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Au matin sombre (Marc 1,35)

Faut-il suivre le mauvais exemple de ce Jésus qui file en douce et se cache, pour s’adresser à Dieu, non dans la clarté, la rencontre, le partage, mais dans l’obscurité, la solitude, le secret ?

Quand Jésus veut prier, ce n’est pas dans la foule, ni même avec ses disciples, c’est dans la solitude, l’obscurité, le secret. Ce prétendu Dieu de la lumière ne serait-il qu’une divinité sournoise et asociale qu’on ne rencontre que dans les coins sombres et les lieux sauvages ? Pour le retrouver, Jésus doit se cacher, fuir la société, se plonger dans l’ombre.

Pourquoi la solitude ? Le Dieu de la Bible aime les déserts et les montagnes, loin des lieux où les hommes vivent ensemble ou circulent. Nous sommes loin des expériences fusionnelles et grégaires des religiosités de foule. Ce Dieu m’appelle d’abord à m’égo-centrer, à fuir les autres pour retrouver sa présence que les agitations de la vie et les concentrations humaines ont tendance à cacher. Paradoxalement, être seul peut permettre de retrouver sa place dans l’écheveau des fils de la vie, de ces liens mystérieux qui unissent tout être et toute chose.
Pourquoi le secret, le silence ? Jésus, dans ses conseils pour la prière du Sermon sur la montagne nous invite à « entrer dans sa chambre la plus retirée, verrouiller sa porte et adresser sa prière à son Père qui est là dans le secret » (Mt 6,6). Dans un monde qui veut tout voir et tout savoir, qui ne supporte pas le vide et le silence, nous sommes appelés à nous taire et à rejoindre dans le secret le Dieu qui nous attend. Car le vide et le silence creusent l’espace où le souffle de Dieu peut passer. Plus vaste est cet espace, mieux le vent peut souffler, balayer la poussière, élargir l’horizon.

Mais pourquoi l’obscurité ? Jésus, pour rencontrer Dieu, fuit au refuge de la nuit, verrouille sur lui les portes de la nuit. Le Dieu de la lumière est-il absent de la clarté du jour ? L’obscurité ouvre sur l’infini. En elle s’estompent les repères du temps et de l’espace. Libéré de ces repères, on peut s’enfoncer en soi-même, et dans ces profondeurs, rejoindre cette part divine qui demeure, souvent refoulée, cachée, oubliée. Un petit dessin de Piem montrait un homme assis à sa table dans le noir, les mains sur les yeux, disant : « Là, je commence à y voir clair. »

Mais il est facile d’extirper une phrase d’évangile en négligeant ce qui l’entoure. Les quelques pauses de prière solitaires sont bien rares et fugitives dans le parcours de Jésus, fait de rencontres innombrables et de suractivité permanente. Ce que Jésus reçoit dans la prière, c’est la force de Dieu, resurgie du silence, de l’ombre et du secret, qui le rend capable ensuite de miracles, de paroles libres et créatrices, de dépassement de l’ordinaire et du banal. Pour moi, la prière est une ouverture intérieure à cette force de vie que j’appelle Dieu, à ce souffle d’amour caché qui me lie à tous et à tout et me dépasse infiniment.

S’il me faut m’évader dans la montagne, le désert, ou ma chambre fermée, c’est pour retrouver la liberté de voir, d’entendre, d’agir, d’aimer, pour que cette plongée obscure me mène à la lumière, cette fugue solitaire à la rencontre, cette errance au secret du silence, à la vérité.

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À propos Jacques Juillard

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est pasteur de l’Église protestante unie de France, en retraite, mais en addiction persistante à creuser l’insondable. Prix Évangile et Liberté 2011.

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