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Corée du Sud : pour les Églises protestantes, dépasser l’héritage

 

Lorsqu’on pense au protestantisme en Corée du Sud, on pense souvent en premier lieu à sa croissance spectaculaire durant la seconde moitié du siècle passé, à son dynamisme quasi militant, à ses megachurches impressionnantes. Peut-être certains lecteurs pensent-ils aussi aux scandales de ces dernières années, mêlant argent et pouvoir, qui entachent son image et mettent en péril sa réputation dans la société. Dans les lignes qui suivent, je me concentrerai sur un seul aspect : son cordon ombilical qui n’est pas encore complètement coupé et qui l’empêche de déployer tout son potentiel.

Si le catholicisme est arrivé en Corée par l’intermédiaire de Coréens convertis plutôt que de missionnaires, l’histoire du protestantisme est plus classique. Elle commence avec l’arrivée des premiers missionnaires en 1884/85. La majorité était des Américains, essentiellement presbytériens et méthodistes. Leur influence sur les Églises protestantes a été directe, jusqu’aux années 1950-1960, aussi bien pour ce qui concerne le gouvernement des Églises que l’implication dans la formation des pasteurs coréens. Un phénomène qu’on pourrait qualifier de conservation, et même de radicalisation d’un héritage reçu s’est produit : beaucoup de dirigeants d’Église coréens poursuivent aujourd’hui encore, consciemment ou inconsciemment, la ligne directrice tracée entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle.

Les Églises protestantes n’ont pas seulement copié la forme et l’organisation des Églises mères des missionnaires mais elles ont aussi adopté leur constitution, leur règlement général, leur confession de foi… C’est seulement en 1972, soit après presque un siècle d’existence, qu’une première Église presbytérienne a osé écrire sa propre confession de foi. Il serait donc intéressant de regarder de près certaines de ces caractéristiques ankylosantes apportées par les missionnaires-fondateurs, car elles semblent se retrouver et perdurer dans une grande partie de la famille protestante. Je n’en mentionnerai que deux, en me concentrant sur les Églises presbytériennes pour les exemples.

Premièrement, une attitude complaisante, voire opportuniste, vis-à-vis du pouvoir politique. À la fin du XIXe siècle, beaucoup de Coréens s’intéressent au protestantisme avec une motivation politique. La péninsule perd de plus en plus d’autonomie devant l’hégémonie japonaise dans la région. Les Coréens, percevant le protestantisme comme une religion liée à la modernité et à la technologie occidentale, le considèrent rapidement comme un potentiel allié du sentiment anti-japonais. Les missionnaires en sont très inquiets, voulant garder une bonne relation avec les pouvoirs en place dans la perspective de l’évangélisation. Quand un mouvement de réveil de tendance piétiste gagne du terrain à partir de 1903, avec un point culminant en 1907, ils ne manquent pas d’en profiter pour marginaliser l’implication politique des protestants et promouvoir une piété individuelle. Cette attitude se réitère dans la soumission opportuniste de la majorité des Églises protestantes aux régimes dictatoriaux des années 1970 à 1980. Aujourd’hui encore, la proclamation de l’Évangile comme contestation de l’injustice et de la violence dans la société est une denrée rare par rapport au discours prédominant du « salut de l’âme », c’est-à-dire la conversion d’un individu par une piété personnelle et sentimentale.

Deuxièmement, une orientation fondamentaliste. Les missionnaires-fondateurs des Églises sont théologiquement issus du milieu qui prendra parti pour les fondamentalistes durant la controverse entre les fondamentalistes et les modernistes aux États-Unis dans les années 1920-1930. Ils défendent l’inerrance biblique et la théorie de l’inspiration littérale de la Bible. Ils refrènent donc le mouvement qui veut ouvrir l’Église coréenne à une lecture autre que fondamentaliste, apparue dès le milieu des années 1920. L’influence des missionnaires dans les débats théologiques prend une autre tournure vers la fin des années 1940. Un groupe d’étudiants de la faculté de théologie de l’Église presbytérienne porte alors plainte contre un professeur auprès des autorités ecclésiales au sujet de sa lecture historico-critique de la Bible. C’est la naissance d’un débat interne à l’Église qui prend de l’ampleur et finit par arriver jusqu’au Synode en 1953. Le vote s’annonce extrêmement serré, mais les députés pro-fondamentalistes se trouvent largement majoritaires au Synode grâce aux véhicules mis à leur disposition par l’armée américaine à la demande des missionnaires. Une scission arrive, une des premières de multiples séparations…

La question de l’héritage que les missionnaires-fondateurs ont laissé aux Églises protestantes en Corée est bien entendu beaucoup plus complexe. Il est bon cependant de rappeler que toute Église se vit dans un contexte. Pour les Églises coréennes, ce contexte est étroitement lié à l’histoire et à la théologie léguées par les premiers missionnaires. Mais il est aussi fait d’une riche tradition culturelle et philosophique qu’elles ont largement négligée, par attrait pour ce qui venait d’ailleurs, et de défis actuels qu’elles ne pourront relever qu’en prenant conscience que la théologie chrétienne n’est pas figée dans un moment historique idéalisé, mais qu’elle s’incarne toujours dans la société et la culture qui l’accueillent.

 

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À propos Hyonou Paik

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chrétien réformé dès l’adolescence, est arrivé à Paris depuis la Corée du Sud pour ses études en philosophie. Renouant avec ses rêves d’adolescence, il entreprend des études de théologie à Paris puis à Genève. Il est pasteur dans l’Église réformée évangélique du canton de Neuchâtel.

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