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Le protestantisme libéral et les confessions de foi

 

Les débats à propos des déclarations de principes que l’on voudrait voir figurer en tête des textes constitutifs de plusieurs Églises ou fédérations d’Églises protestantes en France, en Suisse ou ailleurs en Europe, sont l’occasion de rappeler que, dès le début du XIXe siècle, le protestantisme de tendance libérale a souvent plaidé, d’ailleurs avec succès, pour l’abandon des credo et autres confessions de foi.

Lors de leur formation, les Églises de la Réforme s’étaient dotées de textes symboliques ou doctrinaux : Confession d’Augsbourg (1530) pour l’ensemble des luthériens, confessions relevant au contraire de l’Église d’un pays ou d’une région donnés pour les réformés (Confession helvétique postérieure en 1566, Confession de La Rochelle en 1571, etc.). À titre d’exemple, les pasteurs de Genève devaient promettre solennellement, au moment de leur consécration, de se conformer aux textes symboliques de leur Église et de ne rien enseigner qui leur soit contraire. Et dans toutes les Églises, il semblait aller de soi qu’on lise ou récite le symbole dit « des apôtres » (Ve siècle) lors de certains cultes ou des baptêmes.

Les premières prises de distance

Mais ne pouvait-on pas penser la foi différemment des termes arrêtés au moment de la Réforme par les confessions de foi, autrement par exemple que Calvin ou Bullinger (1504-1575) ? La question s’est posée dès la fin du XVIe siècle, mais surtout au XVIIIe siècle quand a commencé à se répandre le principe qui allait être au siècle suivant le maître mot du protestantisme libéral : le libre examen en matière de foi. C’est ainsi que l’Église de Genève, la première à le faire dans le monde francophone, a décidé en 1725 de renoncer à exiger de ses pasteurs autre chose que la promesse de s’en tenir à l’Écriture sainte. C’était implicitement amorcer le processus d’abandon des confessions de foi et autres credo qui s’est imposé dans de nombreuses Églises réformées au XIXe siècle.

En France, la question d’un renoncement pur et simple aux confessions de foi a fait nettement surface avec l’enseignement du Genevois Ésaïe Gasc (1748- 1813), professeur pendant quelques années à la Faculté de théologie protestante de Montauban, ouverte en 1809. Il s’en prit résolument au dogme trinitaire, ce qui le mit évidemment en conflit avec ses collègues de tendance orthodoxe ou bibliciste (attachés à une lecture littérale de la Bible). Aussi n’hésita-t-il pas, sur cette lancée, à mettre en question l’existence même des confessions de foi : « En vertu de quel principe suis je obligé de me conformer dans ma croyance et mon enseignement à la confession de foi ? Le principe fondamental de la Réforme n’est-il pas qu’il n’existe sur la terre aucune autorité compétente pour déterminer les articles de foi, et que chacun a le droit de lire l’Écriture sainte et de l’entendre selon la portée de son esprit ? Abandonnez ce principe et vous retournerez infailliblement au catholicisme. »

La fin des confessions de foi

Cette argumentation a été reprise et développée par le professeur genevois Jean-Jacques Caton Chenevière (1783-1871) dans son essai de 1831 De l’autorité dans l’Église réformée ou des confessions de foi. C’est en français le traité le plus approfondi de l’époque sur le sujet. Chenevière entendait en particulier tirer la leçon de ses démêlés avec les milieux orthodoxes et revivalistes : « L’Église de Genève jouissait de la paix depuis cent années, c’est-à-dire depuis le moment où l’on avait aboli toute confession de foi ; cette paix a été troublée dès le moment où l’on a voulu revenir en arrière, et arborer de nouveau ces étendards que l’on avait abattus, et qui ne peuvent être chez les Réformés que des signaux de discorde. » Des arguments du même type ont fait mouche dans l’Église du canton de Vaud quand son instance législative décida l’abandon pur et simple de la confession de foi en 1839, ses pasteurs ne s’engageant désormais plus qu’à « prêcher la Parole de Dieu dans sa pureté et son intégrité, telle qu’elle est contenue dans l’Écriture sainte » – un libellé convenant aux plus biblicistes comme aux plus libéraux !

Un débat toujours actuel

Le débat s’est rapidement étendu à l’ensemble du protestantisme suisse. Vers 1870, toutes les Églises cantonales avaient aboli l’obligation de se référer à une confession de foi ou au credo apostolique. En 1948, lors de la formation du Conseil œcuménique et l’adoption de sa « base théologique », le Conseil de leur Fédération précisa d’ailleurs avec fermeté que cette base ne devait limiter en rien la liberté doctrinale en usage dans le protestantisme suisse. Cette précision a été réitérée en 1961 lorsque ladite base est devenue trinitaire.

À noter que les protestants libéraux ont d’emblée vu dans la Concorde de Leuenberg (1973) entre luthériens et réformés un texte très sujet à caution, et il le demeure. Comme sont sujettes à caution toutes les « confessions de foi » plus ou moins bien bricolées auxquelles on voudrait nous faire adhérer implicitement au cours de certains cultes !

 

À propos Bernard Reymond

né à Lausanne, a été pasteur à Paris (Oratoire), puis dans le canton de Vaud. Professeur honoraire (émérite) depuis 1998, il est particulièrement intéressé par la relation entre les arts et la religion.

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