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Mohamed Iqbal, réformateur de l’islam

Mohamed Iqbal

Mohamed Iqbal est né en 1877 à Sialkot, dans le Penjab. Initié très tôt à la littérature occidentale, il part étudier en Europe en 1905 et séjourne, entre autres, à Cambridge et Heidelberg, tout en se liant d’amitié avec Henri Bergson et Louis Massignon. De retour dans son pays, il s’engage pour la cause de l’indépendance du Pakistan dont on considère qu’il est un des pères spirituels et politiques. Il meurt le 21 avril 1938 à Lahore. Dans une série de conférences prononcées en Inde et en Europe entre 1928 et 1932, il définit ce qu’implique selon lui de Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam – d’après le titre de l’ouvrage qui en sera tiré. Il ne s’agit pas de « reconstruire » au sens d’une étude historique portant sur les sources de cette pensée, mais de rebâtir celle-ci sur de nouveaux fondements. Pour Iqbal, l’islam est en effet une religion foncièrement anti-spéculative qui a été largement dénaturée par un recours inconséquent à la philosophie antique, alors que la prophétie de Mahomet est profondément ancrée dans l’expérience de la vie et la réalité de la nature. Or la nature est, selon lui, un « flux créateur continu » au sein duquel Dieu joue le rôle d’« énergie créatrice » – on aura reconnu ici des termes qui sont ceux de la théologie du Process et qu’Iqbal tire de sa lecture de Whitehead et applique à l’islam, bien avant qu’Hartshorne ou Cobb ne le fassent pour le christianisme. Mais Iqbal est aussi et surtout, sur ce point, l’héritier de la grande tradition soufie et en particulier de Mansur al-Hallâj (858-922) qui n’hésitait pas à déclarer : « Je suis la Vérité créatrice » – ce qui lui valut d’ailleurs d’être mis à mort pour s’être ainsi associé à Dieu. Pour Iqbal, comme pour Hallâj, la proximité entre Dieu et l’homme est en effet un point cardinal de la pensée religieuse musulmane. C’est ce qui lui fait dire par exemple que Dieu, « l’Ego ultime, est plus proche de l’homme que sa propre veine jugulaire ». Le philosophe pakistanais accorde une place centrale à l’être humain au sein de la création, puisque selon lui, « l’homme, en qui le “Je” a atteint sa perfection relative, occupe une place authentique au cœur de l’énergie créatrice divine ». Invité à « participer consciemment à la vie créatrice de son créateur », l’être humain est aussi appelé à se développer librement au sein de ce flux créateur dont il est en quelque sorte le moteur principal. Or, selon le Coran relu par Iqbal, il ne peut le faire qu’en réalisant pleinement son « moi libre, capable de doute et de désobéissance ». Affirmer que la création est une réalité en perpétuelle évolution et que l’homme s’y accomplit en devenant libre implique donc que la prophétie coranique elle-même peut et doit être dépassée – c’est même là son sens ultime : « la prophétie atteint sa perfection en découvrant la nécessité de sa propre abolition… l’homme doit finalement être livré à ses propres ressources. » Ce processus de libération de l’être humain est, selon Iqbal, déjà à l’œuvre en islam au moment où il écrit. Voyant dans la période que traverse l’islam un temps semblable à celui de la Réforme protestante et se référant implicitement à Troeltsch (dont il semble avoir découvert les premières œuvres lors de ses études à Heidelberg), Iqbal avertit cependant son lecteur des dangers d’une pareille configuration. Celle-ci risque en effet d’engager des mouvements réactionnaires que la pensée musulmane reconstruite sur de nouveaux fondements devra affronter avec courage et détermination si elle tient à demeurer fidèle à ses racines coraniques. Réformateur de l’islam, Iqbal est donc aussi un visionnaire qu’il faut relire de toute urgence.

À propos Pierre-Olivier Léchot

est docteur en théologie et professeur d’histoire moderne à l’Institut Protestant de Théologie (faculté de Paris). Il est également membre associé du Laboratoire d’Études sur les Monothéismes (CNRS EPHE) et du comité de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français (SHPF).

Un commentaire

  1. pierre.feriaud@sfr.fr'

    Merci pour cet article très intéressant sur la théologie de Iqbal. Nous sommes nous chrétiens, convaincus de la libération créatrice de la Foi et de notre “soumission à Dieu”. C’est cette soumission, relation en permanence évolution qui crée notre libération.
    Mais il me semble que cette “théologie” de l’Islam est très minoritaire aujourd’hui et que le sens littéral dominant de Islam est toujours la soumission à l’obscurantisme et la négation de la libération créatrice.
    Toujours la même dichotomie: Islam religion de paix ou Islam religion de conquête ? Où sont les Iqbal de la période actuelle?, peuvent ils sans risques existentiels faire entendre leur voix?
    Pouvez vous prolonger votre pensée?

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