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La présence des femmes au tombeau, un bon argument?

 

Il y a des arguments qui ont la vie dure. Ils paraissent tellement évidents que nous les reprenons et relayons sans interroger leur bien-fondé. Ils sont susceptibles d’être vrais puisque bon nombre d’érudits bien avant nous les ont affirmés, et nous n’avons pas de raison de mettre en doute la sagacité ni la maîtrise des dossiers de nos prédécesseurs ou contemporains. Enfin, ces arguments s’inscrivent si harmonieusement dans les préoccupations sociétales d’une époque qu’ils se transforment en des vérités incontestées qui « parlent » sans que nous nous efforcions de les mettre en doute, pire, sans que nous n’osions le faire. Un exemple de ce type concerne le récit de la présence des femmes au tombeau ouvert et vide que les quatre évangiles du Nouveau Testament racontent. Dans le cadre du débat controversé sur l’historicité de cet épisode biblique, l’argument souvent évoqué se résume comme suit. Les évangiles sont unanimes à propos du fait que des femmes ont été les premières à découvrir le tombeau vide dans lequel Jésus avait été enterré après sa crucifixion. Certes, la composition de ce groupe de femmes varie d’un évangile à l’autre, mais il reste que ce sont toujours plusieurs femmes – ou du moins une, à savoir Marie de Magdala (cf. Jn 20,1-2) – qui ont découvert le tombeau et qui, du coup, étaient les premières destinatrices du message pascal. Or, le témoignage des femmes, contrairement à celui des hommes, semble avoir été sans valeur juridique dans l’Antiquité, du moins dans le judaïsme de l’époque. Ainsi, la présence des femmes au tombeau doit avoir une haute valeur historique puisque l’on imagine mal que le christianisme naissant ait inventé de toute pièce un tel dispositif littéraire qui était très peu crédible dans le contexte culturel de l’époque.

Mais l’argument est-il pertinent ? Rien n’est moins sûr. Je souhaite rapidement exposer les indices les plus importants qui nous invitent à douter de son bienfondé.

1. L’opinion selon laquelle le témoignage des femmes dans l’Antiquité n’avait pas de valeur juridique ne recouvre que très partiellement la réalité historique, complexe en cette matière. La juridiction romaine accordait aux femmes le droit de témoigner, et leur parole avait le même poids que celle des hommes. Mais qu’en est-il du judaïsme de l’époque ? Les textes à notre disposition pour la période qui nous intéresse sont limités et leur interprétation n’est pas sans poser de problèmes. Selon l’historien juif Flavius Josèphe (env. 37-100 apr. J.-C.), « les femmes ne rendront pas de témoignage, à cause de la légèreté et de la témérité de leur sexe » (Antiquités juives 4,219, trad. É. Nodet). Selon le philosophe juif Philon d’Alexandrie (env. 20 av. à env. 50 apr. J.-C.), la femme a une vocation essentiellement domestique. Ainsi, elle doit éviter « les places publiques, les bâtiments officiels, les tribunaux [!], les clubs, les assemblées composées de foules grouillantes, la vie en plein air, avec ses palabres et ses activités » ; ces espaces conviennent aux hommes ; aux femmes, par contre, « conviennent la vie domestique et l’assiduité au foyer […] si ce n’est lorsqu’il lui faut se rendre au temple » (Lois spéciales 3, 169 et 171 ; trad. A. Mosès). La littérature rabbinique sera sur la même longueur d’onde, en contestant la valeur juridique du témoignage de la femme. Mais cette littérature est nettement postérieure à l’époque qui nous intéresse. Il est ainsi délicat de s’en servir de façon non critique pour tenter de reconstruire la réalité historique du judaïsme palestinien au début du Ier siècle apr. J.-C. D’ailleurs, même ces textes semblent démontrer en filigrane que des exceptions étaient admises dans des cas particuliers. L’historienne Tal Ilan conclut son analyse comme suit : « Le système judiciaire juif n’était pas monolithique à l’époque du Second Temple [i.e. du judaïsme postexilique], et dans certains quartiers de la société juive, le témoignage des femmes était considéré comme parfaitement acceptable ».

2. Les textes que je viens de mentionner concernent essentiellement l’espace social du tribunal. En dehors de cet espace bien précis, la parole de la femme juive n’avait a priori pas de moindre valeur que celle de l’homme, et les textes juifs qui évoquent des échanges entre des rabbins et des femmes considèrent ces dernières comme des partenaires de dialogue d’égal à égal. Cela vaut aussi pour le témoignage des femmes dans les récits de Pâques, qui sont loin de vouloir raconter une histoire qui se déroulerait devant un tribunal. Leur intention est tout autre. Plus intéressant encore, ces récits ne relayent à aucun moment le cliché selon lequel le témoignage des femmes n’aurait pas eu de valeur, ou une valeur moins importante que celle des hommes, tout au contraire. À la suite de leur récit de l’épiphanie au sein du tombeau vide, « Pierre se leva et courut au tombeau » (Lc 24,12) ; selon l’évangile de Jean, Simon Pierre et le disciple que Jésus aimait se mettent également en marche en direction de cet énigmatique espace de la mort (Jn 20,3) ; et selon l’évangile de Matthieu, c’est grâce à la parole des femmes que les onze disciples décident de quitter Jérusalem pour se rendre en Galilée (Mt 28,7-10.16). Enfin, le célèbre passage qui évoque le refus du témoignage des femmes par « les apôtres » (Lc 24,11) – « ces paroles leur parurent une niaiserie » – ne prouve pas le contraire ; ils n’adhèrent pas au récit des femmes, non pas parce que c’était un témoignage venant de femmes, mais parce que son contenu semblait trop extravagant pour être cru.

3. La présence de femmes au tombeau de Jésus n’est pas surprenante, ni d’un point de vue de la dramaturgie dramaturgie des évangiles, ni d’un point de vue culturel. Après l’échec cuisant des disciples-hommes – Judas Iscariote le livre aux autorités juives, tous prennent la fuite lors de l’arrestation de Jésus, tandis que Pierre renie son maître –, seules les femmes restent comme figures d’identification potentielles. Ce sont elles qui sont présentes lors de la crucifixion (Mc 15,40-41) et qui connaissent le lieu de l’ensevelissement de leur maître (Mc 15,47). Ce sont alors elles qui, sans surprise, réapparaissent au tombeau. Ajoutons que le rôle actif de femmes lors des rites funéraires – exposition du défunt à la maison, cortège funéraire, soin du tombeau, etc. – est très largement attesté par des textes et des représentations visuelles de l’Antiquité. Le judaïsme antique ne faisait pas exception.

4. Jetons enfin un coup d’œil sur un texte du IIe siècle. Le philosophe grec Celse, dans son écrit polémique intitulé Discours véritable (vers 177), s’attaque à la véracité du témoignage chrétien de la résurrection du Christ par les mots suivants qu’il emprunte à un certain juif : « Qui a vu cela [i.e. les événements autour de la résurrection du Christ] ? Une exaltée, dites-vous, et peut-être quelque autre victime du même ensorcellement, soit que par suite d’une certaine disposition il ait eu un songe et qu’au gré de son désir dans sa croyance égarée il ait eu une représentation imaginaire, chose arrivée déjà à bien d’autres, soit plutôt qu’il ait voulu frapper l’esprit des autres par ce conte merveilleux, et, par cette imposture, frayer la voie à d’autres charlatans » (Origène, Contre Celse 2,55 ; trad. M. Borret). Là aussi, il vaut la peine de regarder le texte de près. La femme « exaltée » (Marie de Magdala, semble-t-il) n’est pas disqualifiée parce qu’elle est une femme, mais parce qu’elle est atteinte, selon le polémiste antichrétien, d’un état d’esprit similaire à celui de cet « autre » anonyme (Pierre ?). L’auteur laisse, bien malicieusement, la question ouverte de savoir si celui-ci était victime d’une « représentation imaginaire » ou bien tout simplement un imposteur. Nous voici arrivés au terme de notre bref parcours historique. Dans sa fascinante enquête sur la foi des premiers chrétiens en la résurrection du Christ, Jürgen Becker avait conclu que l’argument de la présence des femmes au tombeau vide était « une épée émoussée » dont nous aurions intérêt à ne plus nous servir. Je partage son avis. Du moins faudrait-il désormais exposer sa fragilité ou, au contraire, essayer d’aiguiser à nouveau frais cette épée en contestant les arguments que je viens d’évoquer et en en fournissant de nouveaux, par exemple sur la base d’une documentation textuelle élargie.

« Mais alors, me direz-vous, vous mettez en doute l’historicité de l’épisode du tombeau vide et, plus globalement, l’importance des femmes au sein du christianisme naissant ? » Oui et non. Oui car la faiblesse de « l’argument des femmes » ne fait que renforcer notre doute à propos de l’historicité du tombeau vide, une hypothèse déjà bien fragile pour d’autres raisons. Non car de nombreuses études ont démontré de manière convaincante que les femmes ont assumé d’importantes responsabilités au sein des différents mouvements du christianisme émergeant.

« Enfin, me direz-vous, quelle est l’importance de cette enquête à orientation historique pour notre foi, et notamment pour la compréhension du Christ mort et ressuscité ? » Aucune, à première vue – quoique ! Elle nous invite à distinguer soigneusement entre enquête historique et affirmation de foi, et à être au clair sur la signification des concepts-clefs comme celui de la « résurrection ». Le langage de la résurrection, profondément ancré dans le judaïsme à l’époque de Jésus, est un langage de réhabilitation, de justification. Il dit que Dieu n’était pas indifférent à l’égard de la mort de Jésus, cette mort atroce qui semblait mettre en question le projet de vie du Nazaréen. Contrairement aux apparences, Dieu n’a pas rejeté, mais réhabilité celui qui s’est vu rejeté et abandonné par tout le monde – non seulement par ses adversaires, mais aussi par ses proches, et finalement par son propre Dieu (Mc 15,34). Il va de soi qu’une telle perspective est celle de la foi, donc celle d’une proposition de sens existentielle, et non celle d’une donnée historique – que ce soit l’historicité ou non du tombeau vide ou l’authenticité psychologique des expériences visionnaires de tel personnage du christianisme naissant. Le coup de génie du christianisme naissant était de mettre un signe d’échec – la croix – au centre de son univers symbolique et de le recharger d’une tout autre signification, ouvrant ainsi la voie vers une nouvelle compréhension de Dieu, du monde et de l’être humain. C’est là où réside la véritable provocation de la foi chrétienne, sa force évocatrice.

Cet article se base entre autres pour sa partie historique sur : Jürgen Becker, Die Auferstehung Jesu Christi nach dem Neuen Testament, Tübingen, Mohr Siebeck, 2007 ; Tal Ilan, Jewish Women in Greco-Roman Palestine. An Inquiry into Image and Status, Tübingen, Mohr Siebeck, 1995 ; Martin Vahrenhorst, « “Se non è vero, è ben trovato”. Die Frauen und das leere Grab », Zeitschrift für die Neutestamentliche Wissenschaft 89 (1998), p. 282-288.

À lire les articles de James Woody  “Des femmes qui ne prouvent rien, mais qui font sens “ et Pierre-Olivier Léchot ” Calvin et les femmes au tombeau Humilité et promesse de la prédication “

 

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À propos Andreas Dettwiler

Andreas Dettwiler
est professeur de Nouveau Testament à la faculté autonome de théologie de l’Université de Genève.

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