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Trouver Dieu dans son absence: Vigny et Nerval

 

Paul Bénichou le rappelait magistralement : le Romantisme français est sans cesse écartelé entre sa tendance au prophétisme et sa vision désenchantée du monde. Ce mouvement protéiforme appartient à une époque politique troublée, où le catholicisme triomphant devient sulpicien et doloriste, répandant dans sa piété une théologie sacrificielle de la croix d’où suinte l’angoisse du péché. Et pourtant, Victor Hugo réhabilite coûte que coûte Satan, alors que deux poètes montrent sans fioriture un Christ abandonné par Dieu : Alfred de Vigny et « Le Mont des Oliviers » ; Gérard de Nerval et « Le Christ aux Oliviers ». Le premier tisse une trame dramatique proche de la tragédie antique, où Jésus subit jusqu’à la mort la malédiction d’un destin qu’il ne peut éviter. Le second, en revanche, proclame par la bouche du messie une profession de foi athée où l’absence du Père signale avant tout la fuite de toute forme de divinité. Dans les deux cas, les auteurs tentent de composer un contre évangile qui témoigne de la sécularisation du monde.

Cependant, même si « le Ciel reste noir, et Dieu ne répond pas », le désespoir n’est pas définitif. En effet,les écrivains semblent adopter, volontairement ou non, une position gnostique où le Père est absolument dissocié du démiurge. Chez Vigny, qui fut toujours un antichrétien à la recherche de la foi, la question divine ne cesse de se poser jusqu’à sa mort, comme en témoigne son Journal d’un poète. À force de questionner, d’invoquer l’absence de Dieu, le voilà qui finit par saturer ces pages de sa présence. L’imprécation se retourne en oraison. Quant à Nerval, il mêle la divinité chrétienne aux panthéons païens, qu’ils soient grecs ou égyptiens. Peu importe au poète : ce qu’il cherche, c’est l’absolu, c’est-à- dire une communion totale à l’Unité. Son propos naît à la suite de ses nombreuses lectures illuministes et théosophiques, si bien qu’il faut lire son « Christ aux Oliviers » en le mettant en relation avec son chef d’œuvre, Les Filles du feu.

Toutefois, ces deux œuvres n’imposent nullement la voie de la mystique. Insistant l’une et l’autre sur l’humanité de Jésus, elles le dépouillent de ses oripeaux théologiques. Puisqu’il est un homme (presque) comme les autres, le lecteur peut y puiser un modèle viable et surtout universellement compréhensible. Si le dépit de Vigny le pousse au refus de toute action, la détresse de Nerval permet en fait de replacer Dieu dans notre monde. En effet, il ne s’agit plus de regarder en l’air ni d’élever littéralement des prières. Au contraire, face à un univers en délitement, le Royaume ne doit pas se trouver dans les Cieux inaccessibles, mais bel et bien ici et maintenant. Loin de décourager, le doute vient en fait renforcer la foi en lui assignant sa véritable quête. En somme, l’imprécation – « Dieu n’est pas, Dieu n’est plus » crie le Jésus nervalien – et le blasphème sont infiniment plus efficaces que la bigoterie conformiste.

Ici, les écrivains abandonnent la mission prophétique qu’un Hugo leur attribue avec tant d’insistance. En ce sens, leurs textes quittent la prétention épique et, malgré leur relative longueur, reviennent à échelle humaine plus propice à la méditation. Les voilà qui suscitent et accompagnent humblement notre réflexion. En somme, ils s’attribuent de ce fait une mission pastorale, sans idolâtrie, au point d’intégrer le doute dans la construction de la foi. Aussi, comme certains protestants, les poètes sont parfois des athées qui ont peur que Dieu s’en aperçoive.

 

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À propos Samuel Macaigne

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Docteur en littérature française, il enseigne actuellement les lettres modernes dans un lycée de la banlieue parisienne.

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