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Le salut : entre cocooning et pédagogie

 

«Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Église qui est venue » disait Alfred Loisy. Il parlait là de la déception de ceux qui attendaient encore un salut passant par le christianisme. Mais cela ne colle plus à notre réalité d’un monde ouvert et « débiblicisé », car si la figure de Jésus continue d’être assez reconnaissable dans notre culture, l’attente du salut semble aujourd’hui totalement anachronique dans notre société. De quoi pourrait-on être sauvé ? Peut-être du réchauffement climatique ? Des conflits armés ? Des grandes épidémies ? De la pauvreté ? Mais chacun sait aujourd’hui que c’est à l’être humain de faire le nécessaire. Alors, Dieu dans tout cela ?

Ce constat pose le problème de la vocation de nos Églises, pour ne pas dire de leur utilité. Qu’attendent nos contemporains de nos Églises ? C’est souvent dans l’accompagnement des baptêmes ou des deuils, qui sont les moments cruciaux d’une vie humaine, que l’intervention du religieux est demandée. Se tourner vers une Église à ce moment-là est souvent le symptôme d’une prise de conscience de la valeur d’une vie et le besoin de mettre en perspective l’existence entre naissance et mort. Ces deux moments sont des moments qui nous rappellent la fragilité humaine et c’est précisément pour cela qu’on se tourne alors vers un plus grand que soi. On attend d’une Église qu’elle apporte la protection de Dieu et qu’elle indique les valeurs essentielles d’une vie. La tentation est grande alors de prêter à Dieu le pouvoir de protéger l’Homme de tous les maux, avec le risque de le voir disqualifié au premier coup dur. L’autre tentation est de faire de Dieu un guide qui montre le bon chemin, au risque d’en faire un adversaire au premier faux pas.

De plus en plus d’Églises protestantes proposent des voies théologiques selon lesquelles le bien-être remplacerait le salut : « Dieu vous aime », « Dieu vous bénit », « Dieu vous rend zen ». Dans cette perspective, l’Église devient le lieu du « cocooning des âmes ». La louange à Dieu prend une place essentielle et la notion de péché devient petit à petit obsolète. Alors, pendant une ou deux heures dans la semaine, tout va bien pour tous ceux qui viennent se « ressourcer » à l’église. Sans doute ce bien-être est-il réel pour les fidèles de ces temples de la « positive attitude ». Sans doute ces lieux qui se veulent bienfaisants sont-ils les symptômes d’un réel besoin de nos contemporains d’être réconfortés par une communauté. Sans doute la pression qui repose sur une génération condamnée à réussir économiquement, puisque c’est là que semble se situer le seul salut, est-elle assez forte pour que de tels lieux de décompression existent. Mais qu’en est-il du message évangélique ? Où sont passés la crucifixion scandaleuse, le cri des prophètes, les pleurs des endeuillés et la plainte du psalmiste ? Est-ce l’anesthésie du mal qu’annoncent les évangiles ? Qu’est-ce qui est sauvé dans cet « évangile du bien-être » ?

Parallèlement à ces courants apparentés au « care », on assiste dans d’autres Églises, et parfois dans les mêmes, à un raidissement des positions morales. La dissolution de l’identité culturelle et religieuse, dans un monde divers et bariolé, provoque un sursaut de rigorisme qui est souvent apparenté à une attitude réactionnaire, bien que ces courants se présentent eux-mêmes comme l’avenir de la religion. En effet, prônant une lecture littérale de la Bible et affirmant une foi sans faille comme « valeurs sûres » capables de résister à la complexification de nos relations, de nos mœurs et de nos modes de vie, ces « ultra-religieux » se campent comme les tenants d’une alternative à la désorganisation du monde. « Dieu juge des incroyants », « La Bible dit que… », « nous les chrétiens… » sont les expressions préférées de ceux qui se font forts de remettre de l’ordre, de la morale, des modèles, des valeurs, face au laisser-aller du monde. Et pour y réussir, ils utilisent à outrance les systèmes de communication virtuelle qui leur permettent de créer le monde idéal dont ils rêvent : le royaume d’un Dieu enfin à sa place avec des leaders éclairés juste en dessous. Sans doute est-il rassurant de se dire qu’on est enfin installé du côté des purs. De ceux qui savent ce que Dieu veut. Pourtant, le Christ ne mangeait-il pas à la table des pécheurs ? Les apôtres n’ont-ils pas été obligés de se convertir aux us et coutumes des païens pour comprendre vraiment quels frères Dieu leur donnait à aimer ?

Et au milieu, garantes d’un certain équilibre entre innovation et conservatisme, il y a les Églises dites « historiques » que les partisans des Églises du bienêtre regardent avec tendresse comme on regarde un petit vieux qui a vécu, et auxquelles les partisans de la rigueur reprochent leur tiédeur en matière de conviction. Pourtant, de leur mort annoncée, point de signe ! Et si elles sont historiques, c’est dans le sens où leurs pratiques sont liées à l’histoire des hommes qui les font. En effet, d’adaptations en relectures, d’hésitation en confiance, ces Églises de « la voie du milieu » sont en révolution permanente. Elles n’ont pas de recette et c’est là leur force. C’est donc en leur sein que les attentes de protection et de valeurs de nos contemporains peuvent être entendues et déplacées. Car, encore une fois, quelle est la vocation de nos Églises ? Sans doute pas de répondre dans un élan démagogique au besoin de nos contemporains en leur disant : « vos idées sont les nôtres », mais plutôt de chercher avec eux une langue commune pour dire en quoi nous pouvons espérer. Ce qui manque cruellement à ceux qui viennent chercher de la protection et des valeurs dans nos Églises, c’est la langue symbolique, celle qu’utilise la Bible pour dire l’ignorance de l’Homme devant l’infini C’est ce filtre symbolique que les textes bibliques placent entre le réel et nous. Quand un tombeau vide est sublimé en envoi vers la vie, quand la vierge enfante et que le silence de Dieu est représenté par des anges bavards, tout à coup la réalité de la naissance et de la mort n’a plus la même violence et la mise en récit permet ce détour salutaire par le symbolique.

Quand un récit représente un innocent mourant sur une croix, l’abîme qui est représenté alors nous pousse à abandonner la question « pourquoi le mal ? », pour nous demander « comment traverser le mal et en renaître ? » C’est ce déplacement qui est salutaire. Aucune preuve de réalité n’est demandée au récit. Celui-ci est en lui-même acte de foi dans quelque chose d’infiniment plus libre que nous et qui nous dépasse. Seule une grande bêtise nous pousserait à chercher à prouver les récits bibliques.

C’est cette activité symbolique qu’offrent nos Églises. Apprendre ensemble à lire des textes nous entraîne à mettre en récit nos propres vies et à reconnaître chemin faisant notre vocation d’êtres humains. Dans ces fabriques de symboles que devraient être les Églises, pas de savoir absolu, pas de recette de vie, pas de morale préétablie, mais une pédagogie à la docte ignorance, comme la pratiquait Nicolas de Cues en son temps quand il cherchait à géométriser l’infini. Représenter ce qui nous dépasse pour mieux nous représenter nous-mêmes. La vocation de nos Églises n’est sans doute pas d’anesthésier nos contemporains des maux que le réel provoque en eux, ni d’enseigner ce que chacun doit croire pour être dans le droit chemin. Ce serait une vocation au mensonge. J’aimerais croire que la vocation de nos Églises est d’aider chacun à trouver les mots pour écrire son propre évangile.

 

À propos Béatrice Cléro-Mazire

est pasteure de l’Église protestante unie de France à Boulogne-Billancourt.

2 plusieurs commentaires

  1. pierre.feriaud@sfr.fr'

    C’est par le langage symbolique que nous pouvons nous comprendre, nous accepter, nous respecter.
    Chrétiens, Juifs, Musulmans peuvent ils s’unir ensemble dans le langage symbolique pour cheminer vers la recherche de la paix inter-religieuse?
    Certainement, mais il ne me semble pas que ce soit le chemin emprunté aujourd’hui par les religions.
    Il est vrai que chacune doit faire de gros effort en leur sein. Espérons!

    • lmimagine@yahoo.fr'

      Aujourd’hui, les gens se souviennent que le religion existe lors d’une naissance, un mariage ou un décès…
      Ce sont les seuls points communs des religions qui ne pensent pas, j’espère, tout règler puisque de plus en plus de français et d’autres ne sont pas ou plus croyants !
      D’ailleurs on peut aisément faire un parallèle avec la société civile
      qui ne croit plus en l’État et en son gouvernement…
      Oui il y a des choses communes entre religion et citoyens :
      une désespérance grave qu’il est urgent de prendre en considération !…

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