveux de plus, il est probable que je deviendrais tout à fait amoureux. » Ainsi ce Booz méditatif, le crâne dégarni illuminé par le rayon de lune, peut ainsi être entendu comme un autoportrait déguisé du peintre à un moment clef de son existence. Entretenu par sa famille dans la capitale depuis plusieurs années, acteur engagé dans la lutte pour imposer le réalisme en peinture, farouchement républicain, pressé d’accéder à l’âge adulte, Bazille ne sent-il pas à ce moment-là son destin basculer, d’autant que plusieurs parents ou amis ont déjà rejoint le front ?

Le 16 août 1870, il abandonne son tableau « à moitié chemin », laissant des zones vides de toute matière sur le terrain et sur certaines parties du corps de Booz, et court s’engager dans le troisième régiment de zouaves, l’un des plus dangereusement exposés. Son fidèle ami Edmond Maitre lui écrit depuis Paris : « Vous êtes fou, archi-fou, je vous embrasse de tout mon coeur ; que Dieu vous protège (…). Pourquoi ne pas consulter un ami ? Vous n’avez le droit de prendre cet engagement. » Renoir qui se trouve à ses côtés griffonne sur la lettre : « Trois fois merde. Archi Brute. »

 

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À propos Michel Hilaire

est conservateur général du patrimoine, actuellement directeur du musée Fabre (Montpellier).

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