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1. Proclamer la grâce contre toute habitude

 

Adeline-Schaeffer Agnès 2Chaque dimanche, les chrétiens de confession protestante se rendent au temple pour un culte. Ces mots sonnent étrangement à nos oreilles. Nous avons l’impression d’entendre un vocabulaire un peu ancien, mythologique, profane même, et pourtant ce sont des chrétiens qui se réunissent pour célébrer le Dieu de Jésus-Christ par des prières, des chants et des lectures. C’est un rassemblement d’un genre particulier, qui peut paraître pour le moins curieux, en tout cas pour ceux qui n’y sont pas habitués. Les protestants ne sont pas les seuls à rendre un culte à Dieu. Les chrétiens d’autres confessions le font également, sans oublier les autres religions, quelle que soit leur dénomination.

Depuis la naissance du Christianisme, les formes de cultes rendus au Dieu de Jésus-Christ n’ont pas cessé d’évoluer, plus ou moins rapidement. Depuis la Réforme du XVIe siècle, les protestants ont été les champions du changement dans ce domaine. Ils ont toujours eu à cœur d’être attentifs à la pratique du culte dominical, en veillant à ce que celui-ci soit et reste en adéquation avec leur théologie, elle aussi en évolution. Cela continue aujourd’hui. C’est sans doute pour cela que les formes de cultes se différencient d’un protestantisme à l’autre, entre réformés, luthériens et évangéliques, tout en gardant le point central de la lecture communautaire de la Bible et son commentaire, la prédication !

Depuis 2013, l’Église évangélique luthérienne de France et l’Église réformée de France, Églises non concordataires, ont décidé de fusionner, néanmoins sans confusion, et ont donné naissance à l’Église protestante unie de France, communion luthérienne et réformée. Depuis, les pasteurs et les fidèles de ces Églises circulent de plus en plus régulièrement entre les paroisses, surtout en région parisienne, ou dans les régions de France où réformés et luthériens vivent côte à côte. Chacun découvre la liturgie de l’autre en participant à un culte qui à la fois ressemble à ce qu’il connaît et en diffère. La structure générale reste commune dans les grandes lignes.

 La grâce de Dieu est première

Le culte commence par un morceau de musique, joué à l’orgue. Puis, l’officiant prononce une phrase d’accueil, destinée à l’assemblée. Il s’agit de la proclamation de la grâce de Dieu. Elle ouvre le culte en rappelant à chacun que la grâce de Dieu est première, « ici et maintenant ». En disant cette phrase, l’Église protestante rappelle une affirmation centrale de la Réforme : « sola gratia », seule la grâce de Dieu donne de la valeur à la part la plus insignifiante ou la plus sombre de nous-mêmes. Autrement dit, Dieu, en Jésus- Christ, est déjà là, invisiblement présent, il est devant chaque personne, même si chacun n’est pas forcément là, devant Dieu. Sa grâce dit à chacun qu’il vaut plus que ce qu’il fait ou ne fait pas. Il est là au milieu de l’assemblée réunie en son nom, et par cette proclamation de la grâce, chacun peut se souvenir de cette présence fidèle de Dieu dans le monde et la recevoir ou la retrouver dans sa vie.

Il n’y a aucune condition à remplir, aucune contrepartie à fournir, aucun engagement à prendre. « Nous aimons Dieu parce que Dieu nous a aimés le premier » (1 Jn 4,19). Dieu ne nous a pas aimés autrefois, ou seulement une fois, dans un passé lointain, mais il continue d’aimer le monde, maintenant, et tous les jours. Cette proclamation est unique en son genre. On ne l’entend nulle part ailleurs que dans un culte protestant. Il se dégage une force insoupçonnée dans ces quelques mots.

 Nous avons besoin qu’on nous rappelle la grâce de Dieu

Puisque la grâce de Dieu précède l’être humain, elle est présente à chaque instant de la vie et de la foi de ce même être humain. Cela relève d’une affirmation de foi, d’une conviction intime, qui, elle-même, découle d’une rencontre entre l’être humain et Dieu. Mais toutes les personnes qui viennent au culte n’ont pas forcément fait cette rencontre et ne vivent pas forcément de cette foi vigoureuse ! Souvent, ce sont des personnes en recherche, ou dont la foi est balbutiante, voire chancelante, qui sont là. Croire que Dieu nous précède sur les chemins de nos vies, quand tout va bien dans l’ensemble, c’est assez simple. Parfois tellement simple, que l’on peut même oublier cette grâce première dans nos bonheurs.

Croire que Dieu nous précède aussi sur les chemins de nos malheurs, c’est plus compliqué, car s’il nous précède, la tentation est grande de croire qu’il pourrait aussi nous éviter les pièges de la vie et ses souffrances. Proclamer cette grâce de Dieu toujours première, toujours possible à accueillir, quel que soit l’état dans lequel on est, est une sorte de résistance à tout ce qui pourrait faire tomber l’être humain encore plus bas qu’il n’est. Le culte s’ouvre d’emblée par une parole qui donne la vie et la dignité. C’est plutôt le côté positif ! Alors oui, sur le fond, nous avons besoin qu’on nous rappelle cette grâce première de Dieu.

 Varier les styles pour éviter l’ennui

Il peut y avoir un certain danger de dire toujours la même chose, au même moment. Si la grâce de Dieu est proclamée toujours au tout début du culte, les personnes présentes risquent bien de ne plus l’entendre, et dans ce cas, on passe complètement à côté de la mission de l’Église et de l’annonce de l’Évangile. Même si la formulation est différente à chaque culte, même si elle est bien choisie, illustrant à merveille un thème ou un événement du culte, on court tout de même le risque que chacun s’installe confortablement (si c’est possible) sur sa chaise ou son banc, ferme les yeux (et les oreilles) en attendant que le culte se termine. Tout ce qui est trop ritualisé court le risque qu’on n’y fasse plus attention. C’est comme un tableau accroché au même endroit qu’on ne verrait plus, qu’on ne regarderait plus, parce qu’on sait qu’il est là.

 Comment répondre à une telle proclamation ?

C’est la présence de chacun qui est une réponse à cette grâce de Dieu offerte sans conditions. La vraie question est alors peut-être celle-ci : si d’aventure nous allons au culte, est-ce que nous faisons attention à cette ouverture ? Est-ce que nous entendons encore cette proclamation de la grâce de Dieu comme une bonne nouvelle ? Pour chacun, pour l’autre ? Est-ce que cet accueil exceptionnel nous rejoint là où nous en sommes ? Est-ce qu’il nous fait vibrer ? Est-ce qu’il nous fait prendre conscience de ce pourquoi nous sommes là ? Est-ce une parole qui donne la vie ? Comment la recevoir, la reconnaître comme telle ? Si la réponse est difficile à donner, essayons de savoir pourquoi. Est-ce que nous ne nous serions pas habitués à cette grâce, que nous entendons sans la recevoir comme un cadeau exceptionnel, mais comme quelque chose de normal, de banal, qui nous passe au-dessus, dans une certaine indifférence. Dans la pâte lourdement humaine, la proclamation de la grâce de Dieu est comme un levain de bonheur libérateur, parfaitement immérité, mais totalement offert. Un commencement ou un recommencement est donc toujours possible. C’est bien le sens de cette grâce, proclamée au début de chaque culte.

 

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À propos Agnès Adeline Schaeffer

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est pasteure de l’Église protestante unie de France à Paris (Oratoire), et aumônier à la Maison d’arrêt des femmes, à Versailles.

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