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La primauté de la foi sur les doctrines

 

Certains pourraient penser que la démarche libérale est parfois très négative, car elle se fonde, comme le dit la phrase d’introduction à ces cinq affirmations, sur un refus : celui de tout système autoritaire. C’est en partie vrai, car notre libéralisme est d’abord une déconstruction de l’empilement de dogmes qui, selon nous, voilent la face et la saveur de l’Évangile. L’histoire de l’Église est certes une belle et longue tradition, mais elle est parsemée de combats pas nécessairement justes, voire d’exactions, ainsi que d’affirmations souvent péremptoires. Ce que nous refusons d’abord, c’est une certaine idée du dogme, celle qui affirme que l’on peut ainsi définir une Vérité, éternelle et absolue, ou, pire, que l’on peut définir Dieu. Vouloir définir Dieu, c’est se prendre pour lui, c’est le réduire à notre simple intellect, si développé et beau soit parfois celui-ci. Comme le rappelle le théologien Paul Tillich (1886-1965), mais avant lui Luther ou d’autres, Dieu est au-delà de Dieu, c’est-à-dire au-delà de ce que nous pouvons en dire. De plus, nous avons tellement intégré comme obligatoires les grands dogmes de la tradition chrétienne que ceux-ci finissent par fausser notre lecture du texte biblique. Prenons deux exemples : le dogme de la Trinité et la double nature du Christ. La Trinité dans sa forme aboutie, a été définie au IVe siècle à Nicée, qui plus est dans un contexte de réaction par rapport à une théologie précise, l’arianisme. Et nous finissons par voir la Trinité partout dans le texte biblique, alors que cette notion est beaucoup plus tardive, même si le chiffre trois est évidemment un symbole très présent dans la tradition biblique. Par ailleurs (et ces deux dogmes sont liés), la double nature de Jésus Christ (je préfère dire Jésus le Christ ou le Christ Jésus), en débat dès les origines du mouvement chrétien, fait rédiger une confession de foi, le symbole des apôtres, où Jésus, à peine né, « souffre sous Ponce Pilate » et meurt… On a omis les trois quarts du contenu de l’Évangile, fait de rencontres, de discours, de libérations, bref d’amour de Dieu pour l’humanité. Mais surtout, on a ainsi sans doute déplacé le coeur de l’Évangile. Certes le tombeau vide est le paroxysme de la foi chrétienne, mais le cœur de l’Évangile est une question : « et vous, qui dites-vous que je suis ? »

La foi est une question

C’est donc plutôt à une démarche positive de relecture du texte biblique que nous sommes invités : répondre à cette question que Jésus pose à ses disciples. De plus, il la leur pose de manière individualisée. Jésus ne se définit pas, il ne se dogmatise pas, mais renvoie chacun à cette question de l’interprétation. Dans le récit de Matthieu 16, Pierre dira sa réponse, personnelle : « tu es le Christ, le fils du Dieu vivant. » Jésus qualifie alors Pierre de bienheureux (makarios, comme dans les Béatitudes) et lui dit qu’il fondera l’Église, mais quelques versets plus loin, le qualifie de Satan quand il veut dicter à Jésus ce qu’il doit faire, lorsqu’il le contraint. Autrement dit, lorsque j’apporte ma propre réponse à cette question de l’identité de Jésus, je suis dans la foi « bienheureuse », mais lorsque je veux enfermer le Christ dans mes volontés, mes mots, lorsque je veux le définir en le limitant, je suis alors « satanique ». Le bouleversement est là : la foi est une réponse individuelle et, par essence, libre. À l’inverse, la prétention à la vérité absolue s’oppose à la foi. Le dogme ainsi compris consiste à créer Dieu à l’image de l’être humain, là où l’Évangile, et toute la Bible, nous invitent à une démarche inverse, celle de comprendre l’être humain comme créé à l’image de Dieu. Le dogme est prétentieux ; la foi est humble. Notre affirmation libérale consiste donc à affirmer que c’est la foi de chacun qui crée l’Église et non l’Église qui crée le croyant ou transmet la foi. Celle-ci ne se transmet pas, car elle est une invitation adressée à chacun, une question posée. Cette compréhension de la foi est en soi une forme de libération, car elle part de l’intime de chacun. Elle transforme le catéchisme « par coeur » de la doctrine imposée en un catéchisme « par le coeur » de la foi libre. La foi est d’abord une foi « en » Dieu, c’est-à-dire une confiance donnée en cet absolu, cet ultime au-delà de nos mots, que nous nommons Dieu. Elle n’est pas une croyance « que » Dieu est ceci ou cela, un contenu bien délimité par la tradition de l’Église.

La théologie est une humble et nécessaire tentative

Mais faut-il, au nom de cette primauté de la foi personnelle et libre, renoncer à toute idée de doctrine ? Nous ne le croyons pas. Au contraire, revenons à la question au cœur de l’Évangile : « et vous, qui dites-vous que je suis ? ». Cette question amène une réponse, et donc une recherche de mots, de concepts, de manières de comprendre qui est ce Christ. Or, nous ne sommes pas croyants tout seuls, nés et vivant sur une île déserte, sans histoire et sans dialogue. La fonction première de la doctrine, dans le sens d’une construction théologique, est d’aider chacun à formuler sa propre réponse. La théologie est, avant toute chose, une pédagogie, une invitation à pousser un peu plus loin nos propres. Et parce que nous sommes tous limités, nous sommes au bénéfice de la pensée des autres. De la même manière que nous avons besoin de la philosophie pour comprendre le monde et notre existence, nous avons besoin de la théologie pour comprendre notre foi et tenter des réponses à la question : « quand je dis Dieu, qu’est-ce que je dis ? ». Par exemple, comment nous représentons-nous Dieu, intimement ? Comme une personne ? Comme trois personnes ? Comme une énergie ? Comme le grand architecte ? Tenter une réponse, c’est s’ouvrir à la recherche de tant d’auteurs différents. La foi devient jubilatoire quand elle se nourrit de la pensée des autres, nos prédécesseurs, mais aussi nos contemporains. Rien ne serait en effet plus triste qu’une théologie monocolore et lisse, sans ces aspérités qui nous poussent encore un peu plus au dialogue. Du coup, la théologie a aussi une autre fonction, celle de nous éduquer à un esprit critique : ne pas prendre tout ce qu’on nous dit sur Dieu comme « parole d’évangile », c’est-à-dire comme vérité définitive. La théologie est une histoire critique. Elle nous invite à relire chaque doctrine dans son élaboration, dans son contexte. Elle fait un travail historico-critique de sa propre démarche. Nous devons interroger ainsi chaque pensée théologique, afin d’en mesurer la pertinence pour notre temps. De manière symétrique, chaque doctrine peut interroger nos manières de vivre ou de penser. La critique n’est pas une démolition ; au contraire, elle est une stimulation pour la pensée et pour la foi.

La foi est donc intime, elle est une manière de s’inscrire dans une existence en relation avec Dieu et avec le monde. Mais l’expression de notre foi nous fait entrer dans une communauté de pensée, sans pour autant rechercher l’accord à tout prix. D’ailleurs, si l’on veut parler de notre libéralisme, nous devrions plutôt évoquer « nos libéralismes ». Car il en existe de multiples formes. Nous ne cherchons pas à promouvoir une théologie spécifique (même si, pour ma part, je revendique la théologie du process comme manière de vivre et de penser), mais une démarche positive de recherche permanente.

Enfin, ajoutons à cela que la foi peut se vivre dans différents types de spiritualités. Reconnaître la primauté de la foi c’est ouvrir le champ des possibles. Certains vivront ainsi leur spiritualité dans le secret de leur prière intime ; d’autres encore dans une retraite spirituelle, ou dans la scrutation priante des textes bibliques, ou encore dans le partage ecclésial du culte. Tout cela ne s’impose pas, mais est le résultat d’un choix personnel et libre, parce que libéré de l’injonction dogmatique et magistérielle. De plus, en relativisant ainsi le poids de la doctrine, on rééquilibre aussi celui de la pratique, celui de l’action dans le monde. Répondre à la question centrale de l’évangile est aussi une invitation à s’engager dans une action concrète, dans un christianisme social plutôt que doctrinal.

 

À propos Jean-Marie de Bourqueney

est pasteur de l’Église protestante unie. Il est actuellement à Paris-Batignolles. Il participe à la rédaction et à la direction du journal. Il est notamment intéressé par le dialogue interreligieux et par la théologie du Process.

4 plusieurs commentaires

  1. nathan.andiran@gmail.com'

    Et bien vous avez totalement raison. On enferme Dieu pour mieux le mettre à notre service. Ce qui est bien et mal sera alors défini suivant le même schéma. Combien de fois ai-je entendu dire “Mais vous ne croyez pas en la Trinité ? Vous n’êtes donc pas chrétien !”.
    Le CREDO n’est plus ce que peut croire quelqu’un mais ce qu’on lui impose de croire. Ainsi le fondement de la foi n’est plus dans le cheminement de l’individu, mais bien plus dans ce qu’on lui impose sous l’autorité que les églises s’arrogent indûment. Personne n’a autorité sur la foi des autres. Et c’est une vérité biblique.

  2. jc948@outlook.com'

    la foi doit être nourrit par des recherches théologiques & spirituelles ainsi elle s’affermit dans la nature humaine et permet de comprendre cette puissance divine qui plane dans le cosmos.
    La foi perdure d’age en age car elle est une attitude de confiance

  3. blog.porte-parole@orange.fr'

    Je suis totalement d’accord avec vous que les dogmes sont une malheureuse (et orgueilleuse) tentative de décortiquer Dieu et de figer autoritairement la pensée chrétienne là où les Textes Inspirés laissaient la liberté de Le découvrir dans une relation et une réflexion personnelle. Mais je n’en dirait pas autant de la doctrine néo-testamentaire qui nous ouvre précisément à une façon différente de comprendre le message biblique que ce qu’il était compris à l’époque. Mais précisément, la « saine doctrine » était avant tout pratique et non pas théorique. Et on peut penser que c’est probablement le manque de pratique qui a amené les clercs à peu à peu fabriquer les dogmes. De la même façon qu’il y a besoin d’étayer un vélo qui ne roule plus si on veut qu’il reste debout…

  4. pierre.feriaud@sfr.fr'

    Bravo pour cet article dont je partage les idées.Je peux ajouter:
    Le monde actuel est en bouleversement permanent . Tout évolue, pourquoi donc les théologies n’évoluèrent t- elle pas? Les religions ont été rigidifiées par les dogmes que les adeptes de ces religions ont construit.
    En ce qui concerne le christianisme, le constat du tombeau vide a ouvert la porte à la liberté: liberté de penser, de croire, liberté d’Etre. Mais Etre est Etant c’est à dire en évolution. Les dogmes n’ont pas cessé de bloquer cette évolution et le concept de liberté a été remplacée par celui de soumission.
    Ce concept de soumission a une grande part de responsabilité sur l’état du monde actuel avec ses violences, ses atteintes à l’environnement et à la désespérance des hommes et bien entendu la désertification des églises et des temples. Il faut trouver une autre façon d’avoir des relations avec Dieu, celles que Jésus est venues réveiller dans le monde de son époque.

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